48.En attendant Godot*
Note :
* Cf « En attendant Godot », pièce de théâtre en deux actes écrite en 1948 par Samuel Beckett.
Bonne lecture !
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Angélina
Cabinet dentaire Dudson, Comté de Jasper, Texas
20 Novembre 2023
Nous rendre jusqu’au comté ne pris guère plus de trois heures. Le cabinet dentaire, bien trop stricte sur le plan administratif, ne nous aurait jamais permis d’obtenir l’adresse de madame Dudson. Un autre organisme en revanche, fut moins regardant quant à notre identité et notre provenance.
Armé d’un bouquet de fleurs, j’avais exprimé le souhait de faire parvenir à la veuve et mère éplorée des présents et des mots de consolation. Lorsque je ressortis des pompes funèbres, je répondis d’un clin d’œil à la mine interrogative de l’agent.
— Mélinda habite à moins de dix minutes de route d’ici, annonçai-je en retrouvant la place passager.
— Va falloir s’activer, nota-t-il en redémarrant tandis que j’entrais les coordonnées dans le GPS.
***
A l’Ouest de Westlake Missionary Baptist Church, Jasper, Texas
14H05.
Lorsque nous atteignîmes la petite route dégagée et caillouteuse qui longeait l’église du comté, nous repérâmes immédiatement la belle petite maison bordée de fleurs. Une fois le véhicule à l’arrêt, nous n’eûmes que le temps d’atteindre le pallier. La porte d’entrée s’entrebâilla aussitôt sur une femme à l’âge avancée, les yeux cernés et les traits tirés sous ses boucles, plus sel que poivre.
— Mélinda Dudson ? demandai-je par prévenance. Je suis Angélina Fritzberg et voici l’agent Keanan Grayson. Nos sincères condoléances, autant pour votre mari que pour votre cadet.
— En quoi puis-je vous aider ? répondit la propriétaire après un remerciement tout aussi poli.
— Nous avons quelques questions, précisa mon compagnon de route. Je sais que vous avez déjà parlé à la police…nous venons dans un cadre moins officiel, si vous le permettez.
Elle nous examina un instant avant de hocher la tête et d’ouvrir entièrement sa porte.
Une fois installés dans le salon, l’agent Grayson prit le temps de lui expliquer la raison de notre venue.
— Je vais vous demandez quelque chose de difficile, madame Dudson mais croyez-le, c’est important. J’ai réellement besoin d’avoir le plein accès sur les dossiers de votre défunt mari. Il a…
Ses sourcils s’étaient de plus en plus froncés au fil de ses mots, et sa réponse fut courte.
— Non.
— Madame…
— Vous n’y trouverez rien, insista-t-elle.
— Nous ne trouveront rien dans les archives connues, intervins-je. C’est ce que vous essayez de nous dire ?
Mélinda orienta sa posture dans ma direction et son expression, à mi-chemin entre la panique contenue et la résolution, indiquait clairement une confirmation.
— Ecoutez, je…
— Marvin a eu la même réaction que vous, l’interrompit l’agent. Au début du moins.
Ses yeux exprimèrent cette fois un brin de colère. Elle lui accorda toute son attention cependant, les lèvres pincées.
— Il a affirmé n’avoir aucun lien avec la multinationale. Mais il savait que qu’Arthur Kennett avait participé, il a mentionné son père, et…
— Et il en est mort, le coupa-t-elle d’une voix froide. Je n’ai rien à vous dire !
Keanan Grayson se tut. Le reproche était plus que perceptible dans son ton blessé. Cependant, elle fit quelque chose pour contredire son affirmation. S’approchant de la console, elle maintint l’un des boutons de son téléphone et nous désigna l’écran noir. Je m’empressai de faire de même avec le mien tandis que mon comparse sortit ses poches vides, son propre portable encore dans la voiture.
— Marvin a aperçu à plusieurs reprises des collaborateurs de Drew. Il était jeune alors, mais avait bonne mémoire. Il a saisi bien plus tard, proche de l’âge adulte. Et qu’a-t-il gagné à vous faire confiance ?
Mélinda renifla et ses mains tremblèrent, mais elle s’épancha de nouveau.
— Vous savez de quelle façon est mort mon mari, agent Grayson ?
Ce dernier se râcla la gorge avant de répondre.
— D’une attaque cardiaque.
— Vous croyez réellement le bilan d’autopsie, agent Grayson ? insista-t-elle en martelant sa fonction. Drew éprouvait des remords. S’ils ont laissé aller Kenneth, c’est parce que son implication n’égalait pas celle de mon défunt mari. Inutile de se leurrer, ils étaient tous deux surveillés. Mon mari… les remords l’ont rattrapé, agent Grayson. Il a commencé par appât du gain, et il a été puni, c’est indéniable. Mais mon fils…Mon Marvin…
Elle s’interrompit pour laisser libre court à son chagrin. Je m’emparai de la boite de mouchoir, à proximité pour la lui tendre.
— Merci, souffla-t-elle d’une voix cassée.
— Madame Dudson, demandai-je avec précaution, en ayant connaissance des activités de votre mari, pourquoi avez-vous pris le risque de rester à ses côtés, vous et vos enfants ?
— J’ignorais tous, et j’ai ignoré pendant des années. Drew n’était pas des plus bavards sur son travail. Ses appels tardifs, ses mails, ses déplacements… il me cachait tout. L’allure bien trop chic des hommes qu’il côtoyaient, ou leurs airs terrifiants… Mon mari avait prêté serment, il soignait chaque patient indistinctement, après tout. Mais mon Marvin commençait à prendre ses distances d’avec son père. Il avait cessé de l’aduler et de le considérer comme un héros, à la différence de ses ainés. Il me disait que quelque chose n’allait pas. Je commençais moi-même à douter. L’attitude de Drew changeait lentement. Certains soir, il s’excusait sans raison ou pleurait. Je le poussais à partager son fardeau et un soir… il est mort le lendemain, mademoiselle Fritzberg. Alors dites-moi, croyez-vous réellement qu’une simple crise cardiaque a frappé mon mari ?
La veuve éclaircit sa voix
— Le jour de l’enterrement, il est venu me voir. Il m’a dit que j’avais de charmants enfants débordant de vie, et qu’il serait sage que cela reste ainsi. Que si je voulais en profiter pleinement, je me devais d’oublier ces histoires… que je devais lui remettre les pièces que mon mari m’avait montré. Et mon Marvin… Marvin n’était un témoin gênant à leurs yeux que s’il devenait trop loquace. Il a fait comme moi. Il a voulu oublier. Sauf qu’il a bien vite été recontacté, une fois possesseur légal du tiers des parts du cabinet. Il avait décidé qu’à défaut de récompenser son père, il ferait bénéficier au fils de ses recettes.
— Il, c’est Paxton Hart, n’est-ce pas ?
Après un coup d’œil nerveux vers la console, elle hocha la tête.
— Marvin ne voulait rien me dire, au départ. Mais un soir, il a retiré la batterie de son portable et m’a incité à faire de même. J’ai découvert l’existence de ces versements financiers sur le compte du cabinet dont avait hérité mon fils. Il avait voulu rendre cet argent mais Paxton avait refusé. « Une garantie de votre silence, mon cher ami, je suis certain que votre réputation et votre cabinet vous importe trop pour que vous risquiez le tout. Cependant, vous allez devoir vous mouiller pour justifier cette garantie, mon cher Marvin. C’est toujours un plaisir de faire affaire avec les Dudson ».
— Les Hart ne lui ont pas laissé le choix, résuma mon accompagnateur. Dites-moi que Marvin disposait des preuves de cet odieux chantage. Où madame Dudson ?
Mélinda Dudson le dévisagea avec colère comme pour cacher son anxiété croissante, ses propos suivants le confirmant.
— Vous osez débarquer chez moi alors que je viens juste d’enterrer mon fils pour me demander de creuser encore dans un passé qui risque de me coûter la peau de mes autres enfants ou la mienne ? Ne trouvez-vous pas que notre famille n’a pas assez payé, agent Grayson ? Je ne peux pas, je ne peux rien pour vous !
Alors qu’elle s’apprêtait à se lever pour nous congédier, j’usais de toute la faculté de persuasion dont j’étais capable.
— Je vous en prie, Mélinda ! Ça sera mon tour d’enterrer le corps d’une personne chère, peut-être deux si vous ne nous aidez pas !
— Je suis vraiment désolée, mais…
— Vous croyez qu’ils se contenteront de vous oublier maintenant ? les Hart sont en train de faire le ménage ! vous avez entendu parler de la société de publicité Alterwhite ?
La soixantenaire interrompit son mouvement et ses épaules frémirent de façon ostensible.
— Ils ne vous lâcheront jamais, madame Dudson. Ni vous ni vos enfants ne seront jamais à l’abris tant que les dirigeants d’Evy-Health seront en activité, reprit Grayson. Et nous savons que vous détenez les informations clés pour les faire tomber. Quelque chose d’assez énorme pour impacter tout le groupe.
— Si vous dites vrai, vous nous avez déjà tous condamnés en venant ici, reprocha la veuve avec un rictus aigre.
— S’il vous plaît. Aidez-nous à faire justice pour vos défunts, repris-je, mais aussi pour la sauvegarde de tous les innocents qui peuvent encore être épargnés !
Après un moment de silence, elle soupira, puis fixa l’agent avec intensité.
— Vous ne croyez pas si bien tomber en parlant de clé. Il existe… il existe un sous-sol dont aucun de mes enfants n’a connaissance.
***
Trente minutes plus tard, deuxième sous-sol du Cabinet dentaire Dudson, Comté de Jasper, Texas
Clé en main, Grayson la tourna dans la serrure et poussa la porte dans un grincement lugubre, une lampe torche dans l’autre main. Dans le faisceau, un nuage de poussière nous fit l’honneur d’un accueil suffoquant.
— Bon sang, toussota-t-il, la vieille Dudson n’a pas menti, personne n’a dû mettre les pieds dans cet endroit depuis ces quinze dernières années au moins !
Nonobstant l’atmosphère opaque et ma difficulté à respirer, je ne pus retenir un rire.
— Marc m’a dit que votre flegme britannique vous suivait en toutes circonstances. Il faut croire qu’il avait tort.
J’éclairai avec ma propre lampe son visage pour apercevoir son haussement de sourcil tandis qu’il balayait la pièce d’une quarantaine de mètre carré, bardé d’étagères et de caisses métalliques closes.
— Marc dispose de tout l’oxygène dont il a besoin, puisqu’il est dehors et marié au célibat. J’espère que vous ne craignez pas les rats, mademoiselle Fritzberg. Dépêchons-nous de passer toutes ces caisses en revu avant de mourir d’asphyxie. Si la tête vous tourne, remontez prendre l’air à intervalle régulier.
— Et vous ? questionnai-je en m’attelant à la corvée.
Dans un gloussement poli, il me répondit avec esprit.
— Je supporte déjà mon coéquipier à l’humour douteux Je vais y survivre, ne vous en faites pas.
J’espère que Joyce aussi.
Joyce
Lycée d'Houston Heights, Houston, Texas
20 Novembre 2023
Frigorifiée, je n’osai cependant toujours pas me lever bien que libre de mes mouvements. Une douleur sourde martelait ma poitrine, mes tempes, tandis que les extrémités de mes doigts et mes orteils s’engourdissaient. Le rire d’un des hommes armés, à l’extérieur de la salle d’étude verrouillée me parvint, m’arrachant un nouveau frémissement.
Ils l’attendaient.
Ils attendent Alec.
La veille, sous-sols de l’hopital Methodist West, Houston, Texas
Noah me traîna hors des sous-sols en dépit de mes faibles protestations, largement atténuées à la vue du pistolet de Duncan.
— Te fais pas prier, Mam’zelle. Ça fait une paie que t’es dans ton trou, t’as pas envie d’prendre un peu l’air ?
Le froid de l’extérieur me fouetta les joues et je me calmai en distinguant le crépuscule, au loin. Mes yeux s’arrondirent en découvrant mon environnement. J’étais à Houston pendant tout ce temps ? A seulement quelques kilomètres de l’A.J. ?
Mon ancien chef de projet lâcha un pouffement narquois en me regardant avec une sorte de pitié mêlé d’amusement.
— Je vous en prie, Joyce, ne jouez pas les étonnées. Où cacheriez-vous des bijoux précieux dans une maison ?
— A la vue de tous, pour garder un œil sur mes ennemis, murmurai-je, plus pour moi-même que pour lui.
Soudain, l’atmosphère sembla se geler autour de moi. Je levai la tête vivement pour examiner l’une des bâtisses sous laquelle j’avais passé mes derniers jours. Mais c’est… L’hôpital, et pas n’importe lequel…la section asile. Là où Alec a été soigné, puis enfermé ! Je posai sur Noah un regard horrifié.
— Je savais que vous apprécieriez l’ironie. Maintenant avancez sans discuter, le chemin ne sera pas long, croyez-moi.
Comme promis, le trajet en voiture ne dura qu’une poignée de minutes. Avant même d’être arrêtée, un nuage de buée se répandit sur la vitre arrière contre laquelle mes inspirs se heurtaient plus frénétiquement. Non ! NON ! ils ne peuvent pas lui faire ça ! l’obliger à revivre ça ! Ils ne... Un bras me repoussa fortement vers l’avant, me faisant trébucher. Je me redressai me retournant désespérément vers la voiture.
— T’attends quoi ?
— V-v-vous ne pouvez pas f-faire ça ! No-Noah ! VOUS NE POUVEZ PAS…
Le déblocage du cran de sécurité de l’arme Duncan cliqueta, étouffant le départ de ma crise dans l’œuf.
— M’oblige pas à être désagréable. D’jà qu’on a plus de travail depuis qu’ta copine s’est fait la malle !
— Vous ne p-p-pouvez…
Cette fois ce fut Noah qui me saisit fermement l’avant-bras à m’en faire mal.
— Je savais que vous comprendriez vite. Allons, ne soyez pas ridicule. C’est vous qui l’avais voulu ! Je vous avais prévenu, plusieurs fois. Vous n’en avez fait qu’à votre tête !
Je ne sus si ce fut une résolution absolue, un réflexe ou un moment d’irréflexion, mais je secouai les mains en direction de son acolyte.
— Alors, a-allez-y. Ti-tirez…
Pas sous les yeux d’Alec ! Pas alors qu’il a déjà vécu cette atrocité !
— …m-m-moi dessus…
Ne vous servez pas de moi pour l’atteindre !
— …m-m-maintenant !
Vaut mieux que ça se termine de cette façon. Je ne veux pas être ton talon d’Achille.
Mes signes firent hausser un sourcil à Duncan et ma demande interrompit son mouvement. Ce que je cru un instant, jusqu’à ce qu’une voix amusée ne me réponde.
— Ça serait bien dommage que le second rôle principal nous quitte si prématurément… Ça ne fait pas parti de mon spectacle, demande rejetée !
Tandis que Noah resserrait sa prise autour de mon membre supérieur, une silhouette encore dans l’ombre me contourna pour se positionner en face de moi. Son visage me frappa. Sur celui-ci se superposèrent les traits de sa photo d’adolescents, punaisée à son dossier dans les archives d’Alec. Dorénavant les cheveux plus courts et peigné, ses yeux d’ébène aussi paraissaient changés, plus oppressants que lors de ses apparitions publiques, teintés d’un soupçon de folie.
— Vous me connaissez déjà bien sûr, mais faites-moi l’honneur de me laisser me présenter. Riley Hart.
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Bonjour et excellente année !!!
Riley est enfin parvenu à débarquer chapitre 48. J'ai cru qu'il ne viendrait jamais XD le voilà. Et Joyce a très bien compris pourquoi elle se trouvait là où tout a commencé.
Le dernier chapitre à l'horizon se profile, les lecteurs ! (votre auteur ne sais juste pas encore dans combien, ni quelle sera l'issue des dernières prochaines heures de nos héros). A très vite !

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