Chapitre 7
Sofia inspira une seconde avant d'entrer. La porte du bureau d'Alex était entrouverte. Elle frappa du bout des doigts, puis poussa.
Le 21e étage ne ressemblait à aucun autre niveau de Bradford & Co.
L'air y semblait plus vif, plus nerveux, comme chargé d'électricité. Des murs de verre, des écrans où défilaient des chiffres en cascade, des horloges avec l'heure à différents pays.
Alex se tenait près de la baie vitrée, manches retroussées, veste jetée négligemment sur un fauteuil. La lumière du matin accentuant la ligne de ses épaules et contrastait avec ses cheveux sombres.
_ Sofia, dit-il avec un sourire tranquille en se retournant. Bienvenue au vingt-et-unième étage.
Sofia garda le visage sérieux, le dos droit, sa main serrée une seconde de trop sur la lanière de son sac.
_ Vous vouliez me voir pour Milan ? demanda-t-elle.
La veille, elle n'avait pas eu le temps de reparler du dossier avec lui, ni l'envie.
_ Entre autres.
Il s'approcha, sans précipitation, comme s'il lui laissait le temps de s'habituer à cet étage, ou à lui. Il désigna d'un léger mouvement du menton l'open space derrière lui.
_ Je veux que vous rencontriez mon équipe, dit-il. Vous allez travailler avec nous plus souvent que prévu.
Elle arqua un sourcil.
_ Plus souvent ?
_ Vous êtes la seule ici, en dehors de moi, à manier l'italien avec précision. Et la seule qui corrige les rapports sans les trahir.
Une chaleur lui monta au visage. Elle détourna légèrement les yeux vers les écrans. Respire. C'est juste un compliment.
_ J'essaie juste de faire correctement mon travail, répondit-elle.
_ Non.
Son sourire se fit plus fin.
_ Vous le faites très, très bien.
Il effleura la tablette posée sur le bureau, fit apparaître un tableau dense de clauses et de montants.
_ Venez, dit-il. Je veux vous montrer quelque chose.
Elle s'approcha, se pencha à côté de lui épaule presque contre épaule. Pas assez loin pour être vraiment à l'aise, pas assez près pour pouvoir l'accuser de quoi que ce soit. Il pointa une ligne à l'écran.
_ Vous avez repéré cette modification, dit-il. Les Italiens ont changé la formulation sans prévenir.
_ C'était évident, répondit-elle.
_ Pour vous, oui.
Il tourna légèrement la tête vers elle. Elle sentit son regard sur son profil. Elle plongea les yeux dans le texte pour éviter de le regarder.
_ Je veux que vous participiez aux briefings, reprit-il.
Il marqua une pause.
_ Pas comme assistante.
Son cœur accéléra d'un cran.
_Alors comme quoi ? demanda-t-elle, prudente.
Il répondit en italien, plus doucement :
_ Come consulente.
Sofia secoua la tête, un rire bref lui échappant presque.
_Je n'ai pas ce niveau-là, Monsieur Rossi.
_ Si.
Il la fixa, plus sérieux.
_ Si, Sofia. Vous l'avez.
Il lui tendit un dossier. Elle le prit. Leurs doigts se frôlèrent à peine — juste assez pour que son système nerveux prenne note. Elle recula d'un pas, réflexe discret pour remettre de l'air entre eux.
Alex suivit ce mouvement, un léger amusement
au coin des lèvres.
_ Monsieur Bradford a approuvé ? Demanda-t-elle ?
_ Vous lui demandez l'autorisation pour tout ?
_ Bien sûr que non, coupa-t-elle, la voix basse.
Il inclina la tête.
_ Gabriel approuve ce qui va de l'intérêt de l'entreprise.
_ Je serai au briefing de 11 h, dit-elle simplement.
_ Parfait.
Elle se dirigea vers la porte et il ajouta, sans sourire : Buona giornata, Sofia et elle répondit, main déjà sur la poignée :
_ Bonne journée, Monsieur Rossi.
Elle referma derrière elle. Son cœur cognait trop vite pour un simple changement d'étage.
Génial. Il suffisait qu'il dise "Buona giornata" pour que ton système cardio-vasculaire fasse de la salsa.
La machine à café terminait de cracher un liquide approximativement marron quand une silhouette parfumée entra dans le champ de vision de Sofia. Miranda. Impeccable, tirée à quatre épingles, avec ce toujours faussement poli.
_ Sofia... dit-elle en inclinant légèrement la tête. Vous êtes rayonnante, ce matin !
Sofia redressa à peine le menton.
_ Bonjour, Miranda.
La RH la détailla, des cheveux jusqu'aux chaussures, avant de se fixer sur sa bouche.
_ Nouveau rouge à lèvres ? demanda-t-elle, un peu trop douce.
Elle esquissa un sourire qui ne montait pas aux yeux et la portoricaine senti la pique arriver. Trois, deux, un...
_ Très... audacieux pour un environnement professionnel.
Sofia inspira calmement en prenant son gobelet entre les mains.
_ Je ne pense pas que mon rouge à lèvres affecte la qualité de mon travail, répondit-elle.
_ Mmh.
Miranda jeta un rapide coup d'œil autour d'elles, comme si le couloir était une scène et qu'elle cherchait son public.
_ Vous savez... certains pourraient mal l'interpréter, ajouta-t-elle, voix basse.
Sofia inclina légèrement la tête.
_ Quels "certains", exactement ? demanda-t-elle d'un ton neutre.
Miranda entrouvrit la bouche mais une voix masculine la coupa nette :
_ Ciao, Sofia.
Alex, elle ne pensait pas le revoir avant onze heure. Il se plaça judicieusement en face de la RH. Miranda se raidit.
_ Alex, je...
_ Miranda, dit-il en la regardant à peine, tu as un dossier en retard pour le juridique, non ?
Elle cligna des yeux, prise de court.
_ Je... eh... oui, enfin...
_ Parfait, conclut-il. Profite-en.
Il n'avait pas levé la voix. Il n'avait rien dit de vraiment agressif. Pourtant, Miranda recula, se recomposa un sourire et s'éloigna, talons claquant un peu trop vite.
Sofia croisa instinctivement les bras. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il prenne sa défense contre elle. Pas après la scène de l'autre jour où ils avaient l'air particulièrement proches.
_ Vous n'auriez pas dû faire ça, dit-elle.
Alex haussa légèrement les épaules. Comme si remettre Miranda à sa place était parfaitement normal.
_ Faire quoi ? répliqua-t-il.
Il posa sur elle un regard plus doux.
_ Stai bene così.
Elle ouvrit la bouche pour répondre , probablement quelque chose dans le genre j'ai pas besoin d'une validation masculine mais un autre parfum, plus discret, arriva à son tour. Gabriel.
Il s'arrêta à un mètre. Son regard passa d'Alex à Sofia, puis revint à Alex, et enfin se posa sur le rouge à lèvres. Aucune grimace, aucun commentaire mais sa mâchoire se contracta à peine.
_ Tout va bien, ici ? demanda-t-il.
_ Parfait, répondit Alex, léger. On parlait de... makeup.
Gabriel regarda Sofia. Un regard plus lent, plus profond qu'il n'aurait dû. Ses yeux descendirent un bref instant de nouveau vers sa bouche, puis remontèrent aussitôt.
_ Vous êtes impeccable, Sofia, dit-il simplement. Comme toujours.
Cette fois, c'était brut, sans filtre et Alex le remarqua très bien.
Sofia sentit sa peau chauffer sous cette phrase-là. Elle serra un peu le gobelet entre ses doigts pour ne pas la laisser trembler.
Alex sourit, un peu trop satisfait, et ajouta en italien, juste pour elle, excluant Gabriel de la conversation:
_ A più tardi, alle undici..
Puis il s'éloigna, mains dans les poches. Gabriel le suivit du regard un peu plus longtemps que nécessaire, puis revint à elle. Sa voix baissa d'un ton.
_ Si Miranda vous incommode, venez me voir, dit-il. Je ne veux pas qu'elle vous complique la vie.
Sofia hocha la tête.
_ Merci, Monsieur.
Un merci qui voulait aussi dire : je vois ce que vous faites pour moi.
Le soir, l'étage s'était vidé. On n'entendait plus que le chauffage en fond sonore. La jeune femme révisait un tableau de Milan, la nuque tendue, les yeux fatigués, quand on frappa légèrement à la porte. Elle cru un instant que c'était Gabriel mais elle se rappela qu'il devait être en conférence téléphonique avec Hong Kong.
_ Entrez, dit-elle.
Alex. Si ce n'était pas l'un, c'était forcément l'autre. À croire qu'il n'y avait qu'eux avec qui elle travaillait.
Sa chemise ouverte d'un bouton, cravate desserrée, veste négligemment posée sur l'épaule. Tout en lui disait « fin de journée », sauf son regard, encore trop éveillé.
_ Vous êtes encore là ? murmura-t-il.
_ Je termine Milan, répondit-elle. Et je déteste laisser un tableau à moitié fait.
Il désigna la chaise à côté d'elle.
_ Je peux ?
Elle hésita. Juste assez pour qu'il le voit mais finit par accepter.
Il s'assit près d'elle, assez proche pour qu'elle sente la chaleur diffuse de son bras à travers sa manche. Pas un geste déplacé, pas un mot de trop. Juste une proximité calibrée. Il lut une ligne. Puis une autre.
_ Vous avez corrigé cette phrase ? demanda-t-il.
_ Oui, c'est ce que je fais, c'est mon travail.
_ Très audacieux.
Elle fronça les sourcils.
_ Pourquoi "audacieux" ?
Il posa le document, pivota légèrement vers elle, les coudes sur les genoux.
_ Parce que vous ne cherchez jamais à plaire, répondit-il.
Il tenait son regard sans ciller.
_ Vous cherchez la vérité du texte.
Une pause.
_ Et c'est rare.
Sofia sentit un frisson lui remonter le dos. Elle resta droite, menton légèrement relevé, comme si son corps refusait d'admettre l'impact de ces mots.
Il ajouta, plus bas :
_ Brava.
Un seul mot. Mais lancé comme une caresse.
_ Je fais juste mon travail, répondit-elle, la voix un peu plus sèche que prévu.
_ Non. Vous voyez des choses que les autres ne voient pas.
Son regard se fit plus grave, plus...doux.
_ C'est... intéressant, souffla-t-il.
Elle se raidit, une partie d'elle pensait que ce n'étais que professionnel, l'autre, beaucoup moins. Il perçut la crispation et rectifia aussitôt :
_ Je parle du travail.
C'était trop tard, la phrase avait déjà été dite. Il se pencha légèrement en avant, les mains jointes.
_ Si jamais... je dépasse une limite, dit-il d'une voix soudain sérieuse, vous me le dites. Chiaro ?
Sofia sentit sa poitrine se serrer.
_ Entendu, répondit-elle.
Ils travaillèrent encore un moment. Une heure où ils ne se touchèrent jamais. Mais chaque geste, chaque silence, chaque souffle de l'un semblait ajusté au rythme de l'autre. Trop fluide pour être anodin. Quand il se leva, il remit sa veste lentement, réajusta ses boutons.
_ Bonne soirée, Sofia, dit-il.
_ Bonne soirée, Monsieur Rossi.
La porte se referma dans un clic net.
Son cœur, lui, mit plus de temps à se calmer.
Ok. Tu es officiellement en train de glisser sur une pente très, très savonneuse.
Le lendemain, salle de réunion du quinzième étage. Le client, Lemaire, entra le premier. Costume cher, assurance huilée, sourire un peu condescendant. Son regard la balaya une fois.
_ Bonjour... vous êtes la secrétaire ? demanda-t-il.
Sofia sentit ses épaules se raidir d'un millimètre. Elle posa calmement son stylo.
_ Assistante linguistique et financière, répondit-elle.
Un éclat amusé passa dans ses yeux à lui. Il allait répondre quand la porte s'ouvrit de nouveau et Gabriel entra.
_ Monsieur Lemaire, dit-il, voix posée. Mademoiselle Valencia identifie les erreurs qui coûtent cher.
Le client se redressa, surpris.
_ Ah... je vois, dit-il, vaguement gêné.
La réunion commença. Table brillante, dossiers alignés, verres d'eau. Sofia suivait la discussion, notait, corrigeait mentalement des formules pendant que Gabriel exposait les points principaux. Elle intervint une première fois, puis une deuxième, précisant une nuance, rectifiant une tournure, expliquant les implications d'une clause en français. Tout allait bien... jusqu'au moment où Lemaire l'interrompit, sourire collé au visage :
_ Enfin, ce n'est pas vraiment votre domaine, si ? dit-il. Peut-être laissez Monsieur Bradford répondre...
Le stylo de Sofia se figea au-dessus de la feuille. Une chaleur désagréable lui monta au visage. Gabriel posa son propre stylo, lentement. Mais ses mâchoires crispées trahissaient sa tension.
_ C'est exactement son domaine, dit-il. Sa voix était calme. Trop calme.
Lemaire se racla la gorge.
_ Oh, je ne voulais pas...
_ La clause dont vous parlez, reprit Gabriel, c'est elle qui l'a corrigée.
Il planta son regard dans celui du client.
_ Et elle vous évite une erreur de deux millions.
Silence. Sofia sentit son cœur faire un bond. Pas de fierté tapageuse, pas de triomphe. Juste ce choc intérieur : il l'a dit. Devant lui. Devant moi.
Lemaire se racla la gorge, mal à l'aise.
_ Ah... je... bien sûr, je...
Il toussota.
_ Merci, Mademoiselle Valencia.
Elle répondit simplement : je vous en prie.
La réunion se termina dans une politesse un peu trop rigide. Lemaire rangea ses dossiers, puis prit congé. Gabriel resta près d'elle, dossier en main. Il la regarda une seconde sans parler. Ses épaules se détendirent légèrement.
_ Vous avez été brillante, dit-il finalement.
Sa voix avait retrouvé sa douceur rare. Sans fioritures, sans stratégie.
Elle baissa les yeux, soudain très consciente de la distance entre eux. De sa main à lui sur le dossier, de la sienne serrée sur son carnet.
_ Merci, Monsieur, répondit-elle.
Un silence s'installa. Dense. Il n'y avait plus de client, plus de chiffres, plus de clauses. Juste deux personnes, une phrase. Et ce que cette phrase allumait dans sa poitrine.
Gabriel déglutit à peine, détourna le regard, secoua la tête comme pour se remettre en place.
_ Je n'aime pas qu'on vous parle comme ça, ajouta-t-il, plus bas.
Elle releva la tête. Cette phrase-là, il aurait pu la garder pour lui. Elle, elle la sentit descendre directement dans le ventre.
_ Je sais me défendre, dit-elle.
_ Je n'en doute pas, répondit-il.
Il marqua une seconde.
_ Mais je suis là aussi pour ça.
Il récupéra ses dossiers, reprit son masque.
_ Bonne fin de journée, Sofia.
_ Bonne fin de journée, Monsieur.
Il sortit. Elle resta seule au centre de la salle de réunion, les doigts crispés sur son carnet, le cœur serré, l'esprit trop en éveil pour être tranquille.
Ce soir-là, en quittant le bâtiment, elle comprit une chose simple et terrifiante : Elle était en train de glisser. Vers quoi ? Vers qui ? Elle n'en savait rien.
Mais entre les yeux clairs d'Alex qui la chassaient dans les couloirs, et le regard de Gabriel qui la voyait trop, elle sentait déjà que, quoi qu'elle fasse, elle ne sortirait pas de cet endroit indemne.

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