Soigner le corps et l'esprit

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Le lendemain matin, ce fut l’odeur des herbes qui infusaient à quelques mètres de moi qui me réveilla. Une silhouette familière s’affairait à trancher des fruits et à réchauffer du pain sur des pierres. La journée précédente avait apporté des réponses à certaines de mes questions, mais en avait posé d’autres, bien plus complexes. Je comprenais enfin les doutes de l’Ardente, mais n’avais aucune solution claire. Les limites d’une science carrée et dure commençaient à m’apparaître. Je me souvenais avoir lu à ce sujet sans y avoir donné grand crédit. "Science sans conscience" me revenait comme une formule floue entendue auparavant. Le discours concernant l’importance de l’équilibre et la prise de conscience des conséquences de chaque acte sur ce qui nous entoure s'appliquait soudain à un cas concret. Enfin, les longues heures de méditations et la musique au coin du feu passaient du statut de perte de temps à celui de recherche de réponse là où aucune n’est bonne.

- "Bonjour"

L’Ardente me souriait et tendait vers moi une tasse d’argile remplie de boisson brûlante. La douceur de ce moment simple me frappa et une boule d’émotion me monta dans la gorge sans source claire. Était-ce l’impression d’avoir posé un jugement toute ma vie et de le voir se fissurer soudain ?

Quelques heures plus tard, nous étions à nouveau au bord de la rivière. J’avais l’esprit plus apaisé que les derniers jours et accueillais l’idée d’une nouvelle séance de méditation avec intérêt. Cependant, ce n’était pas ce qu’elle avait en tête.

- "Déshabille-toi."

Je gardais mon pantalon, comme je l’avais fait la veille.

"Complètement cette fois. Et va dans la rivière."

Elle détourna le regard pour aller fouiller dans le sac qu’elle avait amené et j’en profitais pour obéir et me cacher rapidement en m’asseyant dans le liquide froid. J’avais choisi un endroit où la surface arrivait juste sous mes côtes. Elle s’installa alors derrière moi et commença à me masser le cuir chevelu avec un produit qui dégageait une odeur âcre. Notre hygiène s’était limitée jusqu’ici à des ablutions quotidiennes avec un peu d'eau et un tissu. Je ne m’en offusquais pas vraiment puisque c’était suffisant pour se débarrasser de la saleté. Cette scène pourtant avait une douceur simple qui me réchauffait le cœur et je fermais les yeux pour me laisser aller à sa nostalgie. Plongé dans la rivière, je commençais cependant à trembler. L’Ardente me frotta alors énergiquement le dos. L’impression que ma peau se détachait était un peu gênante, mais au moins j’en oubliais le froid. Elle posa enfin le tissu sur mon épaule.

- "Je te laisse faire le reste, puis tu laveras tes vêtements aussi. Tu pourras me retrouver un peu plus haut sur la rivière."

Elle partit avec une partie des affaires et je restais quelques secondes immobile. Elle avait souvent cette attitude très dirigiste avec moi, qui me dérangeait un peu. J’avais l’impression de ne plus avoir beaucoup de libertés et lui reprochais de ne pas prendre le temps de m’expliquer pourquoi je devais faire telle ou telle chose. Généralement, les réponses venaient par la suite, mais il aurait été bien plus agréable pour moi qu’elle me les donne avant. Elle semblait si sûre et droite dans ses actes que la suivre sans douter était facile. On aurait voulu lui faire confiance aveuglément. Si elle n’avait été passeuse, elle aurait probablement été chef de communauté.

Quelques moments plus tard, je remontais la rivière avec une serviette autour de la taille et mes vêtements humides en main. À moitié nu, je prenais conscience des changements qui s'étaient opérés en six mois. J’avais perdu du poids, mes paumes étaient durcies de corne, ma peau était plus sombre et mes épaules plus larges. J’avais grandi aussi et en plus de la multiplication des poils sur mon torse, ma musculature était plus visible qu'avant. Pourquoi ne m'en étais-je pas rendu compte ? Était-ce la première vraie pause que nous faisions ? Entre les voyages agrémentés de longues conversations, les périodes de collectes et celle de lecture, j’en avais oublié ce que signifiait l’oisiveté. Je rejoignais l’Ardente qui m’indiquait une branche sur laquelle étendre mon linge. Elle portait déjà des vêtements propres et frottait les siens vigoureusement. Après un temps d’attente, elle se plaça derrière moi et entreprit de me couper les cheveux. Il était vrai qu’ils commençaient à former une tignasse épaisse et j’étais heureux de m’en débarrasser. Ce fut ensuite mes joues qui furent rasées malgré mes protestations. J'étais pourtant fier du début de barbe qui s'y développait. Finalement, elle me montra comment passer sur mon visage une crème rêche et une douce afin de soigner ma peau.

- "C’est dans un but de détente, j’imagine ?" demandais-je

- "Tu t’assagis. Il y a peu, tu m’aurais repoussé en disant -inutile ! Je n’en veux pas- "

Elle m’avait imité avec une voix grave un peu ridicule. Elle n’avait pas tort sur ce point.

- "Je dirais que je me ramollis."

Ma remarque la fit rire. Elle entreprit le même processus sur son propre visage et se coupa les cheveux.

- "Si on ne prend pas soin de nous, avec le froid et la faim qui creusent nos mauvaises rides, on finirait par ressembler à de vieux rabat-joie, tu ne crois pas ?"

- "Je ne suis pas encore vieux."

- "Ça viendra bien assez tôt."

- "Ça sonne comme une vieille rabat-joie."

Elle sourit à nouveau. Je me demandais comment j’étais passé en à peine plus d’une journée ici de la colère contre elle à cette ambiance complice. Nous vivions ensemble depuis six mois après tout. C’était peut-être ça qui nous permettait de ne pas nous enfermer dans la rancœur si facilement.

La soirée se termina avec des cours de musique et de chant, puis un massage qui me débarrassa de mes dernières tensions et rancunes. Mon image de la place des arts dans le rôle de passeur avait beaucoup évolué en deux jours, même si je gardais une certaine réticence. Changer totalement d’avis en si peu de temps . J’avais l’impression que ma vision de mon futur se réorganisait complètement, ce qui n’avait rien d’agréable. Mais l’étrange proximité qui s’était manifestée entre l’Ardente et moi, avait été une clef dans mon processus. Peut-être parce qu’elle m’avait donné la sensation d’appartenir à une famille, peut-être parce que du haut de mes seize ans la présence d’une femme ne me laissait pas indifférent, quoi qu’il en soit je comprenais que j’avais encore du chemin à parcourir.

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