Le carnet mauve
Les cimetières silencieux regorgent d’hommes et de femmes que nous avons aimés, embrassés, serrés dans nos bras. Des êtres chers à nos vies avec lesquels nous avons ri, pleuré, partagé des moments futiles ou essentiels de notre existence.
Face à l’océan, dans un petit cimetière surplombant une plage de sable blanc, se trouvait une pierre tombale en marbre marine sur laquelle étaient alors gravés en lettres dorées le prénom Julien, ainsi que les dates de sa naissance et de son décès. Sous la dalle funéraire, reposait un garçon dont les yeux bleu ciel s’étaient fermés pour l’éternité l’été de ses vingt ans.
Depuis vingt-deux années, chaque fin de semaine, Aurélie poussait le lourd portail en fer forgé, passait devant le pavillon du gardien, remplissait un arrosoir à la fontaine, puis empruntait le chemin planté de croix et de vies achevées qui la menait vers la tombe de son défunt amoureux.
Un grand vase en granit azuré accueillait une botte de fleurs composée selon les saisons et les variétés que son jardin lui offrait. Une fois installée sur le banc en pierre, elle sortait de son panier d’osier un carnet mauve. Dans le champ des âmes endormies, de sa voix soyeuse et limpide, Aurélie égrenait les mots de ses poèmes dédiés à son cher fiancé disparu.
L’air était doux en ce matin de mai ensoleillé. Un homme aux cheveux grisonnants marchait sur la grande allée centrale. Bercés par une brise légère, les branches des eucalyptus murmuraient sur son passage ; mélodie mélancolique bientôt étouffée par le bruit des coups de pelle de deux fossoyeurs occupés à creuser un nouveau caveau.
Le visiteur dépassa le point d’eau et contourna le columbarium avant de se retrouver face à la tombe de sa chère Aurélie, sa fille disparue un mois plus tôt, devant laquelle il s’agenouilla afin de déposer un bouquet de marguerites au cœur jaune doré. D’un geste tendre, délicat, il caressa la pierre froide, tandis que de ses lèvres s’échappait un flot de paroles inaudibles exprimant son chagrin. Après un long moment, il se releva, s’attarda un instant encore à regarder le monument. Du bout des doigts il lui envoya un baiser, puis s’en retourna vers la sortie.
La beauté sauvage des lieux attire de nombreux touristes désireux de se promener alentour et dans ce cimetière posé à la lisière du bord de mer. Vous qui lisez ces quelques lignes, si jamais la curiosité vous poussait à y entrer, prenez le temps de vous recueillir sur la tombe fleurie située en contrebas de la plus haute dune. Sur la sépulture, se trouve un coffre en verre renfermant un carnet mauve. Sur la stèle, vous découvrirez les dates de naissance et de décès de ses occupants, suivies de cette inscription : Julien et Aurélie à jamais réunis.

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