Un enlèvement, c'est tout un art

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Il était une fois une princesse nommée Aubépine, qui s’ennuyait à mourir. Bien sûr, elle ne le montrait jamais. Une princesse devait toujours rayonner, sourire, être élégante, polie, inspirante… bref, casse‑bonbon.

Mais dès qu’elle se retrouvait seule dans sa chambre, à l’abri des regards, elle soupirait si fort que les rideaux frémissaient. Elle soupirait en se levant, en s’asseyant, en respirant, en regardant le plafond, en regardant le sol. Oui, elle soupirait. Beaucoup.

Le pire, c’est qu’elle n’avait même pas le droit de dire qu’elle s’ennuyait. Une princesse ne s’ennuie pas. Une princesse “s’épanouit dans ses responsabilités”. C’est ce que son père répétait chaque matin, entre deux gorgées de thé et trois signatures de parchemins.

Il le répétait aussi lorsque les prétendants — tous plus pédants, pompeux et insupportables les uns que les autres — se bousculaient pour avoir l’honneur de l’épouser.

Aubépine, elle, s’épanouissait surtout dans l’idée de fuir très loin ces niaiseries d’un autre âge.

Une nuit, alors qu’Aubépine regardait le ciel étoilé en soupirant pour la trente‑deuxième fois de la soirée, la porte de sa chambre s’ouvrit dans un fracas spectaculaire.

Une silhouette entra d’un pas conquérant. Impossible de dire s’il s’agissait d’un homme, d’un adolescent ou d’un enfant. Aubépine faisait bien deux têtes de plus que lui, il était trapu, et sa cape traînait si loin derrière lui qu’on aurait dit une nappe volée au banquet royal.

— Ceci est un enlèvement ! déclara-t-il d’une voix aiguë. Ne criez pas si vous souhaitez épargner la vie de vos gardes !

Il leva un doigt dramatique. Sa cape se prit immédiatement dans la poignée de la porte.

Il tira. La cape résista. Il tira encore. Elle résista davantage.

Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises, grognant, tirant, secouant, mais rien n’y fit. Alors, dans un geste théâtral, il fit un moulinet de la main.

Une flamme jaillit.

La cape prit feu.

Un cri étrange — quelque part entre le cochon qu’on égorge et la marmite qui siffle — sortit de sa gorge. Il se mit à tournoyer sur lui-même pour éteindre les flammes. On aurait juré voir un porcelet sur une broche.

Aubépine cligna des yeux. Lentement. Très lentement.

Elle remarqua sur son lit deux paires de chaussettes qu’elle avait oublié de ranger. D’un geste las, elle les saisit et les plaça dans son armoire.

— Mais que faites-vous ? s’indigna l’homme étrange.

— Je range mes chaussettes.

Une mouche passa par là. Elle semblait avoir plus paniquer que la princesse.

— Je vous le répète ! Ceci est un enlèvement, princesse !

Aubépine se retourna. Il s’approcha, une corde à la main, l’air très fier de son accessoire.

— J’avais compris, merci, dit‑elle en tendant les mains.

Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour former des nœuds, grognant à chaque tentative. Aubépine bâilla. Finalement, il en fit un à son propre poignet en voulant les lier ensemble. Elle pensa qu’elle mangerait bien une tarte aux pommes.

— Dites adieu à tout ce que vous avez connu ! Votre prochaine demeure ne sera que ténèbres et terreur !

Un rire qui se voulut diabolique s’échappa de sa poitrine. Il sonnait plutôt comme un chat enrhumé.

— D’accord.

L’homme se figea. Lentement, il retira son masque, révélant un visage joufflu, une calvitie naissante et deux pupilles violettes écarquillées.

— Pourquoi ne criez‑vous pas de terreur ?

— Ah si, j’ai tellement peur, aaaaaaah. Comment osez‑vous, messire ? Je suis la princesse de ce royaume. Mon père aura votre tête. Au secours.

Elle avait dit tout cela avec toute la conviction dont elle était capable. L’homme sembla étrangement satisfait.

— C’est votre père qui vous a mise dans cette situation ! J’aurais été un conseiller exemplaire ! J’aurais révolutionné le royaume par mon intelligence et mon sens du détail ! J’aurais fait de ce pays le plus puissant de tous ! Mais votre père, pour des raisons absurdes qu’il n’a même pas eu le courage de mentionner, a décidé que je ne correspondais pas au rôle attendu ! Moi !

— Et qui êtes‑vous ? demanda Aubépine, qui, contre toute attente, se sentit légèrement amusée par ce petit bonhomme.

Cela changeait de tous les snobinards dont elle avait l’habitude.

Lui manqua de tomber à la renverse, une expression choquée sur le visage.

— Vous l’ignorez ? Je suis Crapus, de La Loge des Enchanteurs Incompris. Le plus puissant magicien de ce royaume. Et un jour, celui du monde entier. L’histoire retiendra mon nom. Et si ce n’est pas pour le bien, ce sera par la terreur ! Je serais votre pire cauchemar...

— Bonne chance, dit Aubépine avec un mince sourire.

— Merci.

Crapus se donna une claque et marmonna quelque chose d’incompréhensible avant de se redresser avec un air sérieux. Il se retourna et tira sur la corde pour la faire avancer. Aubépine ne comprit pas tout de suite, et ses bottes glissèrent sur le parquet lorsqu’il tira de toutes ses forces. Quand elle réalisa que c’était l’heure de sa “grande aventure”, elle le dépassa tranquillement. Le mage couina et la rattrapa pour repasser devant elle.

Les gardes censés surveiller sa chambre n’étaient pas là. Elle était persuadée qu’ils traînaient encore dans les jupes de la marmitonne du palais, à réclamer son fameux flan aux ingrédients indéterminés. Pourtant, en regardant le mage sautiller devant elle, elle ne put s’empêcher de demander :

— Qu’avez‑vous fait des gardes, ô grand mage ?

— Je suis sûr qu’à l’heure actuelle, ils sont dans l’estomac d’une souris ! Niark. Maintenant silence, si vous ne voulez pas connaître pire sort !

Aubépine aurait bien fait remarquer que le plus discret des deux n’était pas celui qu’il croyait, mais elle haussa simplement les épaules. Elle défit facilement les nœuds autour de ses poignets et garda la corde dans sa main, tandis que le mage continuait de tirer dessus pour aller plus vite.

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