51.Cible capturée

12 minutes de lecture

Notes :

[1] Citation de Jean Giraudoux, artiste écrivain du XIX-XXe

[2] Le syndrome d’Hubris, ou encore appelé la maladie du pouvoir est une maladie mentale liée à l’exercice du pouvoir, caractérisée par une ultra-haute estime de soi, de sa toute-puissance (marquée par des symptômes tels que la perte du sens des réalités, l’intolérance à la contradiction, des actions à l’emporte-pièce, l’obsession de sa propre image et l’abus de pouvoir...)

bonne lecture !

Alec

Lycée d'Houston Heights, Houston, Texas

20 Novembre 2023

La sortie de service arrière du bâtiment était à ma portée et j’étis parvenu à gagner de précieuses secondes sur mon assaillant. Je franchis le portillon d’une enjambée sautée en prenant appui à son sommet et pénétrai dans Houston Heights. A côté de l’ascenseur, l’escalier, et un recoin de mur dans la pénombre. Je m’y engouffrai, rendu mal à l’aise autant par l’absence de lumière que par le silence et la disette de nouveaux assaillants. Pourquoi si peu de précautions ? Non que je me fusse attendu à une armée. Cependant le manque d’effectif évident

Les pas de mon poursuivant s’engouffraient dans l’allée sombre. Il eut beau être seul, j’eus l’impression d’en percevoir pléthore d’individus à ses côtés. Concentre-toi, calme-toi. Malgré sa discrétion, la friction de ses vêtements dans ce silence volontaire m’indiquait sa position. Il va me dépasser. Ça me laisse quoi ? Quelques dixièmes de secondes pour le neutraliser ? La belle affaire. Levant lentement mon pistolet à impulsion électrique, je visais l’angle de mur, disposé à lui faire sa fête. J’arrêtai d’inspirer pour stabiliser ma visée. Lorsque le bout de son arme, puis son bras entrèrent dans mon champ de vision, j’enfonçai la détente de l’index. Dans un feulement saccadé tout juste perceptible, l’homme s’écroula comme un sac, inanimé, tandis que je relâchai la gâchette et reprenais mon souffle. Un call of duty grandeur nature. Va-t-il va me lâcher des items utiles, celui-là ? Esquissant une moue sarcastique à ma pensée, je m’approchai. Sans perdre un instant, je m’emparai des chevilles du poids mort pour le traîner à l’abri des regards, dans le recoin caché où je me tenais auparavant, puis le fouillais. Hey, je suppose bien. Dans sa poche de treillis, un chargeur et un talkie-walkie. Je le détroussai avant de lui retirer sa veste et le fit basculer sur le ventre. Nouant les manches entre elles avec fermeté afin qu’elles fassent office de menottes, j’encellulai ses bras dans son dos. Toi, tu ne risques pas de me courir après de sitôt. Je me relevai avec l’intention de progresser. Où ? même si j’eusse dû fouiller toutes les salles de l’établissement, j’avais décidé d’avancer. Jusqu’à Joyce, où qu’il la retenue (retienne).

Je fixai le couloir épuré, l’unique fenêtre à son bout. Faiblards mais présents, les rayons de la lune la traversait pour s’échouer au sol et mon avant-goût préalable de malaise grandissant revint m’étreindre les viscères.

Ce qui me dérangeait simplement alors s’édifia lentement en un sentiment grandissant d’oppression, d’asphyxie. C’est pour moi. La logique du cerveau malade de Riley Hart me frappa ex-abrupto, telle une symphonie déglinguée aux successions de notes asynchrones. J’en éprouvai un écœurement désabusé. Une mise en scène juste pour moi. Ce connard aurait dû faire carrière dans le théâtre, plutôt. J’étais seul, mais le couloir sombre regorgeait de silhouettes agitées provenant tout droit de ma mémoire.

De l’affolement, partout. Ils veulent fuir.

J’entendais des cris de terreur dans cette allée entièrement déserte. L’alourdissement soudain de mes réminiscences d’adolescent, accrues par le décor trop familier et le défaut de luminosité, me procura un goût de bile amer dans tout le gosier. Je ne veux pas être ici !

Mon ouïe elle-même se complaisait à me jouer des tours. Je perçus des échos à brûle-pourpoint, jusqu’à ce que le déclic d’une arme, son plus fracassant que les autres, ne m’astreigne à m’immobiliser. Un cercle froid se posa contre l’arrière de mon crâne. Ah. Evidemment, avec un fardeau comme moi, une armée cachée à tous les coins de mur n’est pas nécessaire. Un grésillement m’apprit qu’un appareil de retransmission s’enclenchait.

— Ici Mickey, j’ai attrapé le Fou.

La voix qui répondit me hérissa le poil.

— Parfait, fait-le monter au premier étage.

Angie

Lycée d'Houston Heights, Houston, Texas

20 Novembre 2023

Ce n'est pas possible, non ! C'est pas admissible de se laisser avoir comme ça ! Face à moi, la seule issue possible s'avéra être la remise du gymnase que je venais de contourner. Je suis du mauvais côté de la barrière. Aucun accès direct au bâtiment et pas la moindre chance de fuir. Génial !

Plutôt que de me courir après, Noah semblait avoir eu un cran de retard sur moi. Je ne m'étais pas éternisé sur la question du pourquoi et avais pris mes jambes à mon cou. Bon j'ai encore de l'avance, mais... L'allumage abrupte des pylônes qui inondaient à présent le stade d'une lumière aveuglante, sur ma droite, mis fin à mes atermoiements. Paniquée, je m'engouffrai derrière l'unique porte sur mon chemin. La remise bien que large me parue minuscule, une fois à l'intérieur. Peu de cachettes susceptibles de me dissimuler entièrement. S'il vient ici, il n'aura pas à chercher longtemps avant de me mettre la main dessus !

Non loin, des bruits indistincts de prime abord se clarifièrent. Quelqu'un approchait.

En dépit de la cause déjà perdue, je me précipitai derrière une rangée d'étagères. Je songeai à la repousser, ainsi que les quatre autres, contre la cloison pour en barrer l'accès, puis me ravisai. Leurs poids même conjuguées n'aurait suffit à faire barrage longtemps contre un homme de la corpulence de Noah Peterson. Autant faire comme si je n'étais pas là. Depuis l'extérieur, son timbre imbibé d'agacement résonna.

— Tu ne peux pas te cacher. Pas ici, pas sous les projecteurs. Tu ne peux pas aller bien loin non plus. Donc...

Le battant s'ouvrit à la volée tandis que je me figeai.

— Tu es ici, n'est-ce pas ?

Une de ses bottes claqua contre le faux parquet vieillissant, le faisant geindre. La protection que m'offraient le sac de plots et les caisses de ballons entreposées sur les étagères n'était qu'éphémère, je l'avais su dès que j'eus moi-même passé le seuil de la remise.

— Je t'ai pourtant demandé de ne pas me faire courir. Force est de constater que tu es têtue.

Je m'obstinai à ne pas l’écouter, à la recherche d'un moyen de gagner du temps. Il ne se trouvait plus qu'à deux volée d'étagères de la mienne. Je vais y passer !

— Je vais te dire comment je vois la situation.

Il renversa la premier rangée de portants et le fracas m’insuffla le courage de m’emparer d’un ballon de hand-ball.

— Soit tu abdiques et sors de ta cachette. Je ne te ferai pas de mal…

Quel menteur ! Mue par la force du désespoir autant que par la colère, je répliquai malgré moi.

— Quand on a découvert qu’un ami est un menteur, de lui tout sonne faux alors, même ses vérités [1] !

Je sortis de ma planque à l’instant où il se tournait dans ma direction, et lui envoyai la balle de toutes mes forces. J’en piochai une autre et réitérai mon mouvement avec des criailleries de guerrière. S’il fut déstabilisé par les premiers jets, Noah ne se laissa pas surprendre par le suivant. Il fonça droit sur moi. Revigoré par ma courte prouesse, je posai les mains sur la surface à ma portée et la repoussai de mon poids. Le meuble vacilla tout juste, mais ma détermination l’emporta. Il finit par basculer et s’écrouler sur mon assaillant. Je l’espère en tout cas. Pas le temps de vérifier ! J’accourus vers la sortie, mais me stoppai net.

Le hourvari venait d’attirer quelqu’un. Une silhouette se dessina dans l’encadrement de la porte, assombrie par l’intense lumière des pylônes à l’extérieur. Oh…Kennan Grayson ! Mon effarement céda sa place à un soulagement considérable. Mais mon ébaudissement fut fort bref. Je ne sus s’il eut s’agit du coup de feu ou de la chute de l’agent de police, l’un l’autre ou les deux me coupèrent les jambes. Je tombai assise sur le plancher, dans l’incapacité de me relever. Le hurlement de terreur mourut dans ma gorge et mes yeux s’imbibaient d’eau. Il m’avait prié de ne pas quitter la voiture. Il avait

— Debout.

Me détournant du cadavre encore tiède du bras-droit de Marc, je levai le menton et guignai le meurtrier qui se rapprochait. Son visage entra dans la lumière des spots. Aucune trace de remords ou d’empathie quelconque. Si jusqu’alors, les traits d’un Brett joyeux n’avait de cesse de se superposer sur ceux de son frère jumeau, dorénavant ce ne fut plus le cas. Il est là, son vrai visage. Celui d’un monstre.

Alec

Lycée d'Houston Heights, Houston, Texas

Quelques minutes auparavant, 20 Novembre 2023

Au bout de la salle, un homme scrutait la fenêtre en direction du stade. A notre approche il se détourna. Je n’eus pas besoin qu’il le fît pour l’identifier et me figeai sous l’injonction du dénommé Mickey.

Le monstre. L’ordure. L’assassin.

— Voilà notre personnage principal. Le petit Fou qui se prend pour un Roi. Mon cher survivant.

Il passa en revu la multitude d’émotions que mon faciès trahissait, m’étudiant avec curiosité comme on le ferait face à une bête de foire, un spécimen atypique. Regarde-moi bien, oui, regarde bien le visage du type qui te traque pour te tuer. Contre toute attente, un sourire extrêmement large s’installa sur ses traits. Il…rit ? Le porte-parole de Evy-Health glissa une main dans sa poche pour en sortir un tissu noir qu’il enfila.

— Tu me reconnaîtra peut-être mieux ainsi, qu’en penses-tu ?

Au travers de sa cagoule, deux billes noires me lorgnaient, hilare. Un nouveau flash m’assaillit, me catapultant brièvement à l’époque de mes quinze ans. La haine qui me consumait plus que tout autre chose en cet instant me fit trembler de rage et mes yeux durent sortir de leurs orbites. Cette ordure se boyaute, maintenant ! Est-ce que tu as autant ri, il y a treize ans ?!

Perdant tout discernement, j’effectuai un pas vers lui. Au second, la poignée de l’arme de l’individu qui m’avait escorté dans les couloirs s’abattit contre mon tympan gauche, déboussolant mon centre de gravité et mon équilibre. Sous le coup de la douleur impromptue, je ployai et posai une main sur l’un des bureaux pour me redresser, enragé. Cette fois le canon me faisait face.

— S’il te plaît Mick’, installe confortablement notre invité.

Dans les deux longues minutes où le sous-fifre me collait à une chaise pour m’y ligoter, Riley Hart et moi ne cessâmes pas de nous jauger.

Lui avec intérêt.

Moi, avec le besoin de l’éradiquer de cette planète.

— Noah m’a dit que tu n’es pas à même de parler.

Il souffla avec contrariété, comme s’il déplora cette infirmité.

— C’est bien dommage. J’aurai tant voulu converser avec toi. Tu m’as cherché si longtemps ! Tu as sûrement des questions…Mick’, libère une de ses mains.

Sur la table voisine, adjacente à mon unique membre libre, un calepin et un stylo apparurent.

— Je te laisse me poser trois questions qui te chatouillent la langue. Vas-y. Tu as carte blanche ! Choisi bien, même si je sais qu’elles foisonnent déjà dans ton esprit.

Par le passé, des interrogations, je m’en étais posé un paquet, bien plus que tous les journaux que j’avais vendus n’eurent pu en contenir.

Pourquoi prendre le commandement de trois larbins mal dans leur peau pour orchestrer une fusillade dans un lycée ?

Parce qu’il en avait eu le pouvoir, tout simplement.

Pourquoi ne pas avoir sauver ses prétendus compagnons ?

Ils n’étaient que des pions, tout juste bons à endosser ses responsabilités en plus des leurs.

Pourquoi ne pas avoir terminé le travail en me tuant ?

Parce qu’il s’en foutait, parce que ça n’avait rien d’amusant.

Pourquoi m’avoir laissé libre de mes mouvements toutes ces années ?

Parce qu’il ne me portait aucun crédit. Ou dans l’attente que je devienne une source de divertissement à venir.

Je devinais aisément chaque réponse, ou plutôt, elles se manifestaient d’elles-mêmes dans son regard frénétique. Il fait ce qu’il veut faire, sans inhibition aucune.

Mon attention se porta sur la page blanche. Je me saisis du stylo non pas pour assouvir mon appétence personnelle mais pour elle.

« Où est Joyce ? Libère-la. »

Il réhaussa sa cagoule jusqu’au-dessus de son front en s’approchant, consulta mon écriture chiffonnée et avisa une moue revêche.

— Tu n’est pas marrant. C’est nôtre tête-tête, Alec Jones ! Nos retrouvailles, notre duel !

Il désigna le bout de papier d’un geste dédaigneux.

— Et toi tu te préoccupe du dessert ? Nous n’en sommes qu’au plat principal, voyons. Tu ne veux pas savoir ? Tu ne veux pas connaître le grand secret de Riley Hart troisième du nom ?

Il se mit à faire les cents pas pour s’écouter parler.

— De toute façon, je peux bien te le révéler, puisque je vais te tuer.

Il s’esclaffa de nouveau avant de se tourner inopinément vers moi, le regard un peu fou.

— Le syndrome d’hubris[2], murmura-t-il en exagérant démesurément ses mimiques. C’est mon grand-père qui a sonné l’alarme. Il me traitait de petit psychopathe.

Tu es certainement les deux. Voilà qui expliquait la bévue commise par le docteur Arthur Kenneth. Ce gars est atteint depuis l’enfance.

— Je le détestait. Et tu sais quoi ? Personne ne s’est posé de questions le matin où il ne s’est pas réveillé, alors que j’étais sous sa surveillance exclusive durant une semaine. Personne n’a pu déterminer avec exactitude les raisons de son trépas. La vieillesse. On a conclu à une attaque. J’étais le seul à savoir. A connaître la vérité.

Il a buté son propre papi... ?

— Tu ne peu pas mesurer l’ivresse de ce jour ! à quel point je me suis senti fort du haut de mes huit ans…j’étais déjà tout-puissant ! Et puis plus tard, ici… j’étais passé dans le cadre d’un échange étudiant. Tout ces jeunes que je croisais… c’était insupportable. Ils étaient tous insignifiants, mais ils se voulaient populaires, vaniteux.

Je su qu’il faisait référence à la génération de lycéens d’Houston Heights de 2009. Ce disant, il mina l’usage d’une carabine face à un ennemi imaginaire. Ma gorge me brûla.

— Et pan, pan ! Terminé, partie suivante : devenir le roi ! J’avais le savoir, le pouvoir. Je n’ai eu qu’à profiter de la position de mon paternel pour les asseoir.

Le maître des horloges revint pour se pencher à hauteur de mes yeux.

— Ca fait quoi, monsieur le journaliste d’investigation ? De savoir la vérité, mais de ne jamais pouvoir l’écrire ? Le scoop de toute une vie, celle de ta misérable existence ?

En toute autonomie, mes doigts libres jouèrent ripe tout droit vers sa trachée. Au fait de mon intention, il recula in extremis, réprobateur.

— Comme ça doit te démanger…

Le grésillement du talkie-walkie qu’il portait à la ceinture l’interrompit.

« Riley, c’est Noah. »

— Tu me déranges alors que je n’ai pas encore achevé le premier acte, s’agaça son interlocuteur. Quoi ?

« J’ai retrouvé les corps de presque tous tes hommes. Je viens de passer devant Sylvester, il est inconscient. »

Le porte-parole d’Evy-Health raidit momentanément à l’énonciation de son subordonné. La colère s’imprima sur ses traits. Il poussa un cri de rage.

— Quatre petites vermines de rien du tout qui me glissent entre les doigts et qui causent les ravages d’une armée ? A quoi vous servez, bande d’incapables ? Qui m’a foutu une bande de bras cassés pareil ? De quoi va avoir l’air l’illustre Riley Hart, hein ?

« Ce n’est pas tout. Tu étais certain qu’elle ne se ramènerait pas, mais la petite est de la partie. »

— Occupe-toi d’elle et du flic !

Riley changea de canal et brailla encore plus fort.

— Duncan !

« Boss ? C’est D. »

— Où es-tu ? Retrouve-moi l’ex-agent et règle-lui son compte, non d’un chien ! je ne vous paie pas pour admirer le paysage !

Ce fut dans un grognement que Riley mit fin à l’échange. Un sourire lugubre naquit brusquement alors qu’il se retournait pour me fixer.

— Mes petits comédiens ne connaissent pas leur texte sur le bout des doigts, mais ce n’est pas grave. Tu es pressé, n’est-ce pas, Alec Jones ? Très bien, alors oublions l’entracte. Mickey ?

Avec un signe de tête, ce dernier se rapprocha pointant son flingue sur moi.

— Tiens-lui bien compagnie, le temps que j’aille chercher personnellement notre invitée d’honneur.

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