Les nomades

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Après plusieurs semaines dans le même campement, chaque ruisseau, chaque ouverture du bois étaient devenus familiers. Mon carnet de notes était couvert d’informations à propos des constellations et planètes que nous observions le soir et les plantes trouvées aux alentours. Je pensais alors souvent à ce contraste étrange entre les connaissances dont nous avions hérité concernant l’univers, les soleils et astres divers, et les techniques que nous devions redévelopper afin de réussir à survivre une année de plus. Nous savons qu’il existe des milliards de mondes en dehors du nôtre, certains prétendent même que des humains s’y seraient enfuis avant que la société ne s’écroule et vivaient encore là haut. Pourtant, nous sommes bien incapables de construire des télescopes qui nous permettraient de les voir, et encore moins d’envoyer quoi que ce soit en orbite autour de la Terre.

Après notre départ précipité, l’Ardente m’indiqua que nous allions rejoindre un campement solide qu’elle utilisait régulièrement et qui était partagé par les passeurs qui y laissaient toujours quelques affaires. Après une semaine de voyage, le décor avait beaucoup changé. La forêt était moins dense et les arbres moins hauts. De larges trouées et des lacs parsemaient le paysage. Notre alimentation évoluait aussi. Les feuilles commençaient à se montrer et nous en ajoutions à nos repas. La viande était de moins en moins utile au fil des jours puisque les plantes devenaient suffisantes et nous perdions moins de temps à chasser.

Un jour, alors que nous remplissions nos gourdes de peau dans une rivière, nous vîmes une silhouette de l’autre côté. L’Ardente leva le bras en un signe de salut amical, mais celui qui semblait être un enfant trouva plus prudent de se cacher dans les sous-bois.

- "Il y a un village dans le coin ?" demandais-je.

- "Pas à ma connaissance. Ce doit être un camp nomade."

L’Ardente suivit sans difficulté les traces du nomade, ce qui lui donna un côté effrayant à mes yeux, et nous arrivâmes à leur campement. C’était mon premier contact avec un mode de vie différent de celui des Deux Eaux, en dehors des marchands qui venaient des villes voisines pour échanger de la nourriture et des biens. Nous faisions des réserves au cours de la belle saison et vivions en autarcie dès les premières neiges, ce qui n’est pas le cas des nomades. La plupart d’entre eux se déplacent l’été et se rassemblent l’hiver afin de traverser les mois les plus froids. Ici, les hommes étaient élancés, minces et agiles. Ils avaient un corps sculpté par les longues marches et les chasses en forêt, loin des épaules larges et massives développées par la bêche. Alors que nos femmes avaient tendance à s’empâter à travers leurs activités de couture, cuisine et maternage, les nomades étaient musclées et grandes. Leur regard portait une étincelle différente qui me faisait penser à celle qui se trouvait dans les yeux de l’Ardente. J’apprendrais plus tard qu’elle avait passé son enfance dans une telle communauté, ce qui confirmerait mon impression. Les logements étaient faits de longues branches droites et de peaux, démontables et transportables. Excepté quelques outils en métal, la majorité des objets utilisés étaient de facture très simple et dans des matériaux naturels : des os, du bois, du cuir, quelques perles de verre et de la terre cuite. J’en fis la remarque à l’ardente.

- "Après la chute de l’Ancien Monde" m’expliqua-t-elle "la population était divisée. D’une part, il y avait ceux qui voulaient reconstruire. Pour eux, l’humanité était à son apogée et il fallait retourner dans cet état. Ils se sont installés dans les ruines de villes, ont cultivé la terre encore arable, et ont essayé de rassembler autant de livres que possible dans de grandes bibliothèques. Ils sont devenus les communautés sédentaires, comme celle de laquelle tu viens, et ont donné naissance à des scientifiques qui allaient de ville en ville pour apprendre et retrouver les technologies perdues. Les ancêtres des passeurs en soi."

- "Alors ça fait si longtemps qu’on cherche les technologies passées ? On devrait en avoir redécouvert bien plus, non ?"

Elle fit une grimace et passa le bras autour de mes épaules en une tape amicale.

- "Tu es encore bien naïf. Beaucoup de technologies ont été redécouvertes et perdues à nouveau. Il y a eu beaucoup de guerres de territoire entre ces groupes ou même d’assassinat entre les scientifiques eux-mêmes. Par jalousie, par peur qu’une ville avance plus vite que les autres et prenne le contrôle. Tu viens d’une zone stable, mais ce n’est pas aussi beau partout."

- "C’est idiot."

Elle hocha la tête, puis reprit.

- "Le deuxième groupe de la population était issu d’une part plus pauvre de la société. Ils avaient développé un dégoût profond du système et un rejet de la technologie et de ses œuvres. Pour eux, la science était un outil de contrôle sur la population. En présentant ses lois comme étant naturelles et immuables on empêchait toute argumentation, ce qui permettait de forcer des lois d’oppression. Ils tentèrent donc de s’éloigner de tout ce qui se rapportait à l’Ancien Monde et devinrent nomades. Ils vivaient de chasse et de pêche et évitaient les villes et leurs sédentaires afin de ne pas se laisser aliéner par eux. Les nomades actuels sont les descendants de cette idéologie et ont gardé une crainte presque mystique de tout ce qui touche à la technologie."

- "Mais alors qu’est-ce qu’on fait là en tant que passeurs ?"

- "Bonne question. On profite de leur hospitalité et on leur enseigne ce qu’ils veulent savoir."

- "Ce ne serait pas mieux de leur montrer les bienfaits de la science ?"

Elle fit non de la tête.

- "S’ils vivent heureux ainsi, qui sommes-nous pour décider de ce qui est bien pour eux ?"

Je regardais autour de moi les gens discuter, passer d’un abri à l’autre, rire et vaquer à leurs occupations. Peut-être avait-elle raison, même si j’avais le sentiment qu’ils se coupaient de tant de confort et de facilités, si c’était ce qu’ils désiraient que pouvais-je dire ?

Malgré tout, l’accueil fut chaleureux. Nous fûmes amenés immédiatement au chef de la communauté qui s’entretint avec l’Ardente pendant que je restais à l’entrée de la tente principale. Leur campement était situé un peu en retrait de l’orée de la forêt. J’avais vu la rivière proche et m’attendais à ce qu’elle passe le long des habitations, mais ce n’était pas le cas. Pour éviter l’humidité matinale, ils s’étaient placés en retrait. Ils avaient avec eux un troupeau d’une dizaine de bêtes semblables aux chèvres que je connaissais, mais avec un aspect plus sauvage, le poil plus long et brun. Celles-ci étaient gardées par des jeunes ayant mon âge à l’écart du campement. Je me trouvais à côté d’une tente imposante, assez haute pour m’y tenir debout et abriter une vingtaine de personnes. Devant moi, un foyer était surmonté d’une structure à étage sur laquelle reposaient des aliments qui cuisaient à plus ou moins grande vitesse et température selon la distance avec les braises. Autour de moi, une bonne dizaine de petites habitations étaient uniquement destinées à dormir. Elles m’arrivaient à la taille et étaient constituées de deux peaux. L’une protégeait de la pluie et l’autre de l’humidité du sol. Très utilitaires, elles étaient clairement pensées pour être facilement transportables. Une structure différente se trouvait à ma gauche et je me demandais quel était son rôle. Je me retenais d’aller fureter, de peur de créer un incident.

L’Ardente sortit souriante et m’annonça que nous resterions une semaine avec les nomades afin d’enseigner.

- "Ce sera une bonne occasion pour toi d’apprendre à évaluer le niveau d’un enfant avant de lui donner des exercices." Me dit-elle moqueuse.

Je haussais les épaules et ignorais la remarque même si je comprenais bien à quoi elle faisait référence. La soirée fut une grande célébration en l’honneur de notre arrivée. J’étais flatté par cette attention et me sentis soudain particulièrement important, jusqu’à ce que l’Ardente me souffle qu’ils organisaient ce genre de fête à la moindre excuse. Nous étions invités à passer la nuit dans l’abri dont je n’avais pas reconnu l’utilité et qui était en fait une sorte d’entrepôt. L’Ardente avait poliment refusé la tente principale, car l’activité y durait tard le soir et reprenait tôt le matin ce qui aurait réduit considérablement notre temps de sommeil.

- "Est-ce que tu penses que je pourrais leur parler de la boîte à images ?" demandais-je avant de fermer les yeux.

Elle grogna un peu pour indiquer qu’elle ne dormait pas,

- "Je ne sais pas si c’est une bonne idée. On peut tâter le terrain demain pour voir leur disposition par rapport à la technologie. Certaines communautés sont plus extrêmes que d’autres."

- "Et on fait ça comment ?"

- "Je vais y réfléchir. Dors."

Je me laissais glisser dans le sommeil. Les énormes sacs autour de nous me faisaient imaginer des monstres jaillissant d’un recoin sombre et bien que j’essayais de chasser cette idée étrange, ma nuit fut agitée.

Le lendemain, notre premier jour, je donnais des cours de mathématiques aux plus jeunes. L’Ardente prit en charge l’enseignement des techniques plus poussés et pratique aux adolescents et adultes. Nous faisions classe en plein air. J’étais surpris de voir que peu savaient lire, même parmi les plus âgés, mais ce type de communauté ne s’encombrait pas ou peu de livres. Leur culture était principalement orale. En parallèle, je remarquais que les élèves avaient une mémoire impressionnante et bien meilleure que la mienne, ce qui me frustra légèrement face à des enfants plus jeunes que moi. Le jour suivant, je fus autorisé à présenter ma boîte à images aux adolescents et adultes. Je leur en expliquais le fonctionnement dans ses grandes lignes et l’Ardente gardait un œil sur la situation pour réagir en cas de débordement. Elle m’interdit de la montrer aux enfants pour éviter de leur faire peur. Ce soir-là, elle m’apprit à utiliser un instrument de musique qu’elle avait construit dans la journée. Il était constitué d’un long morceau de bois et de trois cordes. Elle m’entraîna à jouer quelques notes et m’indiqua dans quel ordre les aligner afin d’accompagner un conte qu’elle comptait transmettre. Le troisième jour, je me sentais comme jeté en pâture alors que je devais mettre en application cette courte leçon devant l’ensemble de la communauté. Si l’expérience ne fut pas aussi mauvaise que ce à quoi je m’attendais, j’en sortis tellement tendu que je préférais m’éloigner pour me calmer pendant que l’Ardente continuait d’animer la soirée. Un peu à l’écart, je prenais quelques images de l’Ardente chantant au coin du feu, puis je m’approchais de l’enclos des chèvres. J’y restais un moment à observer les animaux se grouper sous un petit abri afin de se tenir chaud pour la nuit. Un homme vint me parler. Il était plus grand que moi, mais de stature frêle par rapport à la moyenne des nomades que j’avais rencontrés jusqu’alors. Son regard était fuyant, ce qui ne m’annonçait rien de bon et me mit immédiatement sur la défensive.

- "Tu serais capable d’en faire d’autres de boîtes à image comme ça ?" demanda-t-il.

- "Oui" répondis-je, surpris par sa question. "Il me faut juste les bons matériaux. Pourquoi ?"

Il sembla hésiter un instant puis fit signe à quelqu’un de sortir de l’ombre. J’évaluais soudain qu’il se trouvait entre moi et le centre de la communauté. Je pouvais essayer de me dissimuler dans la forêt, mais l’orée était loin et je n’étais pas sûr de l’atteindre avant qu’il ne m’attrape. J’étais prêt à me mettre à courir quand je vis que la seconde silhouette était en fait une jeune femme d’environs mon âge. Elle avait les traits fins et le regard fuyant elle aussi. Elle tenait autour d’elle une fourrure qui la protégeait du froid de la nuit et lui donnait l’air d’avoir les épaules bien plus larges. Je me détendais un peu, mais restais sur mes gardes.

- "Je n’ai pas grand-chose d’autre à t’offrir contre ta boîte à images, mais je me disais que tu serais peut-être intéressé."

Mes yeux passèrent de lui à la jeune femme aux longs cheveux bruns. Il fallut quelques secondes pour que toutes les connexions se fassent dans mon esprit.

"Tu restes ici quelques jours non ?" ajouta-t-il.

Remarquant mon hésitation, il fit signe à la fille qui écarta la fourrure afin que je puisse la voir mieux. Elle fit quelques pas vers moi et cette fois me fixa intensément, ce qui ne fit qu’augmenter mon désarroi. Elle était musclée, sa peau était hâlée et son regard clair ressortait dans la lumière blanche de la lune. Loin de l’esthétique des jeunes femmes que j’avais pu rencontrer dans ma communauté, différente également de l’Ardente qui était de petite taille. Sa main se tendit vers la mienne. Je ne m’étais jamais vraiment intéressé aux gens autres que les passeurs, et encore moins à des relations plus poussées que la conversation. Le contact de ses doigts sur les miens et son regard faisait naître en moi une foule d’émotions contradictoires. J’avais déjà oublié qu’on me demandait ma boîte à image en échange. La jeune femme prit ma main et la posa sur sa joue.

"Si je peux t’aider à trouver les matériaux pour une autre boîte, je le ferais, sinon je peux prendre celle que tu as avec toi."

La remarque de l’homme me sortit de ma contemplation et malgré la douceur de la peau contre ma paume, je sentais que quelque chose dans cette situation me dérangeait.

- "Que se passe-t-il ici ?" demanda une voix que j’identifiai immédiatement comme étant celle de l’Ardente.

C’est alors que je me rendis compte que la musique venant du feu s’était arrêtée. Je me tournais vers ma compagne de route et cherchais quelque chose à dire tandis que l’homme me prit de vitesse.

- "Nous étions en train de conclure un marché."

- "Je n’ai pas accepté." Me défendais-je en retirant ma main de la joue de la jeune femme.

Celle-ci ne me lâcha pas pour autant et s’avança d’un pas. Si proche, à quelques centimètres à peine, que je pouvais entendre sa respiration. Mon cœur battait un peu trop vite et je sentais mes jambes perdre de leur assurance. L’ardente posa les yeux sur chacun de nous tour à tour puis revint sur l’homme. Une expression de rage que je ne lui avais jamais vue se dessina sur son visage alors qu’elle parcourait la distance qui la séparait de lui.

- "Comment osez-vous ?" Sa main se referma sur ses vêtements et elle le força à soutenir son regard. "Comment osez-vous vendre le corps de quelqu’un pour obtenir quelque chose ?"

La jeune femme eut un hoquet de surprise et s’élança pour s’interposer en laissant échapper un faible "père !" Je la retins par le poignet et vis la passeuse se raidir plus encore. Elle souffla entre ses dents serrées : "Et votre propre fille ?" Elle poussa l’homme qui se ratatina et trébucha en reculant. Le surplombant, les poings fermés, elle semblait prête à se ruer sur lui, mais n’en fit rien.

"Ne t’approche plus de mon apprenti."

Il se leva et je lâchais sa fille qui se jeta dans ses bras. Tous deux partirent sans demander leur reste et l’Ardente se tourna vers moi. La colère n’avait pas quitté son regard.

"Tu as hésité."

- "Non, je ne comprenais pas ce qu’il voulait."

- "Menteur. C’est indigne d’un passeur. Ne t’avise pas de me décevoir à nouveau."

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