72.3. Trois

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Punaise. Léana lève la tête vers le plafond afin d’éviter que ses larmes ne ruinent le léger maquillage autour de ses yeux. Au moins, la satanée longue robe blanche n’est plus dans son champ de vision. Même si elle a longuement discuté avec le maître couturier du Palais, ce dernier a cru bon de confectionner l’opposé de ce qu’elle lui a demandé. « Au cas où vous changeriez d’avis », lui a-t-il déclaré. Tch. Heureusement que son assistant, un jeune garçon originaire de la Province du Métal, a parfaitement compris ce que Léana avait en tête. Merci Adil.

Ses doigts se posent sur la soie de son haut blanc dont le col en V plonge jusqu’au petits renflements de sa poitrine. Les manches vaporeuses du chemisier ondoient à chacun de ses mouvements, comme si la jeune femme était dotée d’ailes de satin. Sur son ventre, une légère broderie relie la blouse au bas de sa tenue : un long pantalon ample sur lequel dansent de fines améthystes. Le tissu, cousu avec une fibre spéciale de la Province du Métal, brille d’une belle couleur lavande dès qu’il est exposé aux rayons du soleil. Sur son épaule droite, un châle de dentelle se dépose sur son bras droit et glisse le long son dos jusqu’à l’arrière de ses genoux. Magnifique.

Léana expire posément en retouchant légèrement sa coiffure. La plupart de ses mèches sont tressées à l’arrière de son crâne mais quelques boucles s’échappent du chignon et viennent cacher ses oreilles. Même en ce jour si important pour elle, elle est incapable de contenir la sauvagerie de ses cheveux. Un sourire étire ses lèvres. Il y a une dizaine d’années, elle se serait acharnée, elle se serait énervée, elle aurait explosé en larmes. Plus maintenant.

La jeune Diplomate baisse les yeux vers sa main gauche et fait mélancoliquement rouler le bijou sur son index. La quatrième année d’Académie lui paraît si loin. À vingt et un ans, alors que Kaïs s’était mis en route vers la Province du Métal et que Micah résistait à la pression de sa mère, Léana avait réalisé qu’il lui manquait quelque chose. Les murs du château l’étouffaient, le harcèlement constant d’Atrée lui pesait et les attentes de ses professeurs ne faisaient que s’amplifier. Elle avait eu besoin d’air.

Alors, dès que l’occasion s’était présentée, elle avait demandé un stage. N’importe où, n’importe quand. Ce n’est que lorsqu’elle s’était retrouvée à Log, la capitale de la Province de la Terre, qu’elle s’était rendue compte qu’elle s’était enfin échappée de l’Académie. Les yeux remplis d’étincelles, elle avait pris une chambre dans une auberge gérée par une famille très sympathique qui l’avait invitée à rester autant de temps qu’elle le souhaitait. Elle s’était munie d’un baluchon et avait déambulé dans les rues, l’esprit enfin libéré de toutes préoccupations scolaires. Un stage ? Quel stage ? Des vacances, oui !

Au bout de quelques jours, elle s’était rendu compte que l’arbre millénaire qui surplombait Log attirait bien des mystères. En effet, impossible d’approcher le feuillu sans qu’une force invisible vous ne vous envoie valser au pied de la colline. En quête d’aventures, Léana avait pris quelques affaires et s’était mise en route vers le chêne.

Alors qu’elle gravissait lentement le chemin, des questions avaient commencé à la tarauder. Est-ce que l’arbre l’accepterait ? Aussi imparfaite qu’elle soit ? Est-ce qu’elle cherchait vraiment la validation d’un mystère ? Est-ce que, plus profondément, elle s’inquiétait de n’être d’aucune utilité à Kaïs et Micah ? Est-ce que, par ce voyage, elle essayait de prouver sa valeur ?

Elle avait fini par arriver à destination. À quelques mètres d’elle, un halo verdâtre encerclait le chêne, sa lumière marquant une zone à ne pas franchir. Plusieurs personnes s’étaient vu refuser l’accès. Allait-il en être de même pour elle ?

Elle avait fait un pas en avant.

Une myriade de couleurs avait défilé devant ses yeux.

Puis son cœur avait compris.

Ce qu’était le véritable amour.

Celui qu’on se porte à soi.

Celui qu’on est capable de porter à autrui.

Des larmes avaient envahi ses joues et elle avait hoché la tête, les lèvres tremblantes.

« Je ferais de mon mieux », avait-elle promis.

Elle avait rouvert les yeux sur le halo verdâtre, l’esprit empli de lumière.

Elle avait découvert, surprise, que Kaïs l’attendait au bas de la colline. Elle avait reconnu cet étrange flamboiement dans ses yeux. Il avait partagé son expérience à travers le Lien.

Ils n’en avaient jamais parlé.

Ils n’en n’avaient pas eu besoin.

Aucun mot ne pouvait contenir l’immensité qui leur avait été offerte.

Puis, alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon, Kaïs lui avait tendu un boitier. À l’intérieur, elle avait découvert une bague en argent, finement ouvragée. Trois lignes d’or rose s’entremêlaient autour de l’anneau pour rejoindre trois petites pierres encastrées au centre du bijou. Ce n’était pas une bague de fiançailles. Mais elle contenait la promesse d’un futur.

Kaïs avait bien évidemment gâché le romantisme du moment en pestant contre le monstre qu’il avait dû tuer pour que la plus célèbre joaillère de la Province du Métal accepte de forger sa commande. Léana aurait pu subir une autre diatribe sur le danger qu’il avait dû éviter en allant dans la Province du Feu, territoire hostile depuis la Bataille des Monstres, pour chercher les métaux nécessaires mais elle l’avait fait taire d’un baiser. Et pendant cet échange, le Lien qui avait commencé à se construire entre Léana et Micah grâce au pouvoir de Kaïs s’était consolidé, permettant au jeune prince d’être submergé par le bonheur de ses deux partenaires.

C’était beaucoup moins romantique quand il m’a donné ma propre bague, râle l'Empereur.

T’sais pas apprécier les bonnes choses, princesse.

Tu me l’as pratiquement jetée à la figure !

J’avais sûrement une bonne raison.

Vous êtes insupportables, soupire la voix de Léana. Vous mériteriez que je ne me pointe pas à l’autel.

Qu…

— Votre Majesté ?

Micah s’arrache au cri outré de Kaïs pour se tourner vers le chef de ses domestiques. Pfiou. On a encore eu de la chance.

— Oui, James ?

— C’est bientôt l’heure.

Micah hoche la tête en lissant les pans de sa veste. Allez. Il faut que j’y aille. Je dois….

— Prenez encore un instant, votre Sérénissime.

Le jeune Empereur remercie James d’un sourire reconnaissant. Il n'a jamais été aussi heureux d'avoir le vieux majordome à ses côtés. Tout comme Iris, la grand-mère de Kaïs et sa compagne depuis cinq ans, James possède cette aura de calme qui apaise Micah en un seul instant. Après toutes ces années, le trentenaire ne s'est jamais senti aussi anxieux. Pourtant, il sait qu’il n’a pas tant de soucis à se faire. Les Provinces ne rejetteraient pas ce mariage.

Au contraire.

La Province de l’Eau avait soutenu leur relation dès qu’ils avaient su que Kaïs, le soldat qui avait sauvé tant des leurs lors de la Bataille des Monstres, et Léana, celle qui les avait protégés de la fonte du glacier surplombant leur capitale, étaient amoureux du troisième héritier.

Le Roi des Métamorphes avait déjà juré allégeance au jeune prince lorsque ce dernier avait soigné nombre de ses sujets après la révolte. Quant à Léana, le monarque l’avait prise sous son aile dès qu’il avait compris qu’elle aussi avait une place dans la « meute » de Kaïs.

La Province de la Terre s’était rangée derrière Léana depuis que l’arbre millénaire l’avait choisie et la Province de la Métal prenait toujours le parti de Kaïs pour des raisons que Micah ne saurait expliquer. Une sombre histoire de monstre et de joaillerie.

Et puis, lorsque l’Impératrice avait refusé de Gracier Léana après leurs cinq années d’études, l’empêchant par ce geste de rejoindre l’un des cinq Cercles de Maîtres, les Maîtrises du jeune homme s’étaient activées avant que la rage de Kaïs et la stupeur de Léana ne traversent le Lien.

« Stop », s’était-il dit.

Sa glace s’était frayé un chemin vers l’opulent trône vide de l’Impératrice, ses flammes bleutées avaient tracé un cercle autour de l’estrade pendant que les vagues créées par sa Maîtrise de l’Eau s’étaient élevées jusqu’au plafond, prêtes à faire retomber toute leur force sur le symbole du pouvoir Impérial. Puis, à la façon d’un marionnettiste, sa Maîtrise du Sang avait guidé Atrée vers le trône. Son aîné d’un an avait essayé de lutter mais Micah ne lui avait laissé aucune chance. Puis, alors que le favori de l’Impératrice restait à la merci de son pouvoir, Micah s’était tourné vers sa mère et l’ensemble des invités conviés à cette soirée.

Peu de mots avaient été prononcés.

Les représentants des Provinces avaient compris.

Puis, ses yeux fixés sur Omphale, le jeune candidat au trône avait libéré son propre sang et celui de Léana de la marque d’appartenance que l’Impératrice appose sur chaque étudiant de l’Académie. Il les avait Graciés.

Micah se souviendra à tout jamais du silence qui avait suivi son geste et du sourire radieux qui avait étiré les lèvres du gouverneur de la Province du Temps.

Depuis cette terrible soirée, la Province de l’Air et la Province du Métal, trouvant en Micah un symbole fort d’opposition au règne d’un tyran, avaient proclamé que seul le troisième fils héritier était légitime au trône enkidien.

Après cinq ans d’Académie, six provinces sur huit soutenaient, non seulement sa relation avec Léana et Kaïs, mais aussi sa place en tant qu’Empereur. Mais la riposte de l’Impératrice n’avait pas tardé à se faire sentir.

La Guerre des Sangs avait éclaté un an plus tard.

Elle avait duré deux longues années avant de se conclure par une défaite pour le camp de l’Impératrice. Les Terres Centrales et la Province du Feu s’étaient soumises au pouvoir du troisième héritier dès qu’elles avaient perdu leur principale force martiale, Atrée, qui s’était lâchement enfui vers les Contrées Humaines .

Micah était monté sur le trône à vingt-sept ans, mettant fin au règne de terreur de l’Impératrice.

Princesse ?

Perdu dans ses pensées, le jeune Empereur n’entend pas l’appel mental de Kaïs. Des images défilent dans son esprit. Il imagine sa mère, libérée de sa prison personnelle sous le Palais. Non. Il imagine ses deux partenaires lutter contre l’ex-monarque pendant que ses propres pieds sont cloués au sol. Arrête. Ce n’est…

La main de Léana caresse sa joue et Micah expire le souffle bloqué dans sa gorge. Transmettre des sensations à travers le Lien… Il ne s’y est pas encore habitué.

Je vais bi…

Le brun n’a même pas le temps de rassurer sa partenaire que Kaïs se saisit de leur connexion pour les plonger tous les trois dans un souvenir. Fichu prédateur. Le miroir de sa chambre s’efface sous ses yeux, la pièce se dissout dans l’air tandis que le paysage se reconstruit, laissant place aux plages familières de la Province du Temps.

Deux ans après la fin de la Guerre des Sangs, ils étaient partis en vacances. Et, comme à son habitude, Kaïs avait fait un caprice. Incapable de rester en place plus de cinq minutes, il avait lourdement insisté pour qu’ils se lancent dans l’ascension du plus haut pic montagneux de la région. Sachant qu’aucun Enkidien n’avait été assez fou et physiquement assez préparé pour tenter quelque chose d’aussi dangereux, Micah avait dit non. Léana avait dit non.

Kaïs avait dit oui.

Pendant tout le trajet, l’Empereur et le Maître le plus puissant du Cercle des Diplomates avaient chouiné comme des enfants de trois ans. Kaïs, impassible, les avait guidés et soutenus sans élever la voix. Micah aurait dû se douter de quelque chose. Une absence de réaction explosive était plus qu’étrange. Mais les pensées du jeune homme s’étaient tournées vers les deux boitiers qu’il avait caché dans une poche de son propre sac. Dix ans de relation… il était plus que temps.

Après trois jours d’ascension, ils étaient enfin arrivés au sommet. Protégés des vents et de la glace par leurs pouvoirs conjoints, ils avaient pu profiter de la vue éblouissante que leur offrait la montagne sur le Continent.

Puis, Micah s’était agenouillé devant ses deux partenaires, deux boites au creux de sa main. Les larmes aux yeux, Léana avait sorti de la poche de sa veste l’écrin contenant deux bagues. Kaïs, lui, avait éclaté d’un rire soulagé.

— Faut croire que j’ai toujours un coup d’avance, avait-il fanfaronné.

L’intéressé avait ouvert sa main droite sur trois anneaux en or. Au centre de chaque cercle brillaient trois petites pierres. Un rubis, pour la force de Kaïs, un saphir, pour le calme de Micah et une améthyste pour la douceur de Léana.

Le Commandant des armées impériales n’avait pas pu cacher son émotion lorsqu’il avait éructé la phrase qu’il s’était répété pendant ces trois derniers jours :

— Mariez-vous avec moi.

Micah observe le souvenir se désagréger tandis que sa réalité se reconstruit sous ses yeux embués de larmes. Il baisse la tête vers sa main gauche. La bague de promesse que lui avait offert Kaïs en quatrième année trône fièrement sur son index et les deux bijoux de fiançailles habillent son annulaire. Dans quelques minutes, un autre anneau viendra rejoindre les deux autres.

Le souffle court, les lèvres tremblantes, Micah jette un coup d’œil critique à son reflet. C’est à ça que l’on ressemble lorsqu’on vit le plus beau jour de sa vie ? S’ils s’enfuient de la salle du trône, je saurais pourquoi.

Soudain, la porte de sa chambre s’ouvre.

Le cœur de l’Empereur s’arrête.

Kaïs et Léana se tiennent devant lui, sublimes dans leurs tenues de mariage. Ébloui par leur lumière, submergé par leur amour, Micah ne peut retenir un sanglot de bonheur.

— Viens là, face de givre.

Pendant que le trentenaire se laisse emporter par la chaleur réconfortante de ses deux fiancés, il prend conscience de tout ce qu’ils ont traversé. De tous les obstacles qu’ils ont surmontés.

Aujourd’hui n'est qu’une étape.

Ils continueraient à trois comme ils l’ont fait depuis qu’ils se sont rencontrés.

Couronne ou pas, Micah s’émerveillerait chaque jour de les voir se tenir à ses côtés.

De les voir le soutenir.

De les voir l’aimer comme il les aime depuis ses dix-sept ans.

— On y arrivera, Micah, murmure la petite rousse. Ensemble.

— À trois, complète-t-il, ses doigts enlaçant les leurs.

— Ou merde.

FIN

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