Le detour.
Le soleil de juillet est un poids mort sur ma nuque. Un disque de cuivre brûlant qui fait vibrer l’horizon de la plage.
Tout est trop blanc.
Trop chaud
Trop sec.
L’air sent le sel rance et la crème solaire bon marché. Je sens le sable coller à mes genoux et la sueur piquer mes yeux.
- À table !
La voix de ma mère flotte, étrangement cristalline malgré le fracas des vagues. Elle semble venir de derrière la vieille cabine de plage en bois délavé, celle dont la peinture bleue s’écaillait comme une peau brûlée. Je soupire, je secoue le sable de mon short et je me dirige vers la porte de la cabine. C’est le seul chemin pour rejoindre la terrasse où elle m’attend.
Je pose la main sur le loquet de fer brûlant.
Le métal me mord la paume.
Je tire.
Je m’attendais à une odeur de menthe et de citronnade. Au lieu de cela, une bouffée d’air glacé, chargée d’une odeur de poussière et de vieux papier, me frappe de plein fouet.
Je trébuche, je manque de tomber.
Je ne suis plus sur le sable.
Je me tiens dans l’allée centrale d’une bibliothèque monumentale. Les rayonnages montent si haut qu’ils se perdent dans des ténèbres où je crois deviner des ombres d’oiseaux. Les livres, des milliers de volumes aux reliures de cuir craquelé, semblent respirer à l’unisson.
- Maman ?
Je l'appelle d’une voix peu assurée.
Ma voix est instantanément étouffée par les milliers de pages environnantes.
- À table !
La voix vient d’en haut.
Ou de derrière ce rayon ?
Je cours vers une porte en chêne massif au bout de l’allée, espérant retrouver la lumière crue de la plage.
Je l’ouvre de toutes mes forces.
Le froid laisse place à une moiteur étouffante.
Je me retrouve au sommet d'une tour de contrôle, au milieu d'une tempête.
À travers les vitres panoramiques, je ne vois que des éclairs violents et déchirants un ciel d’encre. Des dizaines d’écrans radars bipent de manière frénétique, affichant des trajectoires qui s’entrecroisent sans logique. La pièce est déserte, mais les fauteuils de cuir tournent encore sur eux-mêmes, comme si leurs occupants venaient de s’évaporer à l'instant où j'ai poussé la porte.
- Maman ! Où tu es ?
Je hurle, les larmes commençant à brouiller ma vue.
Une réponse grésillante, presque métallique, vient de l'un des haut-parleurs du plafond :
- À table !
Il y a une porte de secours rouge vif dans un coin.
Je m’y jette, je tourne la poignée à deux mains.
L’espace suivant est une salle de bal immense, éclairée par des milliers de bougies flottantes.
Le sol est un damier de marbre noir et blanc. Des automates de taille humaine, vêtus de dentelles poussiéreuses, dansent une valse sans musique. Leurs engrenages grincent avec un bruit d'os brisés. Chaque automate porte un masque de porcelaine représentant le visage de ma mère, mais avec des yeux vides, deux trous noirs profonds qui semblent me suivre.
- Maman... s'il te plaît...
Je murmure, terrifié.
Mes larmes ne se contentent plus de brouiller ma vue.
Mes joues sont trempées, ma vue est floue.
Je cours, non sans mal, au milieu des danseurs de métal.
Une main de cuivre frôle mon épaule, déchirant mon t-shirt.
J'aperçois une porte dérobée, une petite entrée de service dissimulée derrière une tapisserie.
Je m'y engouffre sans réfléchir, le cœur battant à tout rompre.
L'espace se rétrécit brusquement.
Il n'y a plus de plafonds hauts.
Plus de perspectives fuyantes.
Je me trouve maintenant dans un couloir étroit, les murs recouverts d’un carrelage blanc de salle de bain, suintant d’une humidité jaunâtre. L’odeur est celle de la javel et de la viande crue. Le plafond est si bas que je dois me courber, ma tête frôlant le béton humide.
Au bout du couloir, une porte de placard de cuisine.
Une porte ordinaire.
Familière.
Celle de notre maison.
- À table !
La voix est si proche que je crois sentir un souffle chaud sur ma nuque.
Le ton n'est plus impatient, il est... gourmand.
Il a faim.
Je ne veux plus avancer.
Mes jambes tremblent, mon cœur cogne contre mes côtes.
Mais derrière moi, le couloir de carrelage commence à se dissoudre dans une boue noire et épaisse qui rampe vers mes talons.
Je n'ai pas le choix.
Je dois passer cette porte.
Je saisis le bouton de porcelaine blanche.
Je l'ouvre et je m'élance vers ce que j'espère être la lumière du jour.
Le noir.
Un noir absolu, solide, pesant.
L’impact est brutal.
Je ne tombe pas sur de l’herbe ou du sable, mais sur un capitonnage de satin froid et glissant.
Je tente de me redresser, mais mon front heurte immédiatement une paroi de bois dur, à quelques centimètres seulement de mon visage.
Je suis allongé. Mes bras touchent les parois à gauche et à droite.
Je ne peux pas me retourner.
- Maman ?
Le silence est total pendant quelques secondes.
Puis, un bruit commence.
Un bruit rythmique.
Lourd.
Le son de la terre humide que l'on jette à la pelle sur un couvercle de bois.
Juste au-dessus de mes yeux.
Je commence à hurler.
Je griffe le satin.
Mes ongles s'arrachent sur les jointures du bois.
Je frappe la paroi de mes poings, de mes pieds, dans une panique aveugle qui me vide les poumons.
Soudain, la voix de ma mère résonne, mais elle semble venir de partout et de nulle part, étouffée par des tonnes de sédiments.
Le dernier son que j'entends est celui d'une poignée de terre tombant précisément au-dessus de mon visage, s’infiltrant à travers une mince fissure du bois.
Elle remplit ma bouche ouverte dans un dernier cri silencieux.
Le poids au-dessus de moi devient immense.
Je n'ai plus d'air.

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