Ayan ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- Naya

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Le vent fouettait les cheveux de Naya alors qu’elle dévalait la rue, son appareil photo pendu au cou, oublié. Trop de bruit dans sa tête, trop de mots qu’elle ne savait pas dire. Sa mère lui avait encore crié dessus, des mots tranchants comme des éclats de verre. « Tu ne comprends rien, Naya ! »
Elle voulait crier, hurler, mais le silence lui collait la gorge. Elle serrait les poings, sentant la colère et la tristesse se mêler en un feu intérieur qu’elle ne contrôlait jamais vraiment. Son père était parti il y a deux ans, laissant derrière lui un vide impossible à remplir. Naya n’avait jamais osé demander pourquoi, et sa mère faisait comme si de rien n’était, comme si ça pouvait juste ne pas exister.
Elle avait besoin de fuir. De disparaître.
Alors elle s’était enfuie, pieds nus dans la nuit fraîche, jusqu’au vieux parc abandonné qu’elle aimait. Là, entre les arbres morts et les bancs cassés, elle trouva ce miroir.
Un vieux cadre doré, délavé par le temps, posé contre un tronc, recouvert de mousse et de secrets.
Elle posa sa main dessus. Le verre était glacé, trop lisse, presque vivant. Et dans ce reflet, ce n’était pas elle qu’elle vit. C’était un garçon. Un garçon aux yeux calmes, presque hypnotiques.
« Tu cherches quelque chose, Naya ? »
La voix semblait sortir du miroir lui-même, douce et profonde, un écho familier qui lui fit battre le cœur plus fort.

Le miroir ondulait encore sous ses doigts quand le garçon apparut dans la lumière tamisée.
Ses yeux — d’un gris calme, presque translucide — la fixaient sans ciller, comme s’il lisait chaque pensée qui l’agitait.
« Je m’appelle Ayan, » dit-il d’une voix douce, presque un murmure, « et tu viens de franchir la porte que peu osent ouvrir. »

Naya recula d’un pas, serrant les poings, le cœur tambourinant.
« Pourquoi moi ? » Sa voix tremblait entre défi et peur.
Ayan esquissa un léger sourire, presque triste.
« Parce que c’est toi qui dois comprendre. Ce monde est le reflet de ce que tu caches — tes peurs, ta colère, ton silence. »
Il fit un pas vers elle, mais son regard restait impénétrable.
« Je suis à la fois ton guide… et ton épreuve. »

Naya haussa les épaules, un rire amer lui échappa.
« Génial. Un guide énigmatique qui joue au devin. Parfait. »
Mais sous son sarcasme, elle sentait que ce garçon allait la pousser plus loin qu’elle ne l’avait jamais été.

Le sol sous ses pieds sembla se liquéfier, les contours du parc se dissolvant comme un rêve qui s’efface au réveil.
Naya se retrouva debout dans un paysage étrange, où le ciel oscillait entre un bleu électrique et un gris orageux, et où les arbres semblaient faits de verre fissuré.
Autour d’elle, l’air vibrait d’émotions palpables, visibles : des nuages colorés, rouge colère, bleu tristesse, jaune espoir, dansaient comme des flammes invisibles.

« Ici, » souffla Ayan à ses côtés, « tes sentiments prennent forme. Tu ne peux pas fuir ce que tu ressens. »

Naya fronça les sourcils, le cœur serré.
Elle n’était pas prête à affronter tout ça. Pas encore.
Mais elle savait au fond d’elle que ce voyage serait la seule chance de comprendre ce vide laissé par son père, et peut-être, de se reconstruire.

Un craquement retentit derrière elle. Une silhouette sombre émergea des ombres liquides — une version déformée d’elle-même, le reflet de sa colère et de sa douleur.

« C’est toi, » murmura Ayan. « Celle que tu refuses de regarder. »

La silhouette sombre avançait lentement, ses yeux étincelants d’une rage contenue.
Naya sentit son souffle se couper, son corps prêt à fuir, mais ses pieds restaient figés.
« Qui es-tu ? » cria-t-elle, la voix tremblante mais déterminée.
L’ombre sourit, un rictus cruel.
« Je suis tout ce que tu refuses d’admettre. Ta colère, ta peine, ta peur. Je suis la vérité que tu caches derrière ton masque. »
Naya sentit une vague de colère monter en elle, incontrôlable.
« Je ne suis pas faible ! Je ne veux pas de toi ! »
Mais plus elle criait, plus l’ombre grandissait, absorbant ses mots, son énergie.
Ayan s’approcha doucement.
« Il faut que tu acceptes cette part de toi, Naya. C’est seulement en faisant la paix avec elle que tu pourras avancer. »
Un silence pesant tomba, tandis que Naya regardait son reflet, enfin prête à écouter.

Le monde autour de Naya se brouilla, les couleurs du miroir se fondant en un gris blafard.
Elle se retrouva assise dans le salon de son enfance, les murs tapissés de souvenirs et de silence lourd.
Son père, visage fermé, tenait une valise.
« Je dois partir, » murmura-t-il, la voix cassée.
Sa mère, les yeux rouges, tentait de retenir les mots.
« Pourquoi ? »
Mais il ne répondit pas.
Un claquement de porte.
Et le vide.
Naya, petite, se souvenait de ce moment comme d’une blessure ouverte — une absence qu’elle ne comprenait pas, un abandon qu’elle portait en elle.
Les larmes roulèrent sur ses joues.
« Je t’en veux, » souffla-t-elle au silence. « Pourquoi tu es parti sans un mot ? »

Le décor se dissipa, ramenant Naya face à son reflet d’ombre.
Elle sentit la douleur, la colère, mais aussi une force nouvelle.
« Je veux comprendre… » murmura-t-elle.

Naya ferma les yeux, prenant une profonde inspiration.
« Peut-être que je ne peux pas changer ce qui s’est passé, » murmura-t-elle, la voix douce mais ferme. « Mais je peux décider de ne plus porter ce poids toute seule. »

L’ombre, d’abord hésitante, sembla se dissoudre lentement, ses contours s’adoucissant jusqu’à devenir lumière.
Ayan s’approcha, un léger sourire aux lèvres.
« C’est là que commence vraiment ton voyage. Accepter, c’est se donner la force de renaître. »

Autour d’eux, le monde miroir changea. Les arbres de verre se mirent à scintiller, le ciel devint plus clair, et les nuages d’émotions dansaient en harmonie.

Naya ouvrit les yeux. Elle se sentait plus légère, prête à affronter la réalité avec un nouveau regard.

« Merci, » murmura-t-elle, sincère.
« Ce n’est que le début, » répondit Ayan. « Mais tu n’es plus seule. »

Le miroir se mit à vibrer doucement, comme un souffle ancien qui appelle à revenir. Naya posa une dernière fois sa main sur la surface lisse, sentant le monde miroir s’effacer doucement sous ses doigts.
Autour d’elle, les arbres de verre se fondaient en brume, les couleurs dansaient une dernière fois avant de disparaître.

Puis, soudain, elle se retrouva dans le parc abandonné, le cœur encore battant, l’air frais caressant son visage.
Le vieux miroir, lui, n’était plus qu’un cadre vide, poussiéreux, comme s’il n’avait jamais reflété autre chose que le vide.

Naya se redressa, un sourire léger aux lèvres, une nouvelle force dans le regard. Mais dans un coin de son esprit, une voix résonnait encore, douce et mystérieuse :
« Ce n’est que le début… »

Elle regarda autour d’elle, le monde semblait différent, comme s’il cachait des secrets prêts à être découverts.
Et quelque part, au creux du reflet, Ayan l’attendait toujours.

Épilogue

Le parc abandonné, sous les premiers éclats de l’aube, semblait s’être figé dans un silence presque sacré. Naya avançait sans se presser, laissant ses pieds nus effleurer l’herbe encore humide de rosée. Son appareil photo pendait toujours autour de son cou, lourd de promesses non dites. Chaque pas résonnait avec une lenteur nouvelle, un poids allégé par une force qu’elle sentait grandir en elle, fragile mais déterminée.

Elle n’avait plus peur. Ou du moins, elle apprenait à apprivoiser cette peur, à la regarder droit dans les yeux sans fuir. Parce que fuir, elle savait désormais que ça ne suffisait pas. Son voyage dans le monde miroir — ce monde étrange où ses émotions prenaient forme — avait changé quelque chose en elle, avait ouvert une porte qu’elle n’osait pas franchir avant.

Elle s’arrêta un instant devant le vieux cadre doré, posé là comme un vestige d’un secret trop lourd à porter. Le verre avait disparu, laissant place à un vide poussiéreux, mais ce vide n’était plus un gouffre menaçant. Il était devenu un refuge, un espace ouvert, une promesse muette que la quête ne s’arrêtait jamais vraiment.

Naya posa la main sur le bois usé, sentant sous ses doigts la texture rugueuse, le passé et les mystères qu’il portait. Elle ferma les yeux, laissant son esprit flotter.

« Tu n’es pas seule, Naya… »

La voix d’Ayan, douce et lointaine, lui murmura dans l’esprit. Un frisson la traversa, une chaleur réconfortante qui glissa le long de sa colonne vertébrale. Elle sourit, sachant que ce guide, cette part d’elle-même venue d’un ailleurs, veillait toujours, même quand le miroir semblait silencieux.

Le retour à la maison fut plus doux qu’elle ne l’avait imaginé. La maison n’avait pas changé, mais elle, oui. Elle avait changé. Les murs tapissés de souvenirs semblaient moins oppressants, les silences moins lourds. Sa mère, d’habitude si dure et distante, avait ce jour-là un regard un peu plus tendre, un peu plus humain.

Ce soir-là, assises dans la cuisine, elles partagèrent un repas sans mots superflus, mais avec une présence nouvelle. Naya sentit un poids se lever, même si tout n’était pas encore dit, même si beaucoup restait suspendu dans l’air, comme une musique douce en arrière-plan.

Les tensions ne s’étaient pas évaporées, mais elles avaient changé de forme. Il y avait maintenant une place pour la compréhension, même fragile, même timide.

Dans sa chambre, sous la lumière tamisée de sa lampe, Naya sortit un carnet qu’elle avait depuis longtemps laissé dans un tiroir. Elle prit un stylo et commença à écrire. Pas une lettre à son père, pas un cri de colère, mais une promesse à elle-même.

« Je ne peux pas changer ce qui s’est passé. Mais je peux décider de ne plus porter seule ce poids. Je peux apprendre à danser avec mes ombres, à aimer mes cicatrices, à avancer, pas à pas, vers la lumière. »

Les mots coulaient doucement, un apaisement venu du fond de son être. Écrire devenait une autre forme de photographie, un moyen de capturer ses émotions, de leur donner une forme, une voix.

Le lendemain, Naya décida de partir à la découverte de la ville, son appareil photo en main, prête à traquer la beauté cachée dans les recoins ordinaires. Elle capturait les reflets d’un soleil timide sur les vitres, les éclats de couleur des graffitis sur les murs décrépis, les visages anonymes croisés au hasard.

Chaque image était un fragment de son monde, une façon de dire sans parler, une fenêtre ouverte sur ce qu’elle était devenue : une fille qui ose regarder, ressentir, créer.

Les questions sur son père, sur son départ brutal, revenaient souvent hanter ses pensées. Pourquoi ? Comment ? Était-ce sa faute ? Était-ce celle de sa mère ? Elle ne trouverait peut-être jamais les réponses. Mais au lieu de se noyer dans ce vide, Naya commença à le regarder autrement.

Le vide n’était plus un gouffre, mais un espace à remplir — lentement, à son rythme. Un espace où elle pouvait créer son propre récit, au-delà des absences.

Un soir, alors qu’elles rangeaient ensemble la cuisine, Naya sentit une impulsion. Elle se tourna vers sa mère, hésitante, le cœur battant.

« Maman… je voudrais comprendre. Pas pour chercher à te blâmer, mais pour qu’on puisse peut-être… être un peu plus proches. »

Sa mère la regarda longuement, puis hocha doucement la tête.

« Moi aussi, Naya. J’ai été perdue, effrayée. Je ne savais pas comment faire. Mais je veux essayer. »

Ce fut un petit pas. Pas une révolution, mais une lumière qui s’allumait dans une pièce sombre.

Les jours passaient, et Naya retournait régulièrement au parc. Chaque visite était une exploration, non seulement du lieu, mais d’elle-même.

Un soir, alors que le soleil se couchait en embrasant le ciel de teintes roses et orangées, elle s’assit au pied d’un arbre, son appareil photo posé sur ses genoux. Elle ferma les yeux et respira profondément.

Dans le calme du crépuscule, elle sentit de nouveau cette présence douce, ce lien avec Ayan, ce guide mystérieux.

« Tu avances bien, Naya, » semble-t-il lui dire.

Elle sourit, les yeux fermés.

« Ce n’est que le début. Mais je ne suis plus seule. »

Le miroir, bien que vidé de son verre, continuait de hanter ses pensées. Ce n’était plus un objet de peur, mais un symbole.

Un symbole que la vie est faite de reflets, d’ombres et de lumières mêlées. Que parfois, il faut plonger dans ses propres profondeurs pour renaître.

Naya sentait qu’elle reviendrait. Pas par fuite, mais par choix.

Parce que chaque pas vers elle-même était aussi un pas vers ce monde étrange, mystérieux, où l’on apprend à vivre pleinement.

Ce que Naya avait vécu n’était pas une fin, mais un commencement. Le début d’un chemin où elle apprenait à s’aimer avec ses blessures, à accueillir ses émotions sans les fuir, à construire une vie où elle pourrait enfin respirer librement.

Le voyage serait long, parfois difficile, mais elle savait maintenant qu’elle avait la force d’avancer.

Le monde pouvait bien être chaotique, parfois cruel, souvent beau — mais elle était prête.

Prête à écrire son histoire, une image, une respiration à la fois.

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