Lorsqu'elle contait

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Je viens d'une communauté sédentaire et urbaine appelée les Deux Eaux. Elle fut baptisée ainsi, car elle se situe là où une rivière trouble et brune se déverse dans un large fleuve clair. Les ruines d'une ville s’étendaient sur plusieurs kilomètres à la ronde, et elle aurait abrité dans le passé plus de cent mille personnes. Nous vivions en son cœur, dans quelques bâtiments qui depuis les temps anciens avaient été maintenus et rénovés régulièrement par les membres du village. Les parcs étaient nos champs et nos vergers. Nous produisions principalement du grain et des légumes, et élevions quelques animaux pour leur lait et leur laine. Nous pêchions et posions aussi des pièges dans les bois pour compléter nos repas. Les autres ressources étaient fournies par les échanges avec les communautés voisines. Notre population était d’un peu plus d’une centaine d’âmes, dont la moitié étaient des enfants. Tous n’atteignaient pas l’âge adulte, mais on considérait généralement que survivre aux cinq premières années faisait de nous des membres à part entière. Cinq ans, c’était aussi le moment où nous commencions à nous rendre utile.

La vie était rythmée par les saisons. Au printemps, nous faisions les semis. Le grain qui avait été gardé tout l’hiver au sec était remis en terre. Les plus jeunes restaient au village et fumaient les premières viandes de chasse. Plus tard, lorsque nous étions capables de porter de l’eau et relayer clairement des messages, nous rejoignions les adultes qui travaillaient les champs. Certains amenaient le fourrage aux animaux, les lavaient, nettoyaient les étables. C’était un rôle ingrat, mais qui avait l’avantage de ne pas être sujet aux intempéries. Au moment de la récolte, nous aidions à faire des ballots de paille, rangions le bois de chauffage et participions aux petites tâches quotidiennes qui ne demandaient pas une grande force.

L’hiver était la saison qui ne ressemblait à aucune autre. Les froids extrêmes rendaient les travaux extérieurs pénibles et c’était donc la période des activités intérieures, calmes et intellectuelles. Mais plus particulièrement, c’était le temps des passeurs. Un ou deux d’entre eux arrivaient un peu après les premières neiges, avec des viandes et fruits rares, et des récits incroyables. Parmi les adultes de la communauté, nous regardions comme des aventuriers ceux qui partaient dans les bois pour y poser des pièges. Mais les passeurs étaient encore au-dessus d’eux. Ils étaient une porte vers la connaissance infinie, les monstres oniriques, les musiques exotiques et une multitude de petites technologies que nous n’avions jamais vues. Ils étaient aussi nos précepteurs. Ils nous apprenaient à lire et compter, nous expliquaient les secrets de ce monde et nous enseignaient le solfège et le chant. Ils savaient interpréter la danse des abeilles, reconnaître une plante à la forme de ses feuilles, un oiseau au son de ses sifflements et comprenaient même pourquoi les moulins faisaient briller les ampoules.

Parmi les passeurs qui nous rendaient visite, l’un était un habitué. Plus vieux que les autres, on disait qu’il prendrait sa retraite dans notre communauté, car il y avait de nombreux amis. Il avait la voix grave et dure, le regard froid, et les enfants ne l’aimaient pas beaucoup. Au contraire, il était très apprécié des adultes, et je comprendrais plus tard que ses talents de distillation n’étaient pas étrangers à son succès. Un jour, alors que j’avais environ sept ans, il vint avec son apprentie. C’était la première fois que je la rencontrais et elle me marqua principalement, car je n'avais jamais vu de passeuse. Cette jeune femme deviendrait l’Ardente.

Le soir de son arrivée, après le repas, le vieil homme invita les enfants à se réunir autour du foyer commun. C’était assez inhabituel de sa part et nous étions suspicieux, bien qu’intrigués. Ce fut son apprentie qui prit les choses en main. Elle sortit une flûte en bois au son grave et profond, et commença à en jouer. Petit à petit, nous ne pouvions plus entendre que le souffle du vent, le crépitement du feu et sa mélodie. Une fois les dernières notes envolées, elle se mit à parler. Lorsqu’elle contait, ses mots devenaient des images. Des lutins dansaient dans la forêt, des esprits envoûtaient les voyageurs, des oiseaux immenses indiquaient la voie d’une terre épargnée par la haine et le temps semblait se tordre en une seconde et une éternité.

Elle nous enseigna principalement la musique et le chant, tandis que son maître s’occupait des mathématiques et de la lecture. En dehors des périodes de classe et des soirées de conte, elle était solitaire et difficile d’approche. Nous l’observions souvent, intrigués par cette femme. Elle n’était pas vraiment jolie selon nos standards. Trop maigre, trop petite, le regard froid, elle avait les cheveux sombres et l’expression fermée. De plus, son simple statut de femme en faisait une originale.

La communauté des Deux Eaux n’avait pas de politique stricte concernant les passeuses féminines, pourtant une séparation des rôles avait lieu à l’âge adulte et elle influençait les préférences des plus jeunes. Le matin, les femmes supervisaient les enfants pendant que les hommes étaient dans les champs ou effectuaient des tâches physiques. L’après-midi, c’était au tour des hommes de prendre soin des jeunes alors que les femmes cuisinaient et se chargeaient des travaux manuels ou créatifs. Il n’était interdit ni aux uns ni aux autres de déroger à cet ordre, du moment que tout était terminé à la fin de la journée. Mais ceux qui l’auraient fait seraient passés pour excentriques. Par mimétisme, les filles apprenaient à préparer le repas, reconnaître les plantes aromatiques ou faire des remèdes, mais peu s’intéressaient à la chasse, savaient se défendre en cas d’attaque ou effectuaient les tâches qui demandaient de la force. Elles étaient donc moins enclines à partir à l’aventure en tant que passeuses. Et si l’une désirait le faire, sans recevoir d’interdiction nette, elle aurait sans doute attiré des réactions de surprise et de rejet.

Peut-être du fait de cette incompréhension, l’Ardente avait une aura de puissance physique et mentale qui nous imposait le respect.

Je me souviens qu'un matin, je fus envoyé chercher de l’eau pour le repas. La neige avait déjà fondu et les passeurs ne tarderaient pas à reprendre la route. Sur le fleuve, de gros blocs de glace dérivaient vers l’océan. Le soleil, malgré ses efforts, ne parvenait pas à vaincre la froidure de l’hiver. Quand je suis arrivé au bord de l’eau, j’ai entendu un son derrière moi. Je me suis retourné vers le petit bosquet qui se trouvait là et ne vit rien. Mon cœur battait la chamade. J’hésitais à courir vers chez moi sans mon butin. Je plongeais tout de même mon sceau dans le liquide glacé et reparti en le traînant au mieux. Je fis quelques pas et un nouveau son attira mon attention. Cette fois, j’en étais sûr. Je lâchais le récipient doucement, pour ne pas alarmer une possible bête sauvage, et me demandait si je pouvais atteindre le bâtiment le plus proche plus vite que mon assaillant. C’est le moment que choisit la passeuse pour apparaître. Elle prit le sceau avec un sourire forcé.

- Non, non, disais-je entre mes dents, il y a un animal dans le bois et...

Elle posa sa main sur mon épaule, la maintenant de sorte que je sois bloqué par son étreinte et ne puisse pas courir. Je fus surpris par sa force.

- On rentre.

M’empêchant ainsi de fuir et de déclencher chez le prédateur un réflexe de poursuite, elle me garda proche d’elle et m’accompagna jusqu’à la porte. Elle m’expliqua qu’il vallait mieux rester calme dans ce genre de situation puis me souhaita une bonne journée et s’en alla.

Ce qui marqua le plus mon esprit d’enfant ne fut pas le fait qu'elle m'ait la vie, mais la désinvolture avec laquelle tout ceci avait eu lieu. Tandis que nous étions fiers et nous ventions de nos moindres exploits, cette femme sembla oublier l’incident à l’instant où il se termina. Elle avait en un instant gagné mon respect, plus encore que par ses talents. Lorsqu’elle quitta la communauté quelques jours plus tard, je me joignais au concert de voix qui demandent chaque printemps aux passeurs de rester.

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