71. 2. Triangle des nuits d’été : Altaïr

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La deuxième, Altaïr, appartient à la constellation de l’Aigle.

°°°

Quelques jours plus tard, Kaïs observe Hashim faire ses adieux à Iris. Le Numéro Neuf a décidé de ramener Akali sur le Continent et de l’aider à libérer Diane, sa fiancée. Les contacts du Maître à la Province de l’Air lui ont assuré un soutien financier et matériel pour ramener la Prodige des Armes chez elle. Ensuite, la famille de Diane préparerait en secret, au fin fond de la Province de l’Eau, une expédition pour libérer leur fille de l’Impératrice. Si Kaïs acquiesce – difficilement – la première partie du plan, il critique largement l’idiotie suicidaire de la deuxième au moment du départ :

— Ils sont débiles ou quoi ? C’est la putain d’Impératrice qui la retient prisonnière ! Allô ? Le Maître le plus puissant du Continent ? Comment ces gens peuvent croire qu’ils pourront entrer dans les geôles sans se faire repérer ? Quelle bande de gros c…

Le reste de sa tirade est censuré par la grande main du coach plaquée sur sa bouche. Kaïs peste grossièrement. Bordel. C’est quoi votre problème avec la vérité ? Râlant sa barbe qu’il a totalement raison, il jauge Akali saluer Micah avec un profond respect. Il croise les bras sur son torse. Perché sur son épaule, son bébé tigre grogne son mécontentement. J’vois vraiment pas pourquoi on se fait autant chier pour cette cruche. Sa mâchoire se tend lorsque la noble se confond encore une fois en excuses devant Léana. Le fauve orangé feule dangereusement. Akali finit par s’incliner devant lui. Kaïs retrousse les babines, dévoilant ses canines légèrement aiguisées :

— Barre-toi. Ou j’te jure que j’t’en colle une.

Punition divine, la foudre violacée d’Hashim s’abat immédiatement sur le blond. Putain. Qu’est-ce que j’ai dit encore ?

Après ce départ en fanfare, il est temps pour Léana et Micah de se remettre au travail. Va falloir se bouger le cul parce qu’on n’est pas là pour déconner. Le baccalauréat ainsi que le concours de l’Académie approchent à grands pas et ils n’ont plus l’avance qu’ils se sont créée en janvier. Bien évidemment Kaïs et son égo surdimensionné président les séances de révisions. Tch. Qui serait mieux qualifié que moi ? Cet honneur passe définitivement au-dessus de la tête de ses deux partenaires. Des ingrats, j’vous jure. L’animal ne cache aucunement qu’il aurait été le meilleur des trois si sa Maîtrise ne l’avait pas empêché de se présenter. Il rabat donc les oreilles de qui veut bien l’entendre – et ce n’est pas le cas de Léana ou de Micah – que cette capacité n’est qu’une conséquence malheureuse du destin incroyable qui l’attend. Léana lève les yeux au ciel en le singeant grossièrement et Micah pouffe de rire. Cela n’échappe bien évidemment pas aux sens aiguisés de leur professeur qui leur colle trois heures d’exercices de mathématiques supplémentaires.

— Ça vous apprendra à vous foutre de ma gueule, bande de macaques.

Les entraînements de Maîtrises ont lieu deux fois par semaine. Les facilités de Léana dans ce domaine lui donnent largement le temps pour s’allonger dans l’herbe à regarder ses deux petits copains. Ce qui n’est définitivement pas du goût de Kaïs qui grommelle souvent que les prodiges dans son genre devraient aller se faire cuire un œuf. Quand Micah hausse un sourcil interrogateur dans sa direction, le prédateur feule bruyamment qu’il n’est pas - mais alors pas du tout - jaloux.

D’aucuns auraient jugé que Kaïs avait du mal à prendre en main sa Maîtrise. Nan. Toute personne de cet avis est, non seulement très loin du compte, mais aussi soumise à l’interdiction de le penser. Je suis dans la merde. Voilà ce qu’il est. Kaïs ne fait pas confiance à son pouvoir pour le retransformer en bipède, ne voulant pas finir sa - putain de - vie dans la chair d’un coq ou d’un cloporte. Il essaye donc de limiter sa transformation à un bras ou une main. Fais chier. Maîtrise à la con. Les moqueries qu’il essuie au sujet de son sabot d’âne ou de ses écailles de serpent sont toutes étouffées par des hurlements injurieux. Un jour, je leur montrerai, bordel de merde.

Un après-midi ensoleillé, alors que son pouvoir - de chiotte - ne répond pas à sa volonté, Kaïs interrompt son entraînement un instant afin d’éviter d’exploser de rage. La mâchoire serrée, il baisse la tête vers ses mains calleuses. Faut que je fasse quoi, putain ?

— Tu te débrouilles super bien !

Il fronce les sourcils. Face de crêpe, il te faut vraiment des lunettes. Le fauve ouvre la bouche, prêt à faire résonner le fond de sa pensée dans la forêt. Mais lorsque son regard se pose sur les flammes bleutées de Micah, aucun son ne sort de sa gorge. Pareilles à des vagues, son feu ondoie doucement entre ses doigts. Le brun les fait glisser le long de ses avants-bras puis elles ruissellent le long de ses biceps, coulent sur ses épaules avant de flotter gentiment vers ses paumes. Des flammes aqueuses. Un bougonnement grossier. Fallait vraiment que tu fasses ton intéressant, tronche de givre.

Léana s’approche de leur petit-ami, des étoiles plein les yeux. Elle déblatère des trucs incompréhensibles sur le mélange des propriétés des Maîtrises puis félicite son contrôle impeccable. Des rougeurs apparaissent sur les joues du jeune homme qui baisse la tête vers le sol, une main gênée sur la nuque. Les pupilles de Kaïs se fixent sur la mèche que Micah remet nerveusement derrière son oreille. Pendant un instant, il s’imagine détacher le chignon de son partenaire et glisser ses doigts dans sa chevelure ondulée. Léana doit avoir la même envie car sa main se pose délicatement sur la joue de Micah. Elle a les sourcils froncés, sa lippe tremble sous l’émotion. Même s’il se demande bien ce qu’ils peuvent se dire, Kaïs n’essaye pas de décrypter leurs secrets. Une bulle d’intimité s’est créée autour de ses deux idiots et, malgré les quelques mètres qui les séparent, il se sent pleinement inclus.

Après un temps, Micah acquiesce faiblement. Ses yeux de glace se voilent et une larme lui échappe. La mâchoire de Kaïs se serre. Puis l’adolescent se fend d’un sourire timide. Qui s’étire bientôt en un doux éclat de rire. En face de lui, Léana rayonne, ses doigts effaçant gentiment la perle d’eau sur le visage du garçon.

Lorsque le prince se penche vers leur guerrière, le cœur de Kaïs s’emballe. Leurs lèvres se cherchent, s'effleurent et se caressent dans un ballet délicat. Une vague de chaleur se brise contre ses poumons. C’est à cet instant que Kaïs comprend pleinement le sens du mot “bonheur”.

Fort de cette expérience, il l’exprime poétiquement :

— OI ! VOUS ALLEZ BOSSER BORDEL ? VOUS AVEZ UN CONCOURS À RÉUSSIR !

Le 2 juillet finit par arriver. Pendant toute la fatidique journée, Kaïs fait les cents pas dans le salon en jurant comme un charretier dès qu’Iris l’implore de sortir ou de manger quelque chose. Puis, en début de soirée, Léana et Micah poussent la porte de la maison, complètement éreintés. Excité comme une puce, le blond les pousse à le suivre à l’aide d’encouragements… fleuris. Les deux Enkidiens épuisés découvrent que le lac où ils se retrouvent habituellement s’est transformé en lieu de piquenique romantique. S’ils se moquent tout d’abord du sentimentalisme affiché de leur prédateur préféré, ils ravalent rapidement leurs railleries devant son grognement embarrassé.

— Dpêchez-vous ! Avec vos conneries, ça va refroidir, râle-t-il, en ignorant la tiédeur qui l’envahit. Vous…

Kaïs s’interrompt. Qu’est-ce… Léana vient de déposer un baiser furtif dans son cou, faute de ne pas pouvoir atteindre son visage. Sa température grimpe si brusquement qu’il craint la combustion spontanée. Bien sûr, cela n’échappe pas à une certaine princesse qui pose ses mains sur les épaules carrées du tas de muscles et se hisse sur son dos. Kaïs n’a pas le temps de réagir que les jambes de Micah se nouent autour de sa taille. La voix flûtée résonne dans ses oreilles :

— Oh mais on peut faire cuire des oeufs sur ces joues ! s’exclame-t-il en tapotant les pommettes empourprées de l’adolescent.

La vision de Kaïs se réduit. Il doit rester concentré. Il ne peut pas se permettre de penser à la chaleur qui émane du corps de son petit-ami, de ses bras autour de son cou, de son souffle sur sa peau…

Merde.

— Bordel de merde ! Qu’est-ce que tu fous ? Tu…

— Mais enfin ! réplique le brun d’un ton faussement outré. Tu m’as manqué ! Viens là que je te fasse pleeeeeeein de bisous !

— NAN, FACE DE GIVRE ! DESCENDS DE LA !

Les résultats ne tardent pas à tomber. Léana reçoit sa lettre d’admission quelques jours avant Micah. Kaïs sait très bien où se trouve celle de l’héritier. Même si l’inquiétude lui tord le ventre, il est évident qu’il leur faut retourner dans la demeure du Numéro Deux. Heureusement pour eux, lorsqu’ils s’y pointent, le courrier est simplement posé sur la table. Plus aucune trace d’Onibi Théso dans la maison. Tch. Bon débarras.

Au vu des excellents résultats qu’ils ont obtenus, Iris leur annonce qu’elle leur offre des vacances à l’océan. Micah se confond en remerciements, Léana embrasse sa grand-mère et Kaïs affiche un sourire insolent. Bien joué, vieille peau.

Après un voyage en train particulièrement éreintant, ils arrivent jusqu’à une bicoque en face de la plage. Si la maison ne paye pas de mine, elle est largement suffisante pour les trois Enkidiens qui ne rêvent que d’une chose : dormir.

Les premiers jours de vacances sont remplis de grasse matinées et de visites touristiques. Puis Léana découvre la pratique du surf. Bordel de merde. Ni une, ni deux, elle insiste pour que ses deux compères l’accompagnent à une séance d’initiation. Fais chier.

Bien évidemment qu’elle est parfaite. Personne ne connaît l’Eau mieux qu’elle. Grâce à l’obstination habituelle de Kaïs et la curiosité de Micah, elle bénéficie de plusieurs leçons auprès d’un Humain jusqu’à ce qu’elle estime pouvoir se débrouiller seule. À partir de ce moment-là, sans regard scrutateur pour restreindre sa créativité, elle laisse libre court à sa Maîtrise de l’Eau. Si Kaïs se plaint bien évidemment de l’inutilité de ce sport, il ne peut cacher sa fierté lorsque Micah débloque sa propre Maîtrise de l’Eau au beau milieu d’une figure acrobatique complexe.

Le soir, ils déambulent dans les rues, mains dans les mains. Les passants les étudient d’un air curieux mais, impressionnés par la carrure du plus costaud, ils ne se permettent aucune réflexion. Tch. Qu’ils essayent seulement.

La fin de leurs vacances se rapproche. Le départ de Kaïs pour la Faille du Nord est imminent. Le blond ne reviendra pas dans les montagnes avec ses deux partenaires et ils le savent. Pendant ces derniers jours, il prend le temps d’observer ses deux idiots. Léana ne lui cache pas sa peine, elle ne cherche pas à repousser les émotions qui l’étouffent. Dès que la douleur est trop difficile à supporter, elle se réfugie dans ses bras. Bordel de merde. Il la serre fort contre lui, comme si cette étreinte pouvait effacer les années d’absence à venir.

Si Léana est transparente avec lui, ce n’est pas le cas de Micah. Kaïs lâche un grognement. Entre deux répliques sarcastiques, le troisième fils porte toute son attention sur leur petite-amie. Au détriment de ses propres sentiments. Putain, face de givre. La mâchoire du garçon se contracte. Il aurait bien aimé secouer cet idiot mais ce dernier esquive le sérieux d’une discussion avec la rapidité d’un éclair. Il me rend dingue.

Le soir, allongé sur son matelas, Kaïs observe le lien de glace et de feu aquatique qu’il partage avec le brun. Ce truc ne lui est d’aucune aide. Il ne peut pas lire dans les pensées de Micah ou en extraire une émotion particulière. A quoi sert-il alors ? La tête enfoncée dans son oreiller, Kaïs jure grossièrement. Il n’en a aucune - foutue - idée.

La nuit de son départ, il se réveille en sursaut, la respiration haletante. Une douleur inconnue brûle dans sa poitrine. Bordel de merde, face de givre. Sans réfléchir, il rabat la couverture et se précipite dans la chambre d’à côté. Il ne remarque pas que l’un des fils énigmatiques vibre d’urgence.

Ses pas craquent sur le parquet lorsqu’il s’approche de l’endormi. Les cauchemars de l’Enkidien s’étaient faits plus rares au cours des dernières semaines. Mais Kaïs sait que les démons du prince ne le lâchent pas, aussi doué soit-il pour les cacher. Ses poings se serrent.

Recroquevillé sur lui-même, Micah agrippe le drap qui couvre ses jambes pendant que son torse nu se soulève bien trop rapidement. Il gémit, sa respiration s’accélère. Bordel. Les doigts de Kaïs survolent l’épaule tremblante de son petit-ami puis se crispent à quelques centimètres de le toucher. Sa mâchoire se tend. Merde.

Il s’accroupit près du lit. Sa voix est rauque de sommeil lorsqu’elle résonne dans la pièce :

— Hey.

Les rayons de la lune caressent les traits plissés de Micah. Son visage se tord de douleur, sa peau frémit lorsque ses muscles sont secoués par de violents spasmes. Le regard grenat flamboie dans les ténèbres.

— Tout va bien. Calme-toi.

Les tremblements ne s’arrêtent pas, les plaintes craintives sonnent beaucoup trop fort dans les oreilles de Kaïs. Un grondement sourd remonte dans sa gorge. Il pose sa main sur celle du garçon. À mesure que les halètements augmentent, sa poigne se resserre.

Lorsqu’un cri s’échappe de la bouche du brun, les bras de Kaïs se referment instinctivement sur lui. Le corps de son petit-ami tremble violemment contre le sien. Ses muscles se contractent, il enveloppe Micah dans son étreinte, espérant ainsi l’ancrer dans la réalité.

— C’est moi. Respire…

Les spasmes continuent d’harceler le jeune homme. Les doigts de Kaïs glissent sur la nuque de l’Enkidien avant de se mêler aux mèches ondulées. Il répète ses paroles. Encore et encore. Comme il l’a fait à chaque crise. Un soupir. Il enfouit sa tête dans le cou du prince. Calme-toi. Bordel, calme-toi. Les battements de son cœur couvrent presque le souffle erratique.

— Ce n’est rien. Ce n’est qu’un rêve.

Ses mains calleuses ne sont pas exactement douces lorsqu’elles effleurent l’épiderme de l’adolescent dans une tentative d’apaisement. Kaïs fait ce qu’il peut jusqu’à ce que les tremblements se calment et que la respiration retrouve son rythme habituel. Lorsqu’il sent les mains de Micah agripper son débardeur, Kaïs grommèle :

— Encore ce putain de cauchemar ?

Les cheveux de son partenaire chatouillent sa joue lorsqu’il acquiesce. Kaïs s’écarte. Ses yeux se plissent lorsque Micah évite son regard.

— Face de givre, gronde-t-il. Tu…

— J’ai besoin d’air.

Bordel de merde.

Micah se dégage de ses bras et s’éloigne du lit.

Des bruits de tissu.

La porte claque.

Sa mâchoire se contracte.

Si tu crois que je vais te lâcher, tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu’au coude.

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