Fuir, faire face

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Le lendemain, l'Ardente se leva aux aurores. Lorsque j'émergeais enfin, le repas était prêt et une pile de bois reposait à côté de notre abri de fortune.

- "Aujourd'hui, tu améliores le campement pour qu'on y reste plus longtemps. Disons une dizaine de jours. Je vais voir alentour ce que je peux trouver d'intéressant. Ne m'attends pas."

Un sac déjà jeté sur l'épaule, elle disparut dans la forêt sans même attendre de réponse.

- "Oui cap'taine" grognais-je donc pour moi même.

J'avais beau me plaindre, j'effectuais mes tâches sans plus de cérémonie. Notre repas terminé, je commençais à répertorier les arbres et plantes qui poussaient dans le périmètre. C'était un exercice utile afin de déterminer ce que nous pouvions manger dans les jours à venir ainsi que les éventuels baumes et onguents qui pouvaient être faits. Le soleil avait déjà bien entamé sa descente lorsque l'Ardente revint au campement. Face à son mutisme, je l'ignorais simplement en attendant qu'elle vienne vers moi. Une musique déstructurée commença à s'élever alors que ses doigts parcouraient sans passion son instrument à cordes. Plusieurs mois étaient passés depuis notre départ et je ne l'avais jamais vue dans cet état. Mais loin de m'apitoyer sur son sort, j'avais la sensation d'être témoin d'un étalage de faiblesse. Incapable de prendre des décisions fermes, elle ne savait pas non plus assumer ses actes.

Ma représentation bipolaire du rôle de passeur de savoir renforçait mon sentiment. Les connaissances partagées par les passeurs pouvaient être séparées en trois grandes catégories. La première, celle que j'estimais primordiale, était composée de la science, la redécouverte et l'invention. Elle englobait par extension l'enseignement de ces disciplines et leur utilisation dans un contexte précis pour améliorer les conditions de vie des Hommes. C'était une catégorie noble, qui constituait le coeur de la fonction du passeur. Cet impact positif était la raison pour laquelle nous étions acceptés dans les communautés rencontrées et décrivait notre unique mission. Historiquement, c'était autour de ce type de connaissances que tout avait commencé. Nos prédécesseurs étaient appelés "scientifiques itinérants et à mes yeux ce statut n'avait jamais changé. La seconde catégorie, souvent négligée et pourtant vitale, regroupait l'ensemble des techniques et connaissances destinées à la survie. Les passeurs sont des maîtres dans l'art de vivre en forêt et de s'adapter aux conditions naturelles qui se dressent entre eux et leur objectif. Construire un abri, allumer un feu, reconnaître les plantes comestibles ou médicinales, chasser, confectionner des outils, tailler le bois ou la pierre, forger les métaux... L'ensemble de ces techniques pourrait être le sujet d'un livre complet, peut-être de plusieurs. Si on oublie souvent cet aspect lorsqu'on parle d'un passeur, c'est qu'elles ne sont pas utiles lors de leurs rencontres avec la civilisation. Cependant, elles sont l'outil qui permet de découvrir et de transmettre les connaissances de la première catégorie. Les mois passés avec l'Ardente avaient jusqu'alors été uniquement dédiés à ce type de techniques. Je connaissais leur importance et bien que je ne les trouvais pas passionnantes en elles-mêmes, je les considérais comme connexes et vitales. Enfin venait la troisième catégorie, celle qui n'était pour moi que poudre aux yeux et perte de temps. Elle contenait les arts, la philosophie, la compréhension des relations humaines et la recherche d'une forme de sagesse. Certains prétendaient que la solitude faisait des passeurs des philosophes et des sages. Quant à moi je n'y voyais que ruine intellectuelle et mièvreries. Si la science était noble, l'art n'était que pitreries, si les inventions regardaient vers l'avenir, la sagesse était conservatrice et ancrée dans le passé. Ces deux ensembles de connaissances étaient aux antipodes, incompatibles.

Partant de ce principe, je triais les passeurs en deux classes : d'une part les scientifiques qui avaient appris quelques bases artistiques, d'autre part les artistes qui faisaient semblant de faire de la science. L'Ardente m'avait longtemps paru appartenir à la seconde catégorie, d'où ma réticence à la suivre quelques mois plus tôt, mais j'avais révisé mon jugement pour la placer dans la seconde. Tout du moins, c'était le cas jusqu'à ce que je la voie, au bord du feu, dans la lumière du soir, les cheveux en bataille et les yeux vides, à gratter des accords dissonants. Elle m'apparut à nouveau comme une artiste qui jouait à faire de la science. J'enrageais.

Après un repas frugal durant lequel nous avions échangé quelques mots, nous nous couchions en silence. Et alors que je commençais à m'endormir, sa voix brisa mon voile de sommeil.

- "As-tu déjà médité ?"

- "Pas que je sache." grognais-je.

- "Je t'apprendrais demain."

- "On a mieux à faire non ? Cueillir des baies, poser des pièges, faire un fumoir..."

Elle coupa mon énumération.

- "Alors on ne méditera que le matin."

- "Tu pourras faire ça sans moi. Je préfère les choses utiles."

Je ne la contredisais que rarement ainsi, mais je n'avais pas l'intention de me laisser aller dans ses activités d'artiste paresseuse. Et puisqu'elle avait réussi à me réveiller complètement avec ses propositions irresponsables, j'étais d'humeur à enfin exprimer ce que je pensais.

- "C'est utile de méditer." répondit-elle alors "Mais d'abord : dormons. Bonne nuit."

Je m'étais redressé, prêt à lui donner mon avis sur cette journée, mais elle se tournait déjà et me montrait son dos. Je bredouillais donc un "bonne nuit" tandis que tourbillonnait dans mon esprit ce que j'aurais voulu lui dire. J'avais l'impression d'avoir installé le camp seul pendant ses promenades solitaires, et elle n'avait pas même apporté de baies ou de plantes à son retour pour le repas du soir. J'imaginais ses réponses et ses arguments, puis je les contredisais et brisais un par un. Cette dispute mentale dura longtemps avant que mon épuisement ne prenne le dessus.

Le lendemain, nous nous rendions au bord d'une rivière. Habillée légèrement, tout en blanc, elle me demanda d'ôter une partie de mes vêtements. En posant la petite besace contenant un livret, un crayon, et ma boîte à images que j'avais toujours avec moi, je ne savais toujours pas pourquoi je n'étais pas resté au campement comme je me l'étais promis la veille. Les yeux gonflés de fatigue, je m'installais sur une pierre avançant dans le flot calme de la rivière. La lumière du soleil se reflétant sur l'eau m'éblouissait, mais je préférais retenir toute remarque puisque l'Ardente semblait ne pas être à mon écoute. Sur son conseil, je pliais un de mes vêtements pour le poser entre mon siège rêche et ma peau alors que je m'asseyais. Le confort était limité, mais je voyais à quelques mètres de moi que l'Ardente n'avait pas pris autant de précautions pour elle même et décidais de me taire à ce propos également.

- "Maintenant" commença-t-elle "ferme les yeux."

Je m'exécutais.

"Écoute autour de toi. Le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, la rivière qui coule doucement. Prends conscience de ce bruit de fond et pour le moment, oublie-le. Si le monde qui est à portée de ta conscience est un globe au centre duquel tu es assis, alors laisse-le se rétrécir jusqu'à ce que sa paroi se pose sur ta peau et t'englobe. Tu es alors la seule chose existante à portée de ta conscience. Tu entends ta respiration qui soulève ta poitrine régulièrement. Tu sens ton coeur qui bat. Synchronise-les. Ils sont ta vie."

Je me laissais porter par sa voix et suivais ses instructions. La pierre n'était tout de même pas confortable et je bougeais pour me replacer. Notre campement était sans surveillance. Depuis notre départ quelques mois plus tôt, nous n'avions pas rencontré de problèmes. Cependant, il existait quelques chapardeurs comme les ratons laveurs. Étaient-ils en ce moment en train de défaire nos sacs et de dérober notre nourriture ? Il faudrait alors reconstituer nos stocks. C'était l'été et une grande part de notre alimentation était encore cueillie au quotidien. Ce serait bien plus dangereux de se faire voler à l'automne. Je me rendais soudain compte que mon esprit s'était égaré et revenais à l'instant présent. L'Ardente avait recommencé à parler.

"... Comme celui des arbres. Tu fais partie de ce cycle. L'air entre dans ton corps, est transformé, puis en ressort. L'eau, la nourriture, tout te provient de la nature. Et tout ce qui passe par toi retourne à la nature, car tu es naturel. Ni supérieur, ni inférieur, mais égal à chaque être vivant."

Elle laissa un nouveau silence s'installer. Je me demandais si j'avais manqué beaucoup de son discours puis essayais de me recentrer sur moi même. Ma respiration, mon coeur qui battait, et le son autour. Je repensais à l'expérience. L'effet avait été impressionnant, certes, mais la réaction de l'Ardente semblait disproportionnée. Avait-elle vu quelque chose que je n'avais pas perçu du fait de la distance ? Était-elle juste en train de se laisser tomber dans ses superstitions de nomade ? Elle venait de ce type de communauté après tout. Ceux qui rejettent la technologie et en ont peur, pouvaient-ils vraiment devenir des passeurs ? L'autre possibilité que mon esprit effleurait, sans s'autoriser à la considérer sérieusement, était qu'elle avait pensé des applications que je n'imaginais pas, et qu'elles l'effrayaient.

"Je te laisse rester dans cet état de calme aussi longtemps que tu le désires. Quand tu le voudras, tu pourras ouvrir les yeux et regarder autour de toi."

Se doutait-elle que je n'étais pas vraiment calme, que j'avais laissé mon dialogue intérieur dériver ? Quoi qu'il en soit, je restais encore un instant les paupières closes pour feindre un état de méditation. Lorsque je rejoignais la rive, elle s'y trouvait déjà et me tendit un fruit.

"Alors ? Qu'en as-tu pensé ?" me demanda-t-elle souriante.

- "C'était intéressant."

Son sourcil gauche se releva dans une expression de scepticisme.

- "Mais encore ?"

- "Ça m'a laissé le temps de réfléchir. De poser des mots sur mes idées."

- "Alors tu t'es égaré, j'imagine. C'est normal la première fois. Ce n'est pas un exercice facile."

Devais-je mal prendre sa remarque ? Devais-je nier ?

- "Tu ne penses vraiment à rien quand tu es sur l'eau comme ça ?"

- "Cette fois, je pensais, parce que je devais parler pour te guider. Mais généralement, j'ai l'esprit presque vide oui. C'est un exercice de concentration."

Je mangeais en silence, assis sur le bord de la rivière, cherchant mes mots pour aborder le sujet qui me dérangeait depuis plus d'une journée.

- "Par rapport à ton expérience" commençais-je.

Elle posa la main sur mon épaule et secoua la tête en signe de négation.

- "Il est encore trop tôt pour en parler."

- "Pourquoi ? Je ne comprends pas ce qui te pose problème."

Son expression passa de solennelle à surprise.

- "Vraiment ? Désolée. Je n'avais pas considéré cette éventualité."

Cette fois j'étais insulté.

"Connais-tu l'histoire de l'invention de l'insecticide ?"

- "Il y en a plusieurs non ?"

- "En effet. Je vais te raconter la version que je préfère."

Je soupirais.

"Il était une fois, dans une communauté sédentaire, un homme d'une grande intelligence. Il aurait pu devenir passeur, mais par amour pour les membres de sa communauté il décida de rester et de vivre paisiblement avec eux.

Les années sont passées et celle-ci est particulièrement mauvaise. Depuis des semaines, les champs sont infestés un par un d'insectes ravageurs. Mais ce matin, l'homme sort d'une longue nuit. Les yeux cernés de sommeil, une main crispée sur ses notes et l'autre sur un flacon de produit marronâtre dont émane un parfum nauséabond, il sort de son bureau avec un sourire radieux. Il a enfin trouvé la solution à leurs problèmes et il sauvera ainsi sa communauté de la famine. Toute la journée durant, il confectionne son produit et les membres de sa communauté le répandent. Les champs sont sauvés, la récolte bien que réduite par l'attaque est suffisante, et tous survivent à l'hiver. L'année suivante, il vend sa recette aux communautés voisines afin que tous puissent en profiter. Il apporte ainsi la richesse chez lui grâce aux biens obtenus en échange. Nourriture, machines pour les champs, son invention a apporté le confort et le bonheur chez ses semblables."

C'était une version que je n'avais jamais entendue, mais qui exprimait très bien mes aspirations en tant que passeur : permettre aux Hommes de vivre dans le confort et réduire les contraintes qui pèsent sur eux et sur leur survie. Je comprenais pourquoi c'était celle que l'Ardente préférait, mais ne voyais pas en quoi elle devait me faire réfléchir à quoi que ce soit concernant le sujet de notre discussion précédente. Seulement, ce n'était pas la fin de l'histoire.

"Le temps faisant son oeuvre, l'homme devint un vieillard. Et les Hommes étant eux même, une querelle se déclara entre une communauté voisine et la sienne.

La dispute concerne un espace dans la forêt. Les deux communautés disent y avoir planté des arbres et considèrent donc que le verger qui s'y trouve leur appartient. Le temps de la récolte approche et le débat est de plus en plus violent, jusqu'à ce qu'un matin un homme de la communauté voisine décide de vider un seau de produit marronâtre dans la rivière qui leur fournit de l'eau potable. Les premiers signes d'empoisonnement se font sentir chez les vieillards et les enfants qui meurent en l'espace de quelques jours. L'invention qui leur avait apporté fortune les mènent alors à la ruine et l'inventeur expire du fait de son propre génie."

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