66. Léopard d’Afrique

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La panthère représente la puissance et la protection.

°°°

La douleur de mon corps qui s’écrase contre le sol me sort brusquement de mon sommeil. Bordel. Les paupières encore collées, je distingue l’image floue de Léa qui vient de se relever, geste qui a sûrement causé ma chute. Eh, face de lune ! Fais un peu gaffe ! J’suis pas en sucre mais quand même !

Un petit gémissement s’échappe de ses lèvres alors qu’elle sort machinalement son portable de sa poche. Tch. Le juron qu’elle lâche répand une onde de fierté dans ma poitrine. Faut croire que j’ai une bonne influence sur toi, tronche de tarte.

Après avoir rangé l’appareil dans sa poche, elle s’ébouriffe ses cheveux puis tourne son visage courroucé vers moi :

— T’es content de toi, Chat ? J’ai douze appels manqués et plus qu’un pourcent de batterie !

Comment ça, c’est de ma faute ? Je veillais sur toi, moi ! Pour seule défense, un pauvre miaulement sort de ma gueule. Putain de corps de merde. Au vu des ténèbres qui nous enveloppent, il doit être très tard. La vieille peau a sûrement dû paniquer.

Soudain, une autre vibration secoue son jean. Plus par habitude que par curiosité, Léana ressort son appareil. Ses sourcils se froncent et elle fait glisser son pouce sur l’écran pour ouvrir le message. Puis, un énorme soupir de frustration s’échappe de sa bouche.

— Super. Plus de batterie. C’était quoi ce numéro ? Qui envoie des messages à deux heures du matin ?

Pas moi. Mais si je pouvais je le ferais. Je l’observe alors que ses traits sont déjà gravés dans mon cœur. Ça me fait du bien de la voir. Sa présence me calme, elle m’apaise. Y avait quoi dans ma tête pour ne pas l’avoir remarqué plus tôt ? La peur de la voir se noyer dans ses angoisses, la colère de voir d’autres cicatrices se dessiner sur la peau de Micah, le stress de ne pas pouvoir entrer à l’Académie… Je soupire. Toujours tout en même temps. Un soldat conscient des batailles à mener et présent sur tous les fronts. Aucune pause, toujours à fond. Faut croire que la fatigue a émoussé mes sens. Putain.

Je ne peux pas la toucher à cause de cette Maîtrise à la con. Fais chier. J’aimerais la prendre dans mes bras, lui dire qu’elle m’a manqué, que je m’excuse de lui avoir causé du chagrin. Mais tu n'as pas eu besoin de moi pour surmonter tout ça. En plissant les yeux, je distingue quelques cercles lumineux qui naissent de sa poitrine et leur lueur violine me traverse de part en part. Magnifique. Sa puissance rayonne avec tant de finesse. Un petit rire mélancolique me prend à la gorge. Elle en a fait du chemin depuis décembre. M’a-t-elle oublié ? J’enfouis la question ridicule à l'arrière de mon crâne. Impossible.

Mes pensées s’envolent vers un certain prince à l’allure givrée. Ont-ils pu se soutenir ? Ont-ils… concrétisé l’affection évidente qu’ils se portent ? L’idée qu’ils se soient enfin embrassés alors qu’ils se dévoraient quotidiennement du regard fait remontrer une douce chaleur dans mon ventre. Mais, quelque part, mon cœur se fend.

Léana se met debout, sûrement pour se mettre en route vers la maison. Je ne peux pas la suivre. Je mettrais la vieille peau et le coach en danger. Considérant leur proximité avec l’Impératrice, un contact avec moi dans cet état ne leur apporterait que des ennuis.

Alors que mon amie d’enfance s’éloigne, une envie violente de me tenir à ses côtés me bouscule et j’enfonce mes griffes dans la terre pour ne pas courir vers elle. Planté là, je ne peux que la regarder. L’accompagner jusqu’à la maison, c’est prendre un risque inutile. Après tout ce qu’elle a surmonté, Léana n’a clairement plus besoin de moi pour la protéger. Tu es forte.

Autour d’elle, sa loutre d’Eau et son chaton de Feu se chamaillent en se jetant des piques de glace pour l’un et des boules de flammes pour l’autre. Sur son épaule, son lapin de Terre me jauge de son regard jade. Je lui fais un clin d'œil. Inconsciemment, Léana se doute de quelque chose. N’es-tu pas géniale ?

Voir les familiers des autres alors que le mien ne s’est toujours pas manifesté a quelque chose de frustrant. Putain. Je ne suis pourtant pas surpris de pouvoir distinguer ceux de Léana. Mais l’origine de cette capacité m’intrigue. Est-ce une conséquence de mes sens aiguisés ou est-ce parce que je me sens proche de Léana ? Peut-être un peu des deux.

Je soupire. Je comprends que l’Impératrice voit cette Maîtrise comme un danger. Qui peut analyser les capacités des autres est capable de s’en prémunir. Peut-être qu’un jour, à force de m’entraîner, je révèlerai le secret le mieux gardé de l’Empire : le nombre et la nature des pouvoirs de l’autre folle. Faudrait d’abord que tu réussisses à te sortir de ce corps de merde avant de rêvasser à des conneries.

Je lève la tête vers Léana qui s’est tournée vers moi comme si elle s’attendait à ce que je la suive.

— Chat ? demande-t-elle alors que je serre les dents en entendant une nouvelle fois ce surnom ridicule. Tu ne viens pas avec moi ?

Si tu savais comme j’aimerais.

Je la regarde se baisser et tendre la main vers moi. Nope. J’passe mon tour. J’accorde une importance à chaque geste. Ce qui ne fait pas de moi quelqu’un de particulièrement tactile. Alors, même si j’aimerais passer mes doigts dans ses cheveux, caresser sa joue et sentir son souffle sur ma peau, je ne supporterais pas qu’elle me touche. Pas dans cette forme qui m’est imposée. Je m’écarte de sa portée.

— Décidément, t’es pas facile ! râle-t-elle.

Pendant qu’elle s’éloigne avec mon cœur, je m’arrache à la contemplation de son départ et regagne mon abri dans les fougères. Comment ça me les brise d’être dans ce truc. Si la grande dingo apprend que je possède une Maîtrise interdite et que je suis proche de son précieux fils, qu’est-ce que je deviendrais ? Une putain de cible. Fini l’Académie, fini le titre de Maître. Ma seule option, tant que je suis encore sous les radars, serait de m'enfuir vers le Territoire des Métamorphes. En espérant pouvoir traverser la Faille. Mais une fois de l’autre côté, que trouverais-je ? Est-ce que cette aventure périlleuse suffirait à équivaloir les rêves qui m’ont façonné ?

Jamais l’Académie n’acceptera un type comme moi. Je songe aux affiches qui trônent fièrement dans ma chambre. L’envie de les arracher me brûle alors que je m’imagine envoyer valser tous ces bouquins poussiéreux que je me suis farci pour passer un concours qui m’est à présent inaccessible. Je deviendrais un Maître d’une façon ou d’une autre. Je ne suis pas de ceux qui brisent leur promesse aussi facilement. Cette Maîtrise m’obligera, encore une fois, à m’éloigner de mes deux idiots. Mais, exactement comme maintenant, je suis certain de trouver un moyen pour les revoir et de les empêcher de faire n’importe quoi.

Soudain, je sens que quelque chose ne va pas. Camouflée par la présence de Léana, la gêne qui enserrait discrètement mon estomac se fait de plus en plus présente. Alors, mon torse se déchire, mes poumons se fendent et la douleur explose dans ma gorge.

Je me recroqueville sur moi-même pour calmer ce supplice. Il faut absolument que je récupère quelques heures de sommeil et continuer à m’entraîner. Bordel. Je veux absolument sortir de cette enveloppe de chat nulle à chier. Plus vite j’en serai débarrassé, plus vite je pourrais les retrouver. Si l’absence de Maîtrise était un frein, en avoir une est à présent une impasse. La prochaine fois, fais gaffe avec tes souhaits débiles. Je hais ce corps. Il est trop petit, trop faible, trop… Argh ! Le feulement de rage qui sort de ma gueule représente bien toute ma frustration.

Je pose ma tête sur mon flanc et j’observe les étoiles qui me narguent. Les minutes passent, les heures peut-être ? Je n’ai aucune notion du temps. Soudain, alors que mes paupières avaient amorcé leur fermeture, des pas font vibrer la terre sous mon ventre. C’est trop gros pour être la famille de souris que j’ai chassée pour mon dîner. Je tends l’oreille. Si je ne me trompe pas – et je ne me trompe presque jamais –, j’entends deux groupes de pas. Mais, après un temps, le deuxième, plus discret, s’éloigne.

Caché sous les branchages, je ne bouge pas d’un poil pendant que les pulsations arrivent sur ma droite. Je me crispe, mes griffes s’enfoncent dans l’herbe pour m’empêcher de détaler dans la direction opposée. C’est quoi cet instinct de merde ?

Les pas me dépassent et j’entrevois une silhouette se détacher des ombres. Elle ne s’arrête que face au lac. Je me penche un peu plus, histoire d’analyser la menace. Au vu de la carrure, c’est un adolescent de mon âge. Mais l’obscurité m’empêche de confirmer l’hypothèse. Après tout, à presque dix-huit ans, j’ai – avais, tu n’es plus qu’un chaton débile - l’allure d’un type qui avait fait l’armée pendant vingt ans. Je suis mal placé pour émettre des jugements hâtifs.

Pourtant, j’ai l’impression de reconnaître cette personne. La manière dont elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille, la façon dont elle se déplace, son odeur…. Je m’avance discrètement. Sans prendre de risques débiles, je m’approche assez pour distinguer son profil.

Des traits doux.

Des yeux cobalt.

Des cicatrices si fines qu’elles sont presque invisibles sous un œil non averti.

Mon souffle se coupe. Micah. Je me mets à marcher vers lui, comme hypnotisé par ce visage que je n’avais pas revu depuis des mois. Plus j’avance, plus je remarque les traces humides sur ses joues, les cernes sous son regard et les tressautements qui agitent sa poitrine.

La lumière de son portable éclaire ses traits et j’observe une larme couler sur sa joue. Le voir aussi mal fait naître une sourde colère dans ma poitrine. Est-ce que c’est naturel de ressentir ça pour quelqu’un qu’on a rencontré il y a huit mois ? Est-ce que ce ne serait pas prématuré ? Toutes ces questions ne m'effleurent pas une seconde. Je sais pertinemment que je suis attiré par lui. Je le sais depuis que je l’ai rencontré. Il n’a pas peur de me remettre en place quand je le mérite, il ne s’étonne pas de ma vulgarité, il a assez de courage pour m’emmerder sans craindre mes foudres. En un sens, il a toujours été spécial. Alors, quand les perles d’eau continuent de naître au coin de ses yeux, mon désir de faire cesser sa douleur me hurle d’accélérer.

Soudain, une forme trouble se précipite vers moi. Je n’ai pas le temps de l’esquiver que l’animal me saute dessus. Les écailles de la créature presque liquide sont teintées d’un rouge bordeaux un peu plus clair que ses yeux. Du sang. Un familier composé de sang. Oh putain. Une lueur détraquée dans le regard, le lézard m’observe en faisant darder sa langue noire. L’air complètement dérangé, le reptile avance ses pattes avant sur ma gorge. Je sens ses griffes se refermer sur ma peau, prêtes à la percer. Pourtant, aucune douleur ne se répand dans mon corps. Comme si j’étais… Immunisé.

J’entends Micah jurer. Soudain, le lézard cesse de m’écraser et se maintient à une distance raisonnable. Dans son regard, la folie se mêle à la haine. Attends. Est-il possible qu’il ne puisse pas me faire de mal à cause de mon pouvoir ? Ce n’est pas le moment de penser à ça. Micah a débloqué sa putain de Maîtrise de Sang. Merde. À quelques mètres de lui, j’entends sa respiration s'accélérer. Il se tourne vers moi et ses yeux de glace me transpercent. Lire autant de tristesse dans ses pupilles me brise. Je n’ose bouger alors qu’il tend la main vers son familier à l’air dément. J’observe la mâchoire de Micah se contracter, il renifle et des larmes s’échappent encore de ses yeux rougis.

Alors que le regard du lézard de merde ne me quitte pas, ma Maîtrise réagit. Des étincelles orangées apparaissent devant mes yeux puis s’envolent lentement dans la nuit noire. Ni mon inquiétude, ni ma colère n’ont produit cela, j’en suis sûr. Intrigué, je reporte mon attention sur le familier de Micah et une bouffée d’hostilité me prend au ventre. Ce sentiment ne m’appartient pas. Il est ancien, archaïque, comme un vestige qui se serait attaché à cette Maîtrise maudite. Je grogne tandis que le reptile resserre ses griffes sur le bras de Micah. Nos deux pouvoirs se jaugent, leur puissance gronde et continue d’enfler sans que je ne puisse y faire quoique ce soit. Nés d’un vent qui traverse les temps, des murmures antiques me supplient de venger les miens, des sifflements me soufflent de mettre un terme à cette Maîtrise démoniaque et les voix des anciens possesseurs me susurrent combien le peuple des Métamorphes a souffert du joug jaloux d’un pouvoir qui n’a aucun effet sur eux. Je prends une grande inspiration alors que les images d’Empereurs et Impératrices ordonnant la chasse de mes semblables se succèdent devant mes yeux. Putain de merde.

Soudain, une myriade d’étincelles dorées dessinent un bébé panthère à mes côtés. Mon familier. T’en a mis du temps, bordel ! L’intéressé rugit autant pour saluer que pour menacer son ennemi juré puis se tourne vers moi. Son regard bigarade brille de la même intensité que le mien. Je ne vais pas me laisser apprivoiser facilement, semble-t-il me dire. Je souris. J’espère bien.

Plus j’observe l’animal, plus je me distingue à l’intérieur de ses iris. Cette agressivité qui gronde sous sa peau, cette énergie démesurée, ce besoin de protéger les siens… Putain. C’est moi. Ça l’a toujours été.

Alors que mon familier se campe fermement sur ses pattes, une brume orangée se dégage de son corps. Soudain, ses poils commencent à se désagréger. Il continue de me fixer, un feulement sourd comprimant sa poitrine étincelante. À bientôt, Maître. Entendre sa voix me surprend et je n’ai pas le temps de répondre qu’un nuage cornaline se forme devant mes yeux. Progressivement, je sens mon corps grandir. Les étoiles mordorées qui composent mon félin se rassemblent en une sphère éclatante. Mes griffes s’assouplissent, mes muscles s’allongent et se fortifient. La bille de lumière s’élève vers le ciel avant d’exploser en une infinité de particules safran. Je ne vois plus rien, tout autour de moi n’est que brume intangible. Un vent aux couleurs cuivre s’enroule autour de moi, son souffle caresse ma peau qui se recouvre de tissu et un sentiment d’aise se diffuse dans mes veines.

Lorsque la brume se disperse, Kaïs redécouvre son corps de bipède avec un plaisir non dissimulé. Son habituel sourire carnassier se dessine sur ses lèvres pendant que son regard grenat, en se posant sur Micah, se pare d’une lueur déterminée.

Serrez les fesses, bande d’idiots, j’suis de retour.

Ça va chier.

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