Chapitre 6
DGSE
Le calme qui semblait régner en permanence au siège des services secrets français tranchait avec la fébrilité qui se révélait dès que l'on fermait la porte d'une salle de réunion ou d'un bureau. Alors les esprits s'échauffaient, les voix montaient et les propos volaient, souvent assez crus et ce jour n'était pas différent des autres jours pour Aude.
Elle était si loin de James Bond, se dit la jeune femme en s'asseyant devant un bureau qui menaçait de s'effondrer sous le poids des différents dossiers qui l'envahissaient. La réunion avec les services du ministère avait été à la limite de l'injure, le ministère ayant décidé de traiter la DGSE au mieux comme un importun, au pire comme une nuisance.
On pouvait difficilement reprocher le manque de confiance de l'actuel ministre, le désastre du Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande avait humilité le France et leur avait donné une belle image d'amateurisme au monde entier. La capture des agents avait été le pompon sur une affaire déjà mal engagée, le ministre avait même interrompu personnellement à la dernière minute, une tentative montée à la va-vite pour les faire échapper. Tout ce qu'il fallait pour que les mots barbouzeries et incompétences soient accolés par le ministre à la DGSE, après une prompte décapitation de tout le service pour y mettre bon ordre.
Cela étant, en y regardant bien, les opérations de 007 n'étaient pas mieux ficelées puisqu'il se faisait invariablement prendre.
Bilan des courses, les relations avec le politique étaient détestables, alors que la guerre froide battait son plein, que le Moyen-Orient était un poudrière et que le terrorisme frappait encore le pays. Si la lutte contre le terrorisme était du ressort de la DST, en revanche, ses racines étaient l'un des objectifs de la DGSE, ce qui impliquait que les deux services se fassent abondamment sermonner par le Premier ministre, le ministre de l'intérieur et même, indirectement, par le Président de la République pour son incapacité à protéger la France.
Et donc Aude Mac Mahon, lointaine descendante, par alliance d'une vague branche collatérale, du Président Mac Mahon, se retrouvait à ... enquêter sur l'explosion d'une fichue raffinerie russe, tâche dont il avait été convenu, sans elle, qu'elle serait parfaitement qualifiée, vu qu'il "fallait faire le ménage". La France recourrait aux espions féminins depuis des siècles, mais le XXème siècle ne reconnaissait leur talent que bien difficilement. Toujours assignées sur les dossiers les moins prestigieux, les opérations les moins bien bouclées, avec un plafond de verre quasiment impénétrable, ce n'était pas une surprise si nombre d'entre elles quittaient le service actif tôt.
Aude n'avait, en plus, rien de la James Bond girl fantasmée, elle était certes grande avec son 1m80, mais musclée quoique longiligne. Dans ce portrait, elle était plus adepte des chaussures plates et des chemises boutonnées que de la robe de soirée au généreux décolleté, ce qui en mettait un coup au sex appeal de l'agent secret. Avec le tort d'avoir , gagné quelques paris sur sa précision au tir, ce qui n'avait pas manqué de froisser l'égo si fragile de certains de ses collègues.
Elle leva les yeux vers les piles de documents en provenance du renseignement économique sur la production d'hydrocarbures soviétiques, les plans de la raffinerie, les communiqués officiels, les éléments interceptés, les rapports des uns et des autres. Une vision désespérante, à tout le moins.
Elle prit une profonde inspiration, si elle faisait une analyse objective, elle parlait un russe impeccable, avait une formation d'ingénieure, le tout ayant favorisé son recrutement au sein des services secrets. Elle était donc, sans trop de doutes, l'une des plus qualifiées pour traiter le sujet, mais quand même, il était permis d'espérer faire mieux que couler un pauvre chalutier reconverti, dans un port allié.
Sa main se tendit vers le haut de la première pile et elle commença à lire le rapport annuel de production soviétique pour l'année 1985. Son stylo tapotait son bloc, puis s'interrompait lorsqu'elle relevait un point intéressant, traçait des flèches, entourait ce qui devenait important, barrait ce qui ne l'était plus. Aude sautait d'un document à l'autre, fronçait les sourcils lorsqu'un chiffre de production apparaissait manifestement disproportionné ou de la propagande pure et dure.
Après quelques heures, elle avait déjà noirci plusieurs pages, lorsqu'elle ouvrit les données qui venaient du Quai d'Orsay, pas toujours très utiles en manière économique mais qui remettaient en perspective les relations diplomatiques et les échanges entre pays d'une même sphère. La jeune femme compulsa rapidement les informations, qui n'avaient guère changées au cours des décennies, les blocs se regardant en chien de faïence, avec des degrés dans l'animosité ou le dégel. Les liens avec les dictateurs locaux, les menées soviétiques ou cubaines en Afrique, la Chine qui demeurait en embuscade en Asie, tout demeurait d'une surprenante mais réelle stabilité.
Aude finissait de compulser le dossier du Quai, lorsqu'elle tomba sur une petite note concernant la raffinerie de Nijnevartovsk, quelques pages dactylographiées, qui faisaient une petite synthèse, avec des chiffres moins précis que les siens.
- Un travail d'énarque ça, souffla-t-elle, à faire des petites fiches pour leurs patrons.
Elle descendit et remarqua que la note ne se limitait pas à un simple mémo, elle envisageait les risques potentiels et les solutions diplomatiques et moins diplomatiques que pouvait prendre l'URSS.
- Pas si con que cela pour un boulot d'énarque, il écarte l'intervention dans la guerre Iran-Irak, qu'est ce qu'il pense ... une action vers le sud pour s'emparer des ressources ?
Elle secoua la tête, c'est de la fiction, ça, jamais les Russes n'oseraient provoquer l'Ouest et se lancer dans une guerre dans la région, l'intervention des USA serait immédiate, probablement même au travers de l'OTAN. Ce serait stupide de leur part, la logistique serait dantesque, il faudrait passer par la Turquie, l'Iran et l'Irak étaient zones de guerre et... Non impossible.
- Que dit-il ensuite ? Ah oui ... solution probablement compromise par la réaction immédiate de l'Ouest pour sécuriser ses approvisionnements. C'est exactement cela. Le petit gratte papier n'était pas si mauvais.
Sa main continuait d'écrire, formant un écheveau d'idées et de solutions ou plutôt d'absence de solution. Les Soviétiques étaient coincés, sauf à acheter les hydrocarbures qui leur manqueraient, invariablement. Mais pour cela, il faudrait en acheter aux pays de l'OPEP et le Président américain ne manquerait pas d'interpréter cela comme une faiblesse. Est-ce que les Russes s'abaisseront à cela ?
Elle refit les calculs de production et estima les capacités de réparation, de remise en état et de reprise de l'exploitation au vu des dégâts estimés et nota 2, en gros sur sa feuille. Deux ans, minimum, avant de sortir de ce marasme. Ils n'ont pas le choix, ils doivent réduire l'approvisionnement de leur armée. Mais qu'est ce qu'il avait dit l'énarque ? Que la paranoïa du pouvoir politique l'empêcherait.
- Ca et le pouvoir de l'armée au sein du Politburo.
Elle reprit ses notes et commença à rédiger son rapport, en visant le mémo du Quai et en tira des conclusions similaires, les Soviets étaient acculés et un ennemi acculé est dangereux.

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