Hermione
La balise lumineuse resta derrière nous, minuscule étoile fixée au sol, et son halo tremblant fut bientôt avalé par l’épaisseur du vestibule. Isaac marchait quelques pas devant moi. Sa lampe frontale oscillait légèrement à chaque foulée et projetait sur le sol un cercle pâle qui glissait lentement. Je réglai la mienne au minimum pour économiser les piles. Le faisceau devint plus étroit, plus dur, une lame de lumière qui découpait devant moi un morceau de réalité à peine suffisant pour poser le pied. Autour, il n’y avait rien. Rien que cette obscurité qui ne reculait pas vraiment. Elle se laissait simplement entailler par la lumière puis se refermait aussitôt derrière nous, comme si le vestibule cicatrisait. Nos pas résonnaient longtemps après avoir touché le sol. Le bruit revenait par vagues lentes, étouffées, et je n’aurais pas su dire s’il s’agissait d’échos ou du vestibule lui-même qui nous répondait. Isaac leva parfois la tête, comme pour chercher le plafond. Le faisceau de sa lampe s’éleva dans l’air noir et continua de monter sans rien rencontrer. La lumière se diluait simplement dans une brume invisible, devenant de plus en plus faible jusqu’à disparaître. Je ne dis rien. Nous savions tous les deux qu’i n’y avait rien à voir en regardant en haut. Le sol, lui, était d’une régularité presque insolente. Une surface plane, froide, qui renvoyait parfois un reflet mat lorsque nos lampes passaient dessus. À certains endroits, la lumière semblait glisser dessus comme sur une eau sombre. À d’autres, elle s’y accrochait en petites aspérités brillantes qui disparaissaient dès que l’on essayait de les regarder de près. Je jetai un coup d’œil derrière nous. Le camp n’était plus visible. La balise avait disparu depuis longtemps et il n’y avait plus que deux sources de lumière dans l’univers : la lampe d’Isaac et la mienne. Deux petits soleils portatifs. Nos ombres s’étiraient devant nous, longues silhouettes noires qui tremblaient à chaque mouvement. Par moments elles se rejoignaient, se mêlaient, puis se séparaient de nouveau lorsque l’un de nous changeait légèrement de direction. Il arrivait aussi que l’ombre d’Isaac se dédouble. Je ne savais pas si cela venait de ma lampe ou de la sienne. Deux Isaac marchaient alors devant moi, l’un très net, l’autre plus pâle, comme une seconde tentative du vestibule pour reproduire sa forme. Je clignai des yeux. L’ombre redevint simple. Le noir paraissait plus dense à mesure que nous avancions. Presque plus simple. La lumière de nos lampes ne s’y enfonçait plus aussi loin qu’au départ. Elle restait proche de nous, comme si l’air lui-même s’était épaissi. Je regardai le faisceau d’Isaac balayer le sol. Chaque fois qu’il tournait légèrement la tête, la lumière glissait en arc de cercle et faisait courir les ombres comme un troupeau d’animaux affolés. Elles se repliaient brusquement derrière les irrégularités du sol, disparaissaient, puis revenaient s’étendre dès que la lampe s’éloignait. Je me surpris à suivre leurs mouvements. Il y avait quelque chose d’étrangement vivant dans leur façon de fuir. Nous marchâmes longtemps sans parler. Le temps se diluait ici comme la lumière dans l’air noir. Ma montre indiquait que moins d’une heure s’était écoulée, mais mes jambes avaient l’impression de marcher depuis une journée entière. Isaac finit par s’arrêter. Je manquai de le percuter. Lorsque je vis ce qui l’avait poussé à se stopper, je me dis qu’il ne s’était vraiment pas écoulé assez de temps. Une tente. Une seule et quelqu’un allongé par terre. Je m’en approchai. C’était Gildas. Ses traits étaient tirés et il était affreusement mince. Je ne tardai pas à me rendre compte qu’il était également mort. Plus loin, Isaac avait trouvé trois autres corps : ceux de Bill, Dimitri et Lionel. Dans le même état que leur compagnon. Une larme avait dévalé la joue d’Isaac et je m’apprêtai à le prendre dans mes bras avant de me figer brusquement. Il ne manquait qu’un corps. Hermione. Je m’approchai de la tente à reculons, pleurant de plus en plus fort, redoutant ce que je m’apprêtais à voir. Je m’agenouillai, soulevai délicatement un des pans. Elle était là, tranquillement allongée sur une couchette, les yeux fermés, la paix sur le visage. J’éclatai en sanglot. Hermione. Elle était belle. Ses logs cheveux bruns, son nez fin, sa silhouette, splendide. Je me jetai sur elle pour la prendre dans mes bras. Son corps était gelé. Non, je me dégageai, ce n’était plus Hermione, ce n’était plus elle. Quelque chose glissa de sa main que j’avais décalée sans le vouloir. Un papier froissé. Un peu jauni aussi. Je le dépliai doucement et reconnus immédiatement l’écriture désordonnée d’Hermione. Je mis un peu plus de temps à comprendre que c’était un plan de la demeure. Isaac et moi nous regardâmes, aussi stupéfaits l’un que l’autre. Il y avait tout. Presque tout. La hauteur de plafond dans chaque pièce, le quatrième mur du grand vestibule, les quatre pièces derrière ce mur, différents raccourcis entre ces pièces, un second boyau et, par-dessus tout, écrit en gros et souligné, la distance entre les deux murs opposés du grand vestibule : 457 km. Donc ils étaient sur le chemin du retour. Presque arrivés. Presque. Non, ça ne pouvait pas se passer comme ça. Hermione, ma douce Hermione, pourquoi toi ? Cette fois-ci, je la pris dans mes bras et l’y laissai. Sa tête pendait en arrière, incapable de tenir toute seule et cette horrible lampe, cette fausse lumière qui se reflétait sur le blanc cadavérique de son front. Oui, c’était un cadavre. Ma Hermione, un cadavre ? Mes larmes se perdirent dans ses cheveux, le cri qui sortit de ma gorge aussi. Il n’y avait pas son souffle dans mon cou, ni son sourire sur ma bouche, ni son regard dans le mien et encore moins elle. Elle en temps que personne. En tant qu’amie, qu’amante, ... Je n’eus même pas honte à cette pensée. De toute façon, elle était morte, alors au tant le crier partout, dire « Oui Aude, je t’ai trompée pour Hermione ». Je la serrai encore lus contre moi, ses belles boucles brunes étaient maintenant trempées. Isaac me l’arracha. Je le regardai, il me regarda, baissa la tête puis, m’aida à me relever. Sur le douloureux chemin du retour, nous aperçûmes une lumière au loin qui venait du camp. Aude arriva vers nous, suant à grosse gouttes. Sûrement avait-elle dû courir, effrayée par le retard qu’elle avait pensé avoir pris sur nous. Pour tout arranger, elle pleurait, possiblement prête à nous raconter la pire des horreurs sur le sort que la demeure avait réservé à Carmen. Elle saignait du bras gauche. Une dispute ? Une simple écorchure ? Une chute ? ...Ou alors la bête ? Elle s’arrêta soudain, les yeux écarquillés, comme si elle ne nous reconnaissait plus.

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