Le choix du maître

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Les années passèrent. Mon seizième hiver approchait et ma décision était prise de suivre le prochain passeur qui viendrait dans notre communauté. L’Ardente n’était revenue qu’une fois depuis sa première visite et je n’avais pas d’intérêt à la choisir. J’avais listé mentalement l’ensemble des professeurs qui m’avaient enseigné et les trois ou quatre que je considérais comme compétents.

En effet, lorsque les bases de la langue et des mathématiques acquises, la majorité des jeunes n'assistaient plus aux leçons des passeurs et se consacraient à leur futur rôle dans la société. J’avais pour ma part pris l’habitude de parler avec ces érudits de longues heures sur divers sujets. Si je me rendais compte qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux, je lisais pour clarifier mes connaissances et la vieille bibliothèque était devenue mon repère. Vers mon quatorzième hiver, j’étais capable de tenir des conversations de plus en plus pointues avec eux et je tentais, souvent en vain, de les mettre à défaut. Lorsque je parvenais à leur faire perdre patience, c’était une petite victoire. Ne réagissaient-ils pas parce que je leur prouvais qu’ils se trompaient ? Mon futur semblait tout tracé et les adultes des Deux Eaux parlaient déjà de moi comme de l'apprenti passeur. Mais je ne voulais pas de n’importe quel maître. Il me fallait quelqu’un de carré, scientifique, intelligent, et si possible ayant une vision du monde similaire à la mienne. Ce n’était pas du tout le cas de l’Ardente. Musicienne et conteuse, elle restait seule autant que possible, et lisait beaucoup. Manifestement, c’était une artiste avec peu de connaissances pures. Je ne pouvais m’empêcher d’être déçu lorsqu’elle arriva un peu après les premiers gels.

Mais il y avait encore un espoir, celui qu’un autre passeur s'installe chez nous pour l’hiver. Les jours s'enchaînaient, la neige tomba, et nul ne vint. Pouvais-je rester un an de plus ? Ce serait le plus sage. Sinon quoi ? Partir avec elle ? Changer de maître dès que l'occasion se présenterait ? Non, il valait mieux attendre. Je reprenais donc mon rythme de vie habituel. Cependant, j’avais fondé tant d’espoir sur mon apprentissage que le monde entier sembla devenir encore plus idiot qu’avant. Ils ne savaient parler que de cuisine et de champs, ne s’intéressaient à rien, n’avaient pas de culture, et je me demandais comment j’avais pu supporter leur conversation insipide pendant seize ans. Je perdais patience avec mes amis, m’enfermait pour lire et évitait autant que possible le contact. La promiscuité hivernale ne m’avait jamais autant pesée.

Il ne fallut pas plus de deux semaines avant de me retrouver debout devant la porte de l’Ardente, entre le dégoût des autres, la peur de faire le mauvais choix, et le stress d’être rejeté.

- "Entrez"

La fenêtre était grande ouverte malgré le froid. Sur un plan de travail, des fioles de plusieurs couleurs étaient alignées et elle écrasait quelque chose dans un creuset. Son regard se posa sur moi un court instant, à travers de lourdes lunettes de protection.

"Que veux-tu ?"

Comme à son habitude, le ton était clair sur le fait que je la dérangeais et qu’une bonne conversation est concise. Mon courage rassemblé, je lui répondais donc :

- "Devenir passeur"

- "Pourquoi ?"

Pas un changement dans son attitude, pas de surprise, c’était comme si elle savait exactement ce que j’allais lui dire. Déconcerté et un peu insulté par son absence de réaction, je bombais un peu le torse pour me donner de l’assurance. Je résumais alors mes années de lecture et mon amour pour la science, puis y ajoutais artificiellement un peu d’intérêt pour la musique et un désir d’indépendance et d’aventure. J’avais répété ce discours des dizaines de fois durant l’automne, prêt à répondre aux questions et à faire tout mon possible pour convaincre de ma sincérité. Elle avait versé le contenu du creuset et celui d’une fiole dans un récipient posé sur des braises et le mélangeait pensivement.

"Tu es clairement un bon élève. Mais tu sais, personne n’entre aussi parfaitement dans une définition. Si tu veux être passeur, tu dois prendre conscience de ce qui sera facile pour toi et ce qui ne le sera pas. Pour ça, il te faut une liste de ce qui est vrai, exagéré ou bien faux dans ce que tu viens de me dire. Tu peux revenir demain avec ça."

- "Ce n’est pas vrai !"

- "J’ai du travail."

Elle avait décidé que notre échange était terminé et je quittais la pièce amer. Ma volonté avait été balayée d’un revers de main. Dans toutes les fantaisies de dialogues que je m’étais faites, on m’accueillait les bras ouverts, on me répondait "Je voulais justement t’en parler" ou "j’ai hâte de commencer". Jamais l'idée de ce "reviens demain, j’ai du travail" ne m'avait effleurée. Je n’avais absolument pas l’intention de revenir, mais je ne pouvais pas laisser les choses telles qu’elles. Mon ego froissé ne pouvait se résoudre à lui obéir. Il me fallait la faire venir vers moi, par elle même, pour me dire qu’elle acceptait de me prendre en apprentissage et qu’elle était désolée de m’avoir parlé ainsi. Oui, c’était à elle de faire le premier pas et de demander pardon.

Pour attirer son attention sur mes capacités, je m’habituais a lire dans la salle commune plutôt que dans la bibliothèque. En dehors de leurs classes, je passais du temps avec les plus jeunes pour les aider à comprendre le calcul ou leur conseiller des livres. Finalement, je me mettais ostensiblement un travail afin de résoudre un problème de parasite qui avait sévi tout l’été. J’avais repéré l’emploi du temps de l’ardente et je m’étais calqué dessus. Elle me croisait le matin avant d’aller enseigner, puis avec ses élèves dans l’après-midi, et entendait sans aucun doute parler de mes efforts lors de ses conversations avec les adultes. Je lui prouvais ainsi mon implication et mes intérêts, attendant impatiemment qu’elle décide de me contacter. Et je ne fus pas déçu. Après deux semaines, elle vint me voir tandis que j’écoutais un enfant lire. Je vérifiais au-dessus de son épaule qu’il ne faisait pas d’erreurs. Il était lent, mais je serrais les dents et affichait un sourire afin de ne pas laisser transparaître mon agacement.

- " Tu n’es pas bon acteur."

Je ne l’avais pas entendue arriver. Elle s’approcha et jeta un oeil au texte.

"Ce texte est difficile. Prends plutôt celui-là." Elle tendait un ouvrage à mon élève avec un regard bienveillant qui ne lui allait pas du tout. "Tu n’auras pas besoin d’aide pour lui. Et tu pourras me raconter l’histoire quand tu l’auras terminé d’accord ?"

Le garçon hocha la tête et partit avec son nouveau livre. J'observais avec une pointe de suspicion, malgré mon sentiment de victoire.

"Tu as monté un manège ridicule. Tu t’es vu tapoter ton genou chaque fois qu’il butait sur un mot ? Franchement... Tu détestes être dérangé, mais lis dans la salle commune ? Tu enseignes alors que tu regardes tout le monde de haut ? Et ne parlons même pas des parasites."

Je serais les poings et, pour ne pas bégayer, je formulais ma remarque mentalement avant de la prononcer.

- "En même temps c’est votre rôle de trouver une solution pour les parasites. Si vous le faisiez, je n’aurais pas eu besoin de m’en occuper."

Elle sourit.

- "C’est vrai. J’ai laissé traîner un peu pour voir si tu y arriverais. Mais tu passais tant de temps à te faire remarquer, que tu as oublié d’essayer réellement de résoudre le problème. Je leur ai donné une plante répulsive tout à l’heure. Je ne suis pas impressionnée. Toute cette intelligence gâchée en apparence, alors que je suis persuadée que tu aurais pu le faire. Il va falloir que tu règles ça si tu veux réellement devenir passeur. Ou bien c’est du bluff ça aussi ?"

Tout sentiment de victoire s’était évanoui. Elle était venue par elle même pourtant. J’avais gagné. Sa déception et ses mots étaient autant de poignards brûlants. Je retenais ma rage.

"Si tu veux encore me suivre, viens me voir demain soir. Et c’est ta dernière chance, sinon je te laisserai essayer l’année prochaine. Et je ne crois pas qu’avec cette attitude le prochain acceptera de te prendre."

Je la regardais partir. Mon cœur balançait entre la colère et le respect tant elle avait cette capacité à prendre le dessus de toutes nos conversations.

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