Comment ne pas terroriser une princesse

5 minutes de lecture

Crapus de la Loge des Enchanteurs Incompris avait donc tenu sa promesse. Il emmena la princesse Aubépine dans une forêt aux sinistres rumeurs. Un endroit que personne ne voulait explorer. Personne, sauf les fous. Ou les désespérés. Les deux sans doute.

Des semaines passèrent dans la cabane au fond des bois. Rien ne se passa comme prévu pour le grand et terrifiant mage Crapus. Il avait imaginé une princesse tremblante, fragile, suppliant qu’on la libère. À la place, il avait obtenu… elle. Mais il n’avait pas dit son dernier mot.

Le grand méchant et la vengeance pour les nuls, cinquième version, son livre de référence toujours à disposition sur sa table de chevet, indiquait qu’il fallait trouver les failles de l’ennemi, ses plus grandes peurs, son cauchemar secret.

Crapus avait entendu un ivrogne, dans une taverne, mentionner la peur des araignées de sa femme. Elle criait si fort à chaque fois, qu’elle réveillait tout le village puis courait sur des milliers de lieues avant de s’évanouir. Un de ses compagnons de beuverie avait affirmé que toutes les femmes craignaient ces insectes. Qu’il avait même utilisé cette astuce pour passer pour un héros aux yeux de celle qu’il convoitait. Un succès garanti.

Crapus, avant de quitter la taverne, l’avait traité d’ignare : les araignées n’étaient pas des insectes. Il s’était ensuite frotté les mains et n’avait cessé de rire en imaginant la réaction de sa captive.

Les enchantements d’animagraphie n’avaient jamais été son point fort. Bien que son dessin d’araignée monstrueuse fût une totale réussite, elle ne bougea pas d’un poil. Il dut se contenter d’en faire la chasse en forêt. Cela lui prit trois jours, un œil gonflé et une main verte, avant de tomber sur le spécimen parfait.

Il s’approcha à pas de loup jusqu’à la fenêtre ouverte. Aubépine lisait un livre, indifférente au monde extérieur. Parmi tous les sorts qu’il réussissait à la perfection (et le seul, mais ça, il ne l’avouerait jamais), il y avait la lévitation. Il ouvrit le bocal contenant la monstruosité au corps duveteux, gros comme un œuf, et aux pattes deux fois plus longues que ses doigts. Il remua la main pour la faire voler jusqu’à la table, à côté d’Aubépine.

Sans même lever les yeux de sa lecture, elle abattit sa main sur l’araignée, devenue bouillie noire, et s’essuya sur son tablier.

Crapus hoqueta, recula de quelques pas, une main sur la gorge.

— Mais… Mais ?

Il rongea l’ongle de son pouce.

— Aurais‑je pris la servante à la place de la princesse ? songea‑t‑il avec désespoir. Non, bien sûr que non !

Un autre plan s’imposait. Cette femme avait forcément une faiblesse !

— Règle numéro deux‑mille‑quarante‑six : ne jamais écouter les ivrognes et leurs amis, dit‑il en tapotant son index sur son front.

Le lendemain, Crapus avait trouvé le plan idéal pour faire pleurer une princesse choyée, habituée aux mets les plus délicats. Alors qu’elle recousait des chaussettes à l’extérieur, profitant de quelques rayons de soleil, le mage se mit aux fourneaux. Il réalisa une tourte à la viande tout à fait convenable, puis ajouta des ingrédients secrets : des asticots vivants, un cafard trouvé au dernier moment sur le rebord de la fenêtre, et un soupçon de moisissure.

Il appela Aubépine et ils se mirent tous les deux à table. Crapus souriait de toutes ses dents. La princesse découpa la tourte et haussa un sourcil lorsqu’un asticot tomba sur la table. Elle reposa la part en soupirant.

— Je crois qu’à partir d’aujourd’hui, je vais m’occuper de la cuisine. De plus, vous avez de grosses cernes. Depuis quand n’avez-vous pas dormi ? Laissez-moi faire. Je m’occupe de tout.

Crapus faillit tomber de sa chaise. Le couteau toujours en main, Aubépine sortit. Il retrouva ses esprits au bout d’une minute et se mit à courir derrière elle.

— Où allez-vous ?

— Bah, chasser…, répondit-elle en faisant volte-face. Profitez-en pour vous reposer, tous ces efforts doivent être épuisants. Je reviens vite.

Alors qu’elle disparaissait entre les arbres, il hurla en tirant sur le peu de cheveux qu’il avait.

La princesse revint peu de temps après. Un sanglier sur l’épaule.

Deux jours plus tard, une autre idée germa. Le plan de la dernière chance. S’il se révélait sans succès, Crapus ne tenterait plus rien. Après tout, sa vengeance concernait le roi. Pourquoi s’embêter avec la princesse, alors qu’elle était entre ses mains et ne semblait même pas vouloir partir ?

La princesse, comme premier test de son revirement en tant que méchant, avait été idéale. Mais il avait lamentablement échoué. Évidemment, le problème venait de la princesse. Jamais de ses plans.

La nuit, déjà bien entamée, était un moment adéquat pour étaler son machiavélisme. Il entrouvrit la porte de la chaumière. Cette fois, il en était sûr : Aubépine crierait et appellerait à l’aide dans tous les sens. Il commença par un gémissement spectral. Puis un grognement de bête. Puis un hurlement démoniaque. Et enfin des chuchotements maléfiques. Un hibou s’envola en hululant comme s’il avait la mort aux trousses. Crapus songea avec satisfaction que ce plan-là serait une véritable réussite.

Aubépine, elle, avait ouvert un œil dès que le mage s’était mis à hoqueter. Ou un truc qui y ressemblait, du moins. Puis elle tira la couverture jusqu’à ses oreilles. Mais quand le mage fut pris d’une quinte de toux, elle se redressa et poussa un profond soupir.

— On ne rigole pas avec le sommeil, Crapus…

Elle se leva alors que le mage continuait ses bruits indéfinissables pour n’importe qui mais pas pour lui, saisit une casserole et sortit en trombe.

— Par les jupons de ma grand-mère, quelle bouse de troll ose nuire à mon sommeil ? Viens là, cloporte mal dégrossi, que je te remette ce qui te sert de cervelle en place !

Bien que son réveil impromptu la rendît irascible, elle n’avait pas le cœur à gâcher les rêves du mage. Ni le cœur à lui dire la vérité : avec ses plans absurdes, il avait surtout l’air d’un enfant qui joue au grand méchant qu’à une menace réelle.

Il était couvert de noir, espérant passer inaperçu. Mais la lune révéla sa présence. Quand il poussa un énième hurlement, Aubépine abattit la casserole sur son crâne.

Crapus s’écroula au sol, à demi-conscient.

— Oh, je suis désolée, Crapus, je ne vous avais pas vu. C’est un simple accident, dit Aubépine en s’agenouillant près de lui.

Le mage voyait flou et marmonna des mots sans queue ni tête.

Aubépine l’aida à se relever et l’installa sur un fauteuil à l’intérieur, une couverture sur les genoux. Elle lui tapota la joue et retourna se coucher.

Crapus, lui, tenta de se relever avec dignité.

Il se prit les pieds dans la couverture.

Et s’évanouit pour de bon.

Ce fut, à sa grande honte, la seule fois où Aubépine cria un peu.
Mais uniquement pour dire :

— Crapus, que les fées m’emportent, vous êtes impossible !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Auréa C ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0