Chapitre 17

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     - Dauphin de Primauguet, autorisation passage en actif accordée. Pression acoustique progressive, localisation et maintien du contact uniquement. Pas d'attaque simulée sans ordre. Tenez-moi informé. »

Son père l'avait prévenue, quel que soit le temps passé à s'entraîner, les exercices, les manœuvres répétées, rien n'approcherait le réel. A l'époque, Aline n'avait pas vraiment cru , que lui, si professionnel, si détaché, pouvait ressentir une quelconque excitation au moment de lancer la traque. Mais elle le ressentait maintenant, cet appel qui venait des tripes, un rien primal, un rien préhistorique.

     - Primauguet de Dauphin, bien reçu.

Aline regarda les instruments de bord, par réflexe, tout était bon, elle tourna la tête vers son pilote et vit le sourire quasi carnassier qui se dessinait sur ses lèvres

     - Les gars, fini de pantoufler, signalons à nos amis Cosaques qu'on a bien repéré leurs sales tronches et regardons les s'enfuir. Diallo, ping actif.

     - Dôme stable, on est prêts, actif engagé. Premier ping... maintenant.

La vibration sourde de l'onde envoyée par le sonar actif se fit sentir dans l'hélicoptère, alors qu'elle partait en direction du contact supposé. En dessous, ça allait être la panique, tout l'équipage du Kilo allait entendre le son caractéristique d'un sonar actif et savoir que non seulement l'adversaire connaissait leur présence, mais qu'en plus, il les cherchait pour de vrai. Quelques secondes, 

     - Contact confirmé actif à 17 nautiques au deux-zéro-cinq et ... attendez ... toujours des bruits de cavitation en augmentation, il accélère encore, il essaie de nous larguer !

     - Il s'en fout de faire du bruit, il veut retrouver de la marge pour décrocher. On remonte le dôme, je saute de vingt nautiques au deux-trois-cinq.

     - Primauguet de Dauphin, contact actif confirmé sur Sierra 1, nous sautons au point bêta, gisement deux-trois-cinq, vingt nautiques.

     - Dauphin de Primauguet, bien reçu, flûte en récupération et on arrive.

A l'arrière de la corvette, les marins s'activaient autour du treuil, surveillant les mètres de câbles qui s'enroulaient. Soudain, une légère vibration se fit sentir sur le pont arrière.

    - Surtension sur le câble, ça force !

A peine avait-il prononcé ces mots que le treuil émit un claquement sec et se bloqua. Le chef de manœuvre se tourna vers l'ingénieur de la DTCN, qui mit ses gants et se dirigea vers la machinerie du treuil et ses indicateurs. 

     - 10 nœuds, c'est encore trop, il se met en sécurité, je pense qu'il faut réduire encore avant de tout relancer. Je vérifie qu'il n'y a pas de casse.

Le chef de manœuvre prit son interphone.

    - Passerelle de treuil, on va encore trop vite pour le treuil, il se met en sécurité, on peut pas le remonter à cette vitesse. Je recommande de passer à 8 nœuds - il interrogea le civil du regard, qui leva le pouce - je confirme 8 nœuds.

Sur la passerelle, le Pacha grimaça. Il n'aurait pas du tenter le diable et espérer remonter son sonar à cette vitesse. Les essais sont pour faire des essais après tout. 

     - Réduisez à 8 nœuds et prévenez le Lynx, ils ne doivent pas me le lâcher.

     - Dauphin de Primauguet, on prendra du temps à remonter la flûte, le client est à vous.

     - Primauguet de Dauphin, bien reçu. Capitaine, on est seuls.

     - Oui, j'ai entendu, on arrive sur bêta, prêt pour tremper ?

L'hélicoptère passa en stationnaire pendant que le dôme du sonar descendait à nouveau vers les eaux bleues grises de la Manche.

     - Et... on l'a réaccroché, il va vite, il est à deux nautiques au deux-trois-zéro. 

Aline notait toutes les données sur son carnet de bord, tout en vérifiant les indicateurs du Lynx. 

    - On a encore pour une heure de vol à ce rythme. Primauguet de Dauphin, client acquis à deux nautiques au deux-trois-zéro. 

     - Dauphin de Primauguet, reçu. 

Guada lâcha un bref éclat de rire. 

     - Alors, pour ta première sortie, pas trop déçue petite ? Diallo, rebalance un actif pour assurer sa position.

     - Je trouve ça un peu mou, je m'attendais à ce qu'on nous tire dessus et qu'on déclenche la troisième guerre mondiale.

Elle crut avoir commis un impair lorsqu'il la dévisagea, avec un air impénétrable, voire fâché... avant qu'il ne se déride et ne rit à nouveau. 

     - La journée n'est pas encore finie petite, ne désespère pas. Programme-nous notre prochain saut et puisque tu es en formation, donne-moi la préparation technique pour armer une torpille en même temps.

Aline énonça tout le processus d'armement de la torpille, tout en sentant une goutte d'eau glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Aujourd'hui, elle allait chatouiller les Soviétiques, mais qu'est-ce qui se passerait le jour où ce ne serait plus un jeu ?

     -  - Contact confirmé actif à 3 nautiques, toujours au deux-zéro-cinq et en descente. Il va vers le rail d'Ouessant.

     - Tu m'étonnes, vu le trafic, il aura vite fait de se planquer dans le bruit pour nous échapper. 

    - Point gamma, relèvement deux-trois-zéro, 15 nautiques.

     - Bon pour moi, Diallo, remonte ton sonar. 

Le sifflement du sonar rejoint le bruit des turbines alors que le dôme remontait à nouveau. Diallo ne ferma même pas la porte coulissante cette fois alors que Guada inclinait le manche et emmenait son Lynx au nouveau point. 

     - Primauguet de Dauphin, en route pour le point gamma, relèvement deux-trois-zéro, 15 nautiques.

Sur la passerelle de la corvette, l'annonce attendue résonna.

     - Passerelle, ici le treuil, flûte remontée.

    - Bien reçu treuil. Montez à 28 nœuds, cap un-zéro, on a du retard à rattraper Monsieur le Second. 

Derrière la corvette, l'eau se mit à bouillonner alors que les turbines donnaient de la voix et que le bâtiment se joignait à la chasse. A cette vitesse, aucun sonar n'était utilisable à bord, mais le Lynx était leur pointeur. 

     - Primauguet de Dauphin, on est au point Gamma, le client essaie de rejoindre le rail d'Ouessant et de se planquer dans la foule des marchands. 

     - Bien reçu Dauphin, continuez à le marquer à la culotte tant que possible.

     - On ne le lâche pas Primauguet.

 Le Second raccrocha et se tourna vers le Commandant.

     - Le lynx les a toujours à portée d'oreilles et il semble que notre nouvelle copilote tienne la pression, Commandant.

     - Il semble effectivement, mais c'est sur le long cours que nous l'apprécierons, on va finir par perdre le client de toute façon, on ne va pas aller mettre le désordre dans le ballet d'Ouessant pour le seul plaisir de la traque. Mais donnons quelques sueurs froides à nos chers amis soviétiques en les poussant, à quelle distance sommes-nous du point gamma ?

      - 7 nautiques Commandant. 

     - A mon signal, vous remontez les turbines et on se laisse aller avant de repasser en diesel à 10 nœuds. On va lui mettre gentiment la pression pour qu'il n'oublie pas qu'on est chez nous.

     - Bien Commandant.

Le bruit des turbines du Primauguet disparut rapidement, la corvette continuant sur sa lancée, son sonar à nouveau en capacité de détecter. 

     - Sierra 1 acquis, 22 nœuds, Commandant à cette vitesse, il va sucer ses batteries avant d'avoir le temps de dire ouf. 

     - Radar, quels sont les marchands qui descendent ? 

     - On en a quelques uns, mais en portée immédiate, j'ai compte 4 dans un rayon de 15 nautiques, dont un gros porte-conteneurs. 

    - Laissez-moi devinez, il court vers celui-là ?

     - Oui Commandant.

     - Et bien, on va le suivre alors, signalez au Lynx de faire de même, mais de ne plus passer devant lui et de repasser en passif.

     - Commandant, j'ai l'Atlantic 2 qui arrive sur zone. 

     - Transmettez lui les coordonnées du client, qu'il puisse s'amuser un peu aussi. Signalez à Brest que nous raccompagnons Sierra 1 et demandez instructions pour savoir si nous devons le suivre. 

     - Lynx de Primauguet, repassez en passif et suivez Sierra 1 sans le dépasser. 

Aline accusa réception et se tourna vers son pilote.

     - On lâche ?

     - Oui, on va juste le reconduire jusqu'à ce qu'il se planque dans le sillage d'un marchand, de toute façon, il ne peut pas poursuivre à cette vitesse, sinon, il sera forcé de sortir son schnorchel pour recharger et il ne voudra pas faire cela avec nous dans les parages. L'Atlantic va prendre le relais et s'assurer qu'il ne fasse pas demi-tour.  Diallo, on passe en passif.

     - C'est bon pour moi en passif, je le suis.

Aline nota toutes les données dans son carnet de bord et s'aperçut à ce moment que sa respiration se calmait. Elle ne s'était pas aperçue que pendant toute la séquence de traque, tout son corps s'était accéléré, l'adrénaline du chasseur en somme. Cela avait un petit côté amer, une sorte de redescente dans les émotions, une chose rare.

Le Lynx tourna encore derrière le Kilo pendant une demi-heure avant de devoir se replier vers le Primauguet et laisser l'Atlantic finir le travail en larguant ses bouées passives et monitorer la zone pendant les heures qui viendraient.

Guada amena l'hélicoptère sur l'arrière de la corvette, avant de s'adresser à Aline. 

     - Mains sur le manche petite, c'est toi qui le pose. Et tu fais attention, il est neuf.

La jeune femme ouvrit de grands yeux, mais n'hésita pas une seconde avant de mettre les mains sur le manche et sur le collectif. Guada leva les mains dans un geste théâtral.

     - Il est à toi.

Aline poursuivit l'approche par l'arrière, alignant l'hélicoptère par rapport à la piste arrière de la corvette; qui semblait toujours un peu petite. Le chien jaune lui fit signe qu'elle est claire pour apponter et elle approcha petit à petit, réduisant graduellement le collectif. 

     - T'aurais pas oublié le train des fois ?

Elle actionna immédiatement la commande du train d'atterrissage en se maudissant. Les derniers mètres lui parurent une éternité, mais elle parvint à suivre le ballet de haut en bas de la piste, avant de toucher un peu sèchement et de stabiliser l'engin. 

     - Primauguet, de Dauphin, apponté.

Une fois le harpon engagé, Aline mit les moteurs du lynx à l'arrêt, vérifia les commandes de l'armement et désenclencha les systèmes non essentiels. 

     - Machine sécurisée.

Elle tourna la tête vers son pilote.

     - J'ai vu des atterrissages plus dégueulasses, mais pas souvent.  Beau travail à tous les deux, petite, tu prépares le rapport.

     - Lieutenant, sans vouloir paraître... enfin, vous pourriez arrêter de m'appeler petite ?

     - Pourquoi ? C'est ton callsign à partir d'aujourd'hui.

Sur ces mots, il ouvrit son harnais et sortit de l'hélicoptère alors qu'elle restait prise de court. Derrière elle, Diallo ouvrit la porte en disant :

     - Bienvenue Enseigne. 

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