Faire confiance

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Nous quittâmes la communauté des Deux Eaux dès que la douceur du printemps se fit sentir. Les neiges n’étaient pas complètement fondues, mais la température extérieure était positive durant la journée. C’était suffisant selon l’Ardente pour nous permettre de prendre la route. Si une grande partie des passeurs attendaient l’apparition des premiers bourgeons avant de délaisser la chaleur des foyers, L’Ardente était de ceux qui étaient très tôt sur les chemins. Alors que les plantes ne donnaient pas encore de fruits et que les animaux hibernaient, le quotidien dans une communauté lui pesait trop pour qu’elle s’y éternise. Elle enseignait avec plaisir, car c’était à ses yeux un des points de départ vers une ère future. Par l’éducation, elle espérait créer une humanité capable de résoudre ses problèmes durablement et pacifiquement. Mais par leur vie solitaire de nomades, les passeurs perdent l’habitude de devoir s’accommoder aux autres, ce qui les pousse souvent à éviter le contact avec leurs congénères malgré un profond altruisme. Sans être indifférents aux rires des enfants, ils ne supportent pas d’être dérangés par leurs pleurs, et les conversations des adultes au coin du feu les frappent de futilité. De plus, en observateurs assidus de la nature, il leur est difficile de manquer le spectacle qu’elle offre au printemps.

Cependant, ma misanthropie latente et mon admiration atrophiée pour les plantes étaient loin de peser assez pour me donner envie d'affronter le froid. La première journée de marche ne fut pas la plus éprouvante. Mon excitation face à ce nouveau départ était telle que tous mes inconforts avaient peu d’importance. En fin d’après-midi, j’apprenais à construire un abri dont le toit était troué afin de laisser s’échapper la fumée du foyer, à choisir le bois pour le feu, et à reconnaître des racines comestibles. Je me sentais libre, encore sur la lancée de ma réussite concernant la boîte à images, et grisé par ce rythme de vie complètement différent. Ce sentiment de plénitude ne dura pas. La première nuit fut mon retour à la réalité. Si l’humanité passe son temps à bâtir des murs et chauffer leurs maisons, c’est que nous ne sommes pas faits pour dormir dehors. En plus du confort inexistant du sol, je me réveillais régulièrement pour faire alterner mes épaules entre la brûlure des flammes et la morsure du froid. Je gardais tout de même une attitude positive pendant plusieurs jours. Nous mangions les fruits séchés que nous avions en réserve et faisions des infusions d’écorce le soir pour nous réchauffer. Lorsque la sève commença à remonter dans les troncs, nous ajoutions à notre régime des sirops à base d’érable et de bouleau. L’ardente posait des collets avant la tombée de la nuit et les ramassait le matin afin d'agrémenter nos repas d'un peu de viande, mais les prises étaient rares. Le manque de sommeil, la fatigue de nos longues marches et la conscience que j’avais de nos réserves qui diminuaient inexorablement eurent finalement raison de ma bonne humeur.

- "On va marcher comme ça longtemps ? Tu sais où on va ?"

- "Pas exactement."

- "On n’a rien à manger, si on ne rejoint pas une communauté rapidement on va mourir de faim."

- "C’est un risque. Mais je ne connais pas de communauté proche. Par contre, il est vrai que nos réserves sont de plus en plus légères."

Sa désinvolture face à la mort me prit au dépourvu.

- "On ne devrait pas s’arrêter et passer plus de temps à chercher de la nourriture ?"

- "Bonne idée. Nous devrions atteindre une rivière cet après-midi. Nous pourrons même pécher un peu."

Je me demandais comment elle avait pu survivre aussi longtemps avec une telle attitude. Pourquoi était-ce moi qui devais proposer des solutions ? Ou bien visait-elle déjà la rivière ?

Un trou à travers la glace nous permit de nous nourrir quelques jours. Pendant que l’un d’entre nous pêchait, l’autre s’adonnait à la cueillette, renforçait l’abri ou en améliorait le confort, et nous eûmes quelques journées agréables. J’apprenais à construire un fumoir afin de conserver le poisson, et nous en gardions certains dans des cavités que nous avions creusées dans un tas de neige. Mais le printemps est une saison de changement et la pêche devint bientôt impossible à cause de la fonte des glaces. Notre stock, qui avait repris un peu de volume, diminua de nouveau. Rapidement, nous revenions à nos repas frugaux de racines, écorces et sirop. Et ce dernier commençait à s’épuiser également. Je retournais au conflit contre l’Ardente avec la nette impression qu’elle avait de la difficulté à s’adapter au fait que nous soyons deux.

- "Quatre collets seulement pour la viande ? Il ne faudrait pas en mettre le double ?"

- "Non. J’en mettais deux lorsque tu n’étais pas là, j’en mets quatre à présent."

- "Mais nous n’avons pas assez de nourriture."

- "Notre fumoir n’est pas efficace et ne fait qu’allonger un peu la conservation de la viande. Si nous attrapions plus de quatre lièvres le même jour, certains seraient morts pour rien. Et d’autres prédateurs ont besoin de cette viande, tu sais ? Ils ont aussi faim que nous."

La conversation dévia sur le cycle de la nature, les proies et prédateurs, l’équilibre des écosystèmes, et notre vie qui dépendait de cet équilibre. Elle me fit un cours d’histoire, exposa en détail ce que nous savions de la chute de l’Ancien Monde, de son agriculture qui tuait les sols et de la chasse qui décimait la faune locale. Alors que les plus petits mourraient de faim, les plus grands ne voyaient pas que la terre s’étiolait et lorsqu’ils s’en rendirent compte, il était trop tard. La famine poussa les faibles à s’armer et la société s’écroula par le bas. Et que tout était venu au départ du manque de soin qui avait été porté à la nature. Je connaissais déjà tout ça par cœur. Si je doutais souvent de la véracité de ces histoires, le ridicule de la situation me frappait. J’avais peur pour ma survie et elle me parlait d’équilibre et de vision globale. Je n’avais pas l’intention de mourir pour sauvegarder un quelconque écosystème.

"Il est facile d’appliquer les principes lorsque tout va bien. C’est dans le stress et la crise qu’on reconnaît les hommes bons."

J’accusais le coup alors qu’elle venait explicitement de me dire que je n’étais pas un homme bon, mais avais déjà décidé de ne pas prendre en compte son avis. Ma vie valait plus que celle d’un lièvre ou d’un loup affamé.

Le lendemain, un moment d’inattention me permit de mettre mon plan à exécution. Je posais trois collets en dehors des zones dans lesquelles l’Ardente se rendait. J’effaçais tant bien que mal mes traces de pas et retournais à mes activités de la journée. Celles-ci tournaient autour de l’apprentissage des bases de survies : l’allumage d’un feu, la poterie, la confection de couteaux et armes simples, la reconnaissance des plantes comestibles et toxiques. Dès lors, chaque matin, lorsque j’allais chercher du bois, je passais vérifier mes collets. Si l’un d’entre eux me donnait une prise, il me suffirait de le substituer à un des pièges de l’Ardente pour qu’elle ne se rende compte de rien. Avoir un rôle actif dans notre récupération de nourriture sembla apaiser ma faim et ma frustration. Loin de me sentir coupable de ma supercherie, j’étais enfin utile et donc satisfait. Quelques jours passèrent avant que je n’attrape ma première proie. Comme à son habitude, l’Ardente alla ramasser ses collets juste après le repas de midi. Lorsqu’elle revint avec un lièvre, je feignais une heureuse surprise.

- "De la viande !"

- "En effet."

Son ton n’avait rien d’enjoué et je craignais un instant qu’elle n’ait remarqué la substitution. Mais excepté son air préoccupé, elle ne laissa rien paraître et ne me dit rien. L’après-midi se déroula donc sans encombre.

Le soir, alors que nous mangions avec bonheur la chair grillée de notre proie, elle me fit une soudaine annonce.

- "Demain, nous levons le camp."

- "Pourquoi ? On est enfin bien installé, on devrait attendre que le temps soit plus doux."

Si c’était la raison pour laquelle elle avait réfléchi toute la journée, m’en parler aurait été bienvenu. Ses décisions impulsives avaient le don de m’énerver.

- "Tu as raison. Mais nous ne sommes pas seuls alentour et s’ils ne veulent pas le contact je préfère l’éviter aussi."

Une pointe de stress naquit alors. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que nous pourrions avoir des visiteurs. Dans le calme des bois, la nature semblait s’étendre à l’infini tout autour de nous.

- "Tu as vu des traces ?"

- "Non, mais le collet que j’ai ramassé ce matin n’était pas le mien. Ils ont probablement pris notre butin et posé un collet vide à la place. Par chance, nous avons eu une seconde prise. Mais qui sait si c’est la première fois qu’on nous vole."

Je baissais les yeux, honteux. Sa main se posa sur mon épaule.

"Ne t’inquiète pas, si leurs intentions étaient hostiles, nous le saurions depuis longtemps."

Je hochais la tête pour ne pas briser l’illusion et la laisser croire que la peur m’avait fait détourner le regard. Mais ce n’était pas ce qui m’inquiétait. Après s’être rendu compte de la supercherie, elle n’avait pas fait le rapprochement avec notre différend concernant le nombre de collets. Ou bien l’avait-elle fait et avait-elle déterminé qu’elle préférait me faire confiance ? Je me sentais comme le plus bas des hommes d’avoir menti à quelqu’un qui m’accordait une telle confiance, mais ne trouvais pas pour autant le courage de lui avouer quoi que ce soit.

Le lendemain, nous levions donc le camp et reprenions notre rythme de déplacement. Nous marchions jusqu’au milieu de l’après-midi, nous installions, récoltions quelques racines, mangions, dormions, puis partions à nouveau.

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