Chapitre 6 : Les songes
Elle ouvrit péniblement les yeux, caressée par les lueurs des premiers rayons chauds du soleil.
Son lit, fait en racines noueuses, lui était trop confortable pour daigner vouloir en sortir.
Pourtant, elle savait ce qui l’attendait si jamais elle ne sortait pas : les réprimandes humiliantes de son père, qui lui feraient comprendre qu’elle devait suivre la voie de la nature et ne pas se bercer de ses illusions artistiques.
Pourtant, elle avait toujours fait fi de ses avertissements, qui se faisaient de plus en plus pesants et froids.
Elle avait remarqué que, ces derniers temps, son regard avait changé ; il était devenu lointain quand il la regardait, absent, comme s’il l’ignorait.
Sa mère, elle, n’avait pas le même regard : il était à la fois inquiet et maternel.
Quand elle prit enfin la décision de sortir de son lit, elle sentit la douce caresse du pain et des plats chauds que sa mère préparait tous les matins.
Bien sûr, il fallait passer entre les remarques incisives de son père et supporter ce regard de braise, qui lui annonçait déjà qu’elle serait un parasite tant qu’elle ferait honte à la famille. Pourtant, aujourd’hui, rien : pas de mots, pas de regards.
Aujourd’hui était pourtant le grand jour du rite de passage à l’âge adulte, un rite qui honore les dieux sylvains pour leur bonté de nous protéger à travers la forêt noueuse.
Elle pensait qu’il se serait fendu d’une remarque acide dont il avait le secret, mais encore une fois elle n’eut pour seule compagnie que la stature imposante et glaciale de son père, qui ne lui prêtait aucune attention.
Elle avala son repas en vitesse, saisit sa lame et partit en direction du site du rite.
Son frère était parti en avance pour se préparer comme il se doit, « monsieur parfait », comme elle l’appelait affectueusement.
Une fois arrivée, elle vit son frère en train de s’entraîner dans l’arène.
Ses postures mêlaient à la fois finesse et précision, tout en y ajoutant quelque chose de magique et d’hypnotique.
Quand il l’aperçut, il lui fit un sourire chaleureux dont il avait le secret.
Il était le seul membre de la famille à la soutenir, à lui apporter l’amour, la gentillesse et le soutien parmi tous ces gens qui composent le haut conseil.
Alors que les différents participants s’alignaient, elle fit de même, bombant le torse et se préparant au rite.
Le rite se composait en deux parties distinctes : d’abord aller récupérer une idole au milieu de la forêt, puis ensuite la ramener.
Simple, se dit‑elle.
Son frère lui esquissa une grimace en lui chuchotant :
— « Ne sois pas la dernière pour une fois. »
Alors que les juges allaient lancer le premier test, elle entendit des chuchotements et sentit des regards pernicieux se poser sur elle.
Tout à coup, elle sentit l’air autour d’elle s’alourdir. La tension montait peu à peu, tandis que les participants se tenaient prêts.
Même son frère, d’ordinaire calme et chaleureux, arborait désormais un visage froid et concentré.
Il y avait de quoi : leur père en attendait beaucoup de lui.
Malheureusement, étant le plus jeune, il passait au second plan et devait donc laisser la place à sa sœur par tradition, ce qui ne plaisait guère à leur père.
Soudain, elle sentit un momentum : les muscles, l’esprit et l’énergie se convergèrent en un point.
Le départ fut donné.
Quand l’épreuve fut lancée, chaque participant disparut à toute vitesse, chacun ayant sa méthode.
Elle prit la direction la plus rapide et fonça à travers les chemins de terre boueux, le ciel s’alourdissant peu à peu de nuages sombres et brumeux.
Les anciens juges avaient convoqué la pluie : froide, forte, torrentielle même.
Elle sentait les gouttes frapper son visage à mesure qu’elle avançait, le froid étreindre son corps et cisailler sa chair.
Pourtant, depuis qu’elle était partie, elle ne pouvait se retirer de l’esprit l’impression que quelque chose la suivait.
Arrivant face à un arbre noueux, elle ne mit pas longtemps à comprendre que celui‑ci était creux.
Farfouillant à l’intérieur, elle trouva l’idole sans difficulté, quand elle sentit soudain son cœur se stopper.
Un boum frappa le tronc à quelques centimètres de son visage.
Préparant sa remarque cynique, elle se tourna en direction de son agresseur pour la lui lancer.
Elle fut horrifiée quand elle découvrit qui était la personne qui l’avait suivie.
Son père, une lame plantée dans l’arbre.
— « Tu es l’ombre au tableau, tu m’as toujours fait honte. Aujourd’hui, tu vas devenir un souvenir. »
Les yeux froids et impassibles, elle comprit vite qu’il n’était pas là pour simplement la persuader de partir.
Sa haine, sa colère, sa déception et ses intentions de meurtre se mêlaient dans ses yeux, en un mélange horrifiant qui glaça le sang de Vaelar.
Par instinct, elle se mit à fuir, aussi loin que ses petites jambes pouvaient emmener son corps.
Elle courait. Elle fuyait.
La pluie frappait son visage avec violence.
Péniblement, ses petites jambes la faisaient traverser une forêt. Sombre. Floue. Dangereuse.
Quelque chose la pourchassait à travers les ténèbres. Quelque chose voulait sa vie.
Le froid. La peur. Tout se mélangeait dans son esprit.
Le froid. La peur. Tout se mélangeait dans son esprit. Elle n’était que spectatrice d’un souvenir déjà passé.
Puis elle tomba dans la boue. Tandis qu’elle tentait de ramper pour échapper à son poursuivant, elle sentit sa jambe se stopper douloureusement.
Quand elle tourna la tête, les deux yeux rouges de son père la dévisageaient froidement.
Son père lui asséna un premier coup de botte, lourd, puissant, assommant.
Quand le deuxième arriva, une voix se fit entendre :
— « Père ! Que faites‑vous ?! »
Vaelar était là, spectateur d’une scène immonde et infanticide.
— « Je fais ce qu’il faut pour effacer la honte de notre famille ! »
— « Père, je vous interdis de la toucher ! »
— « Tu as toujours été trop sensible… Laisse‑moi corriger la souillure. Ou dois‑je aussi t’apprendre le respect ? »
Brandissant son épée dans une posture martiale, les deux hommes se dévisageaient froidement.
Puis, comme assommée par la pluie, elle sombra dans la brume nocturne de son esprit.
Fin du chapitre 6

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