Un dos voûté
Elle était voûtée cette mamie, traînant ses pieds sous la pluie. Son parapluie mal fagoté ressemblait à son dos, courbé sous le poids de son passé. Brisé en deux. Pourtant, elle s'accrochait à lui de sa main libre, l'autre étant occupée à diriger sa canne. Le déluge obstruait sa vue, emplifiant une cataracte trop bien entamée. De toutes façons, que pouvait-elle voir, hormis ses chaussures usées et dégoulinantes ? Sans doute rien. Peut-être des choses auxquelles on ne prête plus attention, trois fois rien en somme. Ses longs cheveux blancs, emmêlés et trempés, suintaient le long de sa courbe vertébrale. Tout dans son allure sentait la Mort, approchant à plus grandes enjambées que ses petits pas fuyants.
Dans sa tête, elle se souvenait d'un temps méconnu, où la jeunesse lui apparaissait comme éternelle. Sa mémoire, la seule chose ne lui faisant pas défaut dans ce corps défaillant, lui rappelait les jours où, toute droite et joliment vêtue, elle se baladait sous un doux soleil. Elle, l'une des plus belles femmes de son quartier, attisant convoitise et jalousie, profitait de ce bain lumineux bien mérité. La vieillesse lui semblait loin, construire une famille aussi, comme toutes ces obligations d'adulte qui n'avaient d'obligatoire que le nom. Ses parents avaient bien tenté de la pousser à enfanter, à se marier, à rentrer dans un moule trop petit pour sa liberté. Ils tentèrent, encore et encore, jusqu'à abandonner, épuisés. Elle savait que sa jeunesse ne durerait qu'un millième d'instant sur l'échelle du temps, mais elle voulait continuer d'expérimenter, de modeler sa vie à son image. Regrettait-elle son choix désormais ? Elle-même l'ignorait. Toujours est-il que la vie de famille n'a jamais fait partie de ses plans. Elle vivait seule, libre, et le resterait tant qu'une molécule d'énergie occuperait son corps.
Cette vieille dame, je la vois souvent, traînant un cadis, un parapluie, un appui. Un jour, j'aurais peut-être le courage de lui demander sa véritable histoire. En attendant, je l'imagine, avant que le temps fasse son œuvre. Une œuvre au dos voûté, qui était sans doute d'une telle beauté par le passé.

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