La boîte à images

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Le solstice d’hiver approchait lorsque je me rendis pour la seconde fois dans le laboratoire de l’Ardente. J’hésitais un instant devant la porte. J’avais passé la nuit à tourner dans mes couvertures, incapable de décider de la marche que j’allais suivre. Je me surprenais moi même de l’intérêt qu’elle avait pu susciter chez moi. Bien que quelques semaines plus tôt j’envisageais d’attendre un an de plus, je me tenais face a ce panneau de bois prêt à lui redemander si je pouvais devenir son apprenti. Alors qu’elle avait rejeté ma volonté avec désinvolture, ou peut-être parce qu’elle l’avait rejetée, je mettais ma fierté de côté et obéissais à sa menace. Si ce n’était pas aujourd’hui, ce ne serait jamais. Je rassemblais mon courage, bombait un peu le torse pour me donner l’air imposant et sûr, et frappais à la porte.

"Entre"

Je m’exécutais. Cette fois, la fenêtre était fermée. Les fioles qui couvraient le plan de travail étaient soigneusement rangées, propres, le long du mur, et l’Ardente lisait dans un fauteuil. Elle avait sur le nez une paire de lunettes que je ne lui avais jamais vues. Sa page marquée, elle se leva en souriant. Elle ne pouvait pas ignorer ma défiance à son égard et son air joyeux m’indiquait qu’elle n’y portait aucune importance, ou bien qu’elle était totalement naïve. Je savais très bien que c’était la première option, et j’en étais déjà irrité.

"Je commençais à me demander si tu viendrais." Elle saisit plusieurs ouvrages et me les tendit. Je les prenais et elle me fit signe de m’asseoir. Je feuilletais rapidement les livres. L’un était très ancien, j’en reconnus un autre que j’avais vu auparavant sur les étagères de la bibliothèque et il y avait un carnet écrit à la main, probablement par l’Ardente. Certaines pages étaient annotées pour tenter de déchiffrer des lignes effacées par le temps ou pour donner une précision concernant un point particulier.

Elle semblait attendre une réaction. Je levais donc les yeux vers elle.

- "Qu’est-ce que c’est ?"

- "Et bien, ce sont des livres. Tu vois, il y a des feuilles de papier, et elles sont coupées en..."

- "Je sais ça !"

Elle avait déjà réussi à fissurer ma carapace. C’était frustrant.

- "Dans ce cas, c’est un bon début. Je te présente ton examen d’entrée."

Sa main se posa sur le plus petit et elle commença une explication qui nous mena à travers l’ensemble des documents qui m’étaient confiés. Ils concernaient une technologie perdue qui se nommait photographie. Cette dernière semblait permettre de fixer sur le papier ce que nos yeux pouvaient voir. J’en avais déjà croisées, disait-elle, dans des livres du passé, mais j’avais dû penser que l’artiste était très doué. Le moyen pour obtenir ce résultat n’était plus connu, mais elle prétendait que nous avions toutes les bases scientifiques nécessaires pour le faire. Mon rôle était alors de lire et étudier le fonctionnement de cette technique oubliée et la faire renaître. L’ardente était bien entendu entièrement disponible en cas de besoin.

"Tu as jusqu’à la fin de l’hiver pour faire des avancées significatives. Vu que tu as perdu du temps les deux dernières semaines, ce sera peut-être un peu court pour réussir à aller jusqu’au bout, mais tu dois être capable de me montrer de nouvelles choses en deux mois."

J’ignorai la remarque concernant le temps perdu et hochait la tête vigoureusement.

- "Je vais m’en occuper."

- "J’espère, sinon je repars sans toi. N’hésite pas à venir me demander conseil surtout."

J’acquiesçais et me levais pour partir. Je n’avais pas l’intention de lui demander de l’aide cependant. Elle me laissait une chance de prouver mes compétences et j’étais persuadé qu’avec deux mois devant moi je n’aurais aucune difficulté à le faire. Je lui montrerai que j’étais plus qu’un lecteur, que je pouvais découvrir et créer. Ce défi réveillait en moi l’enfant qui tentait de mettre les adultes à défaut. Mais cette fois, j’entrais dans la cour des grands. Celle qui me permettrait de devenir apprenti et bientôt passeur. Tout ça, je le ferais avec mes propres moyens et je lui prouverais que je valais bien plus qu’elle n’osait l’imaginer.

La première semaine fut perdue en lectures stériles. Je ne comprenais pas grand-chose, me plongeais dans ses livres jusque tard dans la nuit et ne trouvais pas le sommeil avant que les lettres ne dansent sous mes yeux. Le problème me semblait insoluble. Il me manquait tant pour saisir le sens de ses ouvrages que je finissais par l’insulter en cachant la tête dans mon oreiller pour que personne ne m’entende. Si cette technologie n’avait pas été retrouvée, il devait bien y avoir une raison ! Certaines étapes de sa mise en place devaient être irréalisables et la solution était hors de portée. D’ailleurs était-elle capable de le résoudre elle ? Elle voulait seulement utiliser mon génie pour s’octroyer le crédit d’une découverte. Que pouvait-elle savoir alors qu’elle était une musicienne, une artiste qui tentait de se donner un air de scientifique ? Finalement, je m’endormais en rougissant de honte au souvenir du problème de parasite qu’elle avait réglé sans effort.

Au court de la deuxième semaine, je trouvais un ouvrage dans la bibliothèque. Il me permit de décrypter plus facilement les explications chimiques et de cette nouvelle lecture découla une compréhension de tout un pan de la machine. Je me rendais alors compte qu’avant de commencer il serait plus sage de faire quelques tests afin de m’assurer de bien avoir saisi. Pour ce faire, j’avais besoin d’éléments que seule l’Ardente était susceptible de posséder. "Ce n’est pas une demande d’aide, ce sont juste des ingrédients." Je me rendais donc dans son bureau.

C’était la troisième fois que je me trouvais devant cette porte, et chaque rencontre avait été très différente. La première était teintée de doutes quant à ma décision de la suivre, mais de confiance en moi et en mes capacités. La seconde baignait plutôt dans un sentiment d’infériorité parfumé d’humiliation. À présent j’étais fier de moi et luttais contre une froide certitude qu’en quelques mots elle parviendrait à me tourner au ridicule et m’infantiliser. Je frappais malgré tout et entrais à sa réponse. Nous nous assîmes autour d’une table et je présentais mon travail avec le plus d’assurance possible. Afin d’éviter qu’elle ne les pointe elle même, je donnais par moi-même les éléments qui restaient flous dans mon esprit et que je devais éclaircir pour bien comprendre le processus. Je finissais en lui demandant si les produits chimiques dont j’avais besoin étaient accessibles et si je pouvais mener des tests qui me permettraient de valider ma théorie. Mes yeux osèrent alors enfin se poser sur son visage, que je prévoyais moqueur ou hautain. Ce fut tout le contraire. Elle semblait enthousiaste.

- "C’est vraiment intéressant. Tu peux probablement trouver quelques informations utiles dans..." Elle se leva et fouilla un coffre à côté de la porte d’entrée. Dans ce livre."

Je feuilletais l’ouvrage pendant qu’elle regardait ses étagères pensivement.

- "Et pour les produits ?"

- "J’y réfléchis. J’ai ce dont tu as besoin, mais il va te falloir les instruments pour les manipuler. Et je n’ai pas l’intention de t’avoir tout le temps dans mon bureau. Je vais voir avec le conseil si je peux avoir une salle pour toi. En plus, ça te permettra d’étudier au calme. Je viendrais te prévenir dès que ton laboratoire est prêt."

La simple idée d’avoir une salle qui me soit réservée pour lire et étudier fit naître en moi un sentiment d’accomplissement.

Quelques jours plus tard, j’eus enfin accès à mon laboratoire, dans le même bâtiment que celui de l’Ardente. C’était une petite pièce rectangulaire au bout de laquelle s’ouvrait une fenêtre. Le long du mur de gauche, des fioles vides, un alambic, des bougies et des instruments de travail étaient alignés sur un comptoir à hauteur de ventre. La paroi de droite accueillait une table avec une chaise, et des étagères portant des ouvrages et les produits chimiques dont j’avais besoin. J’y passais le plus clair de mon temps.

L’hiver se déroula ainsi. Je revenais la voir de temps en temps et repartais avec de nouvelles idées et de nouveaux livres. Sans m’en rendre compte, je développais un lien de confiance avec elle. J’apprenais à estimer ses connaissances, tout en approfondissant les miennes à mon propre rythme. Sans le lui dire, je décidais d’aller plus loin que ce qu’elle attendait de moi. Pour la surprendre et l’impressionner, je voulais travailler à la confection d’une boîte à images transportable que nous pourrions prendre avec nous le printemps venu. Lui cacher ma tentative me permettait aussi de ne pas avoir à avouer un possible échec. Les jours commençaient à s’allonger et la neige à fondre lorsque je lui montrais enfin l’ensemble de mes recherches et résultats, et avec eux ma machine. Je ne l’avais pas vraiment testée, car je pensais que si c’était une réussite, elle nous appartenait à tous les deux. Il est difficile pour quelqu’un qui a vu ces images toute sa vie de se rendre compte du sentiment que fit naître l’apparition de l’encre sur le papier. Dans ses yeux brillait une excitation tout enfantine et je suis persuadé que la même se trouvait dans les miens. À ce moment, être passeur n’avait plus d’importance. Pas plus que le fait d’avoir été capable de prouver ma valeur. Je goûtais simplement à cette sensation grisante de réussite. J’avais créé quelque chose de nouveau, et de mes propres mains j’avais amené à la vie une technologie morte depuis, peut-être, des centaines d’années.

En y rependant aujourd’hui, je peux dire avec une absolue certitude que je n’ai fait que suivre la voie qu’elle avait ouverte pour moi. Le livre que j’avais trouvé à la bibliothèque et qui avait débloqué mes recherches ? Il reposait bien en évidence afin que je tombe dessus sans froisser mon ego. Et tous les éléments chimiques mis à ma disposition ? Ils étaient disponibles avant même que je ne les lui demande. L’aménagement de mon laboratoire avait été fait bien plus tôt, sinon il n’aurait pas été prêt aussi vite. Elle m’avait confié des mois de recherches dans des archives et vieux livres, me laissant en dessiner les dernières lignes, tout en guidant soigneusement mon poignet dans l’effort. Mais à ce moment-là, je n’en avais pas conscience, et aujourd’hui ça n’a plus d’importance. Le seul impact réel qui en découla fut que j’étais devenu son apprenti.

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