Compte de Noël

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La bûche glacée fond lentement, une rigole de crème sombre se lie désormais au vert pâle des miettes de génoise arôme pistache. Papy ronfle, tête affaissée, le nez dans son pull de Noël multicolore, et grand-mère nous a depuis longtemps oubliés, captivée par un programme de variétés saturé d’éclairs de boule à facettes que diffuse notre télévision. Maman dit que ça fait long, qu’elle est fatiguée, qu’elle est debout depuis ce matin pour tout préparer et qu’elle veut aller se coucher.

— Et nous, on ne s’est pas levés aussi, ce matin ? lui balance mon père, en mode : Paf ! dans les dents.

Ça commence toujours comme ça, mais ce soir, elle est trop épuisée pour répondre, la mayonnaise ne monte pas comme il faut, la brouille retombe aussi sec. Il ne va pas tarder, ajoute-t-il, fataliste, en regardant avec intensité l’horloge comtoise, celle qui a perdu sa grande aiguille. On estime l’heure, peut-être minuit quinze, guère moins mais pas plus.

La puissance de son regard a dû infléchir sa volonté ou son plan de tournée, mais l’autre frappe à la porte à l’instant. J’envisage toujours qu’il surgisse d’une cheminée, mais nous n’en avons pas, ça s’explique.

Cessant d’être ce qu’il n’est plus, il ne revêt pas son costume traditionnel coloré, abandonne tout folklore. Il en devient presque invisible, passe-partout, on ne le remarquerait même pas dans la pièce si l’on souhaitait ignorer sa visite.

— Alors, les Martin, croyez-vous que j’aie été sage, cette année ?

La vieille grommelle quelque chose d’incompréhensible et retourne à sa télé, le vieux acquiesce, laisse échapper un hoquet.

Ça commence mal. Mon père ne desserre pas les dents, et elle a fini par s’endormir, une mèche de cheveux s’imbibant de chantilly.

— D’accord, d’accord, qu’il lance, sarcastique. Bien. Alors, qu’y a-t-il pour moi cette année ?

Alors on lui donne tout ce qu’on peut et lui, il prend tout, la moindre offrande, il aime, il ne fait pas le difficile.


Depuis que j’ai cessé de croire au Père Noël, il ne donne plus rien : il nous fait payer ce que nous avons à jamais perdu.

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