Chapitre 23

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Ariane serrait la tasse de café dans ses mains, incapable de faire refluer le flot de ses pensées, d'arrêter de revivre les quelques instants qui avaient foudroyé sa vie, deux heures auparavant. Elle le revoyait, s'effondrer, cet air surpris et derrière, son assassin. Quels que soient ses efforts, elle ne parvenait pas à effacer son regard, la vie qui s'y éteignait, le corps qui glissait comme au ralenti vers le sol. C'était sa faute. Elle l'avait tué.

Un raclement de chaise la ramena douloureusement dans le réel, en face d'elle, son sauveur venait de s'asseoir, remuant une cuillère dans une tasse ébréchée.

Tout avait été tellement vite après, l'appel à la radio, l'arrivée vingt minutes plus tard de plusieurs agents et de quelques policiers locaux, visiblement triés sur le volet et les deux ambulances. Elle ressentait plus qu'elle ne voyait les lueurs rouges et bleues qui se reflétaient sur les eaux sales du port. Elle avait été examinée, la bande sur sa cheville en témoignait, mais sa mémoire ne l'avait pas imprimée, comme le transfert jusqu'à cette petite maison ouvrière, anonyme et qui avait eu de meilleurs jours.

- Mademoiselle Di Meco, je suis navré pour ce qui vient de vous arriver, je sais que mes mots ne vous apporteront aucun réconfort. Mais vous devez comprendre que nous avons un sérieux problème.

Elle leva les yeux et le regarda comme si c'était la première fois qu'elle le voyait. Une caricature de polar de bas étage, la quarantaine, mal rasé, les traits tirés de celui qui ne dort pas assez, le blouson en cuir, mais il avait cette voix, ferme, rassurante. En ouvrant la bouche, elle sentit combien celle-ci était sèche et elle porta la tasse à ses lèvres. Le café, cuit et recuit, était immonde, elle était bien avec des flics français.

- Je suis désolée, j'aimerais vous aider, tellement vous aider. C'est mon cousin qui est...

Sa voix s'étrangla et elle ne put plus rien contrôler, des flots de larmes coulèrent, sans discontinuer, comme si son corps prenait enfin conscience de ce qui s'était passé. Le policier des renseignements généraux la regarda et lui tendit un mouchoir en tissu, qui avait vu un peu trop de nez et de larmes.

- Pardonnez-moi, je ne sais pas ... ça s'est passé tellement vite.

Il la détailla à nouveau, cherchant peut-être si son émotion était feinte, puis il inspira, comme s'il venait de prendre une décision.

- Je vais être clair avec vous, on surveillait ce rassemblement depuis quelque temps. On nous a signalé qu'un membre du quai d'Orsay allait traîner ses guêtres dans les environs et qu'une attention particulière devait lui être apportée. C'est certainement ce qui fait que vous soyez encore des nôtres. Est-ce que vous connaissiez cet homme, ce René Picandar, avant qu'il ne décide de s'en prendre à vous et à votre cousin ?

- Non, je ... écoutez. Ma famille est dans le milieu syndical depuis .... depuis même avant que nous n'arrivions en France. Je n'ai rencontré cet homme qu'aujourd'hui, parce que mes cousins étaient dans le mouvement et qu'ils voulaient me montrer. Ca m'a rappelé ma jeunesse et ...

Sa voix s'éteignit à nouveau, avant qu'elle ne se mouche bruyamment, ajoutant sa contribution à l'état du mouchoir. Elle ne pouvait toujours pas dire son prénom.

- Lors du rassemblement, il a voulu faire de moi un exemple, pour soutenir sa diatribe contre Paris, l'Etat et je l'ai remis à sa place. Il n'est pas venu me parler après ou s'en prendre à moi avant .... avant...

Il ne l'avait pas quittée des yeux un instant et se mordit la lèvre avant de tourner la tête vers un dossier orangeâtre à côté de lui.

- Autant vous, on vous connait, autant ce René a échappé à la bienveillante surveillance de nos services depuis ... depuis toujours. C'est une page blanche pour nous. Qui tout d'un coup se trouve l'âme d'un Lénine au rabais et ne trouve rien de mieux que de planter quelqu'un et de tenter de faire de même avec une conseillère aux affaires étrangères, conseillère que son ministère de tutelle nous a demandé de garder à l'œil. Comprenez qu'on s'interroge un peu.

Il s'arrêta, comme pour laisser infuser ses paroles.

- Il m'a dit, tout à la fin, il m'a dit qu'il ne pouvait pas me laisser faire échouer son mouvement. Je le gênais, mais je ne suis personne. Et mon cousin ,il ...

Elle n'acheva pas sa phrase. L'agent des RG se fit la réflexion que si elle jouait la comédie, il allait falloir la recommander pour les César. Elle ne l'inquiétait pas plus que cela en réalité, en revanche, le René, syndicaliste émérite sur le tard, il le tarabustait méchamment. Avec son crayon, il tapotait le maigre dossier, comme s'il espérait en faire jaillir la vérité.

- C'est tout ce qu'il vous a dit ? Les mots sont importants, surtout dans ces moments.

- Je ne vois pas. Si, avant de dire que je le gênais, il a dit qu'il avait des ordres. C'est comme s'il faisait juste son boulot. C'est idiot de dire cela, mais presque sans haine.

Le crayon s'arrêta brutalement.

- Vous êtes bien sûre que ce sont ces mots exacts ?

- Oui, sur le coup, je n'ai pas compris pourquoi.

Il se leva en repoussant sa chaise et attrapa le combiné du téléphone. Il tourna le cadran et attendit en regardant Ariane. Un déclic se fit entendre.

- Oui, sur le sujet qu'on a ramené du port, est-ce qu'on a quoi que ce soit sur sa famille, où il est né, ses parents, n'importe quoi ? Oui, vérifiez moi cela et rappelez moi tout de suite.

Il raccrocha le téléphone et alla se servir une autre tasse de la cafetière. Il en proposa à Ariane qui refusa, la première tasse commençant à lui donner une méchante migraine. La sonnerie métallique du téléphone retentit une demi-heure après et il décrocha immédiatement.

- Oui, parents morts tous les deux, pas d'enfants, pas de compagne connue. Et il serait né où ? Dans les anciennes colonies et on n'a pas de trace autres qu'à Nantes ? Non ? Rien sur lui ? Merci.

Il reposa le combiné, presque avec précaution, comme s'il craignait de l'abîmer et garda la main dessus, quelques instants.

- Mademoiselle Di Meco, dans quel secteur travaillez-vous aux Affaires étrangères, sans violer le secret ?

- Sur l'Est et plus spécialement sur l'URSS en ce moment.

- Bien, je vous remercie, les agents vont vous raccompagner chez vous, vous n'entendrez plus parler de nous, sauf exception. Le dossier sera maintenant suivi par un juge d'instruction, mais l'auteur étant décédé, il n'y aura pas beaucoup d'investigations supplémentaires. Reposez-vous et toutes mes condoléances pour votre cousin.

- Je... merci.

Il attendit qu'Ariane quitte les lieux, changea de pièce et prit un autre téléphone, chiffré celui-là. Il composa un numéro et patienta avant que la connexion ne s'établisse.

- Bonsoir Monsieur le Directeur, désolé pour l'appel tardif. Je viens de la laisser partir. Je pense que nous faison face à une opération de déstabilisation économique du pays et que les Soviets sont à la manœuvre.

A l'autre bout de la ligne, un silence se fit.

- Précisez, plus que d'ordinaire ?

- Le gars est un fantôme, je mettrais ma main à couper qu'il n'existe pas. Pas de sons, pas d'images, pendant 30 ans, pas d'information le concernant avant cela et il nous mobilise des milliers de gars sur le port. Si on ajoute à cela qu'il a suriné proprement un gamin de 30 ans de moins que lui et qu'il a indiqué qu'il avait des ordres.

- Vous êtes sûr que ce sont les Rouges ?

- Pour manipuler la CGT, on va dire que ce sont les suspects habituels et récurent. Et je ne vois qu'eux pour mettre en place un agent aussi profondément infiltré.

- Un clandestin ?

- Oui Monsieur et avec un plan.

- Bon, vous me passez au peigne fin ce type. Je veux tout savoir et vous poussez l'autopsie. Je vais prévenir le ministre.

- Bien Monsieur, je fais transférer le corps à l'institut médico-légal de Lille.

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