Le visiteur
Chaque matin, la lumière vient mourir contre les plis épais de mes rideaux bleu marine. C’est une lumière impuissante, incapable de traverser le tissu opaque, mais suffisante pour dessiner, en négatif, ce que je redoute le plus.
Je reste immobile, les draps remontés jusqu'au menton, le corps raidi par une discipline de statue. Je fixe le bas du rideau, là où le tissu effleure le parquet de chêne. Parfois, un courant d’air fait osciller la bordure, et mon cœur manque un battement.
Il est là. Je ne l’ai jamais vu, mais je connais sa patience. Une patience de prédateur, de ceux qui savent que le rideau finira bien par être tiré. Il se tient dans le jardin, les pieds enfoncés dans la rosée, le visage à quelques centimètres du carreau, séparé de mon oreiller par un simple morceau de verre et une épaisseur de coton.
Dans le reste de la maison, j’entends le tintement des petites cuillères contre les bols de céréales et le ronronnement de la radio dans la cuisine. La vie normale. La vie saine. Mais ici, dans le périmètre de mon lit d’enfant, le silence a une odeur de poussière et de menace.
Ce matin-là, un nouveau détail vient briser mon rituel de terreur. Un son presque imperceptible, situé à hauteur d'homme. Le bruit d’une main qui caresse doucement la vitre. Je retiens mon souffle jusqu’à ce que mes poumons me brûlent. Le frottement contre la vitre s’arrête, laissant place à une immobilité pesante. L'homme sait que je suis réveillé. Il écoutait ma panique.
Ma mère m’appelle. Sa voix est étouffée par la porte fermée ; elle me fait l’effet d’un coup de tonnerre. D’ordinaire, sa voix est ma bouée de sauvetage. Aujourd'hui, c’est un arrêt de mort. Si je réponds, si je bouge, je confirme ma présence à l'intrus.
Je glisse hors du lit avec la souplesse d’un pantin de tissu. Pieds nus, j’évite mes jouets laissés sur ma route. Je fixe les rideaux, m’attendant à voir une main les écarter d’un coup sec. Mais l'homme est patient, il se nourrit de ma détresse grandissante.
Une ombre se découpe alors plus nettement à travers le tissu bleu. Une forme longue, fine, qui semble s'appuyer contre le cadre de la fenêtre. Puis, le bruit revient. Ce n’est plus une caresse. C’est un ongle. Un ongle unique qui descend lentement le long du verre, produisant un sifflement aigu qui me fait grincer des dents.
Je recule vers la porte, les yeux rivés sur l'obstacle de velours. J’atteins enfin la poignée de cuivre, froide et rassurante. Mais au moment où mes doigts se referment sur le métal, un choc sourd fait vibrer toute la chambre.
Ce n'était pas un coup. Quelqu'un vient de presser son front contre la vitre, avec une force telle que le verre vibre dans son cadre de bois. À travers le rideau, je vois la déformation du tissu : la forme d'un visage, ou du moins l'arrondi d'un crâne, qui s'enfonçait dans le bleu marine, cherchant à sentir la chaleur de ma pièce.
Les pas de ma mère s’approchent. Elle va entrer. Elle va marcher vers la fenêtre avec son éternel optimisme, saisir les bords du rideau et les ouvrir d'un geste sec pour « laisser entrer le soleil ».
La poignée tourne. La porte s’ouvre sur la silhouette familière de ma mère, son tablier de cuisine encore noué. Elle me regarde, pétrifiée au milieu de la pièce, pointant du doigt la fenêtre qui semble maintenant pulser comme un cœur malade.
Elle ignore mon appel silencieux et fait un pas vers le rideau. Mon cri reste bloqué dans ma gorge. Elle tend la main vers le velours bleu. À cet instant précis, l'ombre derrière le tissu ne recule pas. Elle se redresse, immense, couvrant toute la surface de la vitre.
Le rideau glisse sur sa tringle avec un fracas métallique qui me fait l’effet d’une guillotine. Le velours bleu se replie docilement, dévoilant la vitre nue. La lumière m’inonde brutalement, elle m’aveugle. Je ferme les yeux une seconde, m'attendant au fracas du verre brisé, à une main gantée saisissant le cou de ma mère, à un visage déformé par la haine.
Mais rien.
J’ouvre les paupières, tremblant de tous mes membres. Le jardin est d’un calme insultant. L’herbe brille sous la rosée, intacte. Aucune trace de pas dans la terre meuble sous la fenêtre. Pas de silhouette sombre fuyant vers la haie. Rien qu’un matin de printemps ordinaire, baigné d'une clarté de carte postale.
Ma mère me caresse les cheveux, un geste distrait qui se veut rassurant, puis elle quitte la chambre en me lançant de ne pas traîner pour mes céréales.
Je reste seul au milieu de la pièce. Le soleil me brûle la peau, mais j’ai l'impression d'être enfermé dans un bloc de glace. Je m'approche de la fenêtre, attiré par une curiosité morbide, un besoin viscéral de prouver que je n’invente rien.
Je fixe la vitre. Là où le soleil frappe de plein fouet, il y a des marques. De fines traînées huileuses, comme si quelqu’un avait pressé son visage nu, sans peau, contre le verre. Et au milieu de ces traces de gras humain, il y avait deux zones parfaitement circulaires et sèches. À l’endroit précis des yeux.
Mais ce qui me glace le sang, ce ne sont pas ces traces. C’est le reflet. Dans le coin inférieur du carreau, je vois le reflet de mon lit, de mon armoire... et le reflet d'une main qui s’abaisse lentement sous le rebord extérieur de la fenêtre, juste hors de vue.
L'homme n’est pas parti. Il s’est simplement accroupi. Il est toujours là, juste en dessous du niveau de mon regard, attendant que ma mère sorte de la pièce pour remonter.
En cet instant, je comprends que le rideau n’est pas là pour m'empêcher de le voir. Il est là pour l'empêcher, lui, de voir à quel point il me terrifie. Et maintenant, il n'y a plus de rideau.

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