Le compagnon de voyage

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- "Bon," annonça l’Ardente un matin "aujourd’hui, on fait nos bagages. Si on s’attarde plus, il sera difficile d’atteindre la communauté du Mont Salé."

Je lui lançais un regard interrogatif.

- "C’est loin d’ici ?"

- "Oui, et nous devons y être avant que le froid ne soit trop présent. Donc au travail."

Je fus surpris en comprenant qu’elle avait déjà une idée précise de l’endroit où nous passerons l’hiver. Généralement, les passeurs ne décident que très tard de la communauté qui les accueillera pour les mois froids. Ils ont une carte sur une peau ou un papier qui retrace tous les campements qu’ils connaissent, et tout en évitant d’aller deux fois d’affilée dans la même, ils choisissent leur lieu d’asile lorsque les nuits se rafraîchissent et que la neige commence à tomber. Je me demandais ce qui pouvait la pousser à tenter de rejoindre une communauté qui était si lointaine qu’il nous fallait reprendre notre voyage avant la fin de l’été. Peut-être visait-elle à nouveau un composé chimique rare, comme celui qu’elle avait échangé chez les nomades quelques semaines plus tôt. Quoi qu’il en soit, nous entamions un long trajet.

Après plus d’une dizaine de jours au même endroit, nous avions assez consolidé le campement pour qu’il tienne plusieurs mois. Nous terminions donc de renforcer la structure et placions les biens non périssables à l’abri. Ainsi, si nous voulions y retourner une autre année, ou si un passeur le trouvait, il pourrait réutiliser les lieux. Dans nos sacs, nous emmenions toujours les bases de survie : nourriture, couteau, briquet, et vêtements. S’y ajoutait notre matériel de travail : papier, crayon et instruments de musique. L’Ardente avait aussi les produits permettant de confectionner sa poudre et j’emportais pour ma part le résultat d’heures d’entraînement à la sculpture et ma boîte à image. Malgré mes réticences, j’abandonnais rapidement mes œuvres dans les bois car elles pesaient un poids non négligeable.

Ce soir-là, l’Ardente s’installa pour la première fois avec moi pour continuer ses recherches et mieux comprendre le fonctionnement et l’utilisation de son explosif. J’étais surpris, mais il semblait que le fruit de ses réflexions allait vers une transmission de ce savoir à l’humanité. C’est ainsi que notre rythme de voyage fut construit. Nous nous levions au lever du jour, mangions et partions au plus vite. Lorsque le soleil atteignait son apogée et que la température devenait trop pénible pour marcher nous nous offrions une pause repas. Nous reprenions notre route quelques heures l’après-midi quand la chaleur était supportable. Puis nous nous arrêtions à nouveau. Pendant que l’un montait le camp, l’autre faisait de la reconnaissance autour, cueillait des plantes et installait une canne à pêche. Puis nous faisions un feu, mangions, et terminions la soirée en travaillant sur les formules de la poudre.

Un matin, je la voyais se débarrasser de quelques produits qui auraient été encore comestibles en fin de journée. Je m’approchais curieux.

- "Qu’est-ce qu’il y a ? C’est moisi ?"

- "Non, j’en laisse un peu à notre compagnon de route."

Je regardais autour de moi sans comprendre mais oubliais vite l’incident. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’entendis un craquement dans les bois. Je me dressais et saisissait un couteau à ma portée en scrutant les fourrés. Réflexe inutile, somme toute, puisqu’avec la lumière des flammes tout apparaissait noir en contraste. L’Ardente me fit signe de m’asseoir.

- "Ne t’inquiète pas." Dit-elle, imperturbable. "Il nous suit depuis bientôt une semaine."

J’écarquillais les yeux et mon cœur manquait un battement.

- "Il ?"

Elle se mit à rire, ce que je trouvais particulièrement désagréable.

- "Un chien, un chien, du calme... Je lui mets des restes le matin pour qu’il continue."

- "Des restes ? Mais pourquoi ? Il ne faut pas nourrir la vermine !"

On m’avait toujours appris à ne pas encourager la propagation des chiens. Ils vivaient en meute, fouillaient les décharges et attaquaient les animaux d’élevage, ou parfois même un enfant isolé.

- "Pardon", s’excusa-t-elle, "Je n’avais pas pensé que tu avais été élevé sans chiens."

Elle avait adopté ce ton qui avait le don de m’énerver, celui qu’on prendrait face à un idiot en lui disant "J’avais oublié que tu ne savais pas lire" ou "Désolé je croyais que tu savais compter jusqu’à dix". En clair, une façon de me faire comprendre que j’étais encore plus inculte qu’elle ne le pensait, de quoi froisser même un ego plus solide que le mien.

- "Qu’est-ce que tu veux dire par là encore ?"

- "Dans l’Ancien Monde, les chiens étaient domestiqués et c’est encore le cas dans beaucoup de communautés. La tienne le fera sûrement à son tour. Avant, il y avait même des chiens avec des caractéristiques très reconnaissables. Tout petits ou très grands, blancs ou noirs, les oreilles et les pattes plus ou moins longues, on les élevait pour l’apparat ou pour aider dans le travail."

- "Mais en quoi il nous est utile ? Il mange juste notre nourriture et nous suit !"

- "C’est vrai, mais il éloigne d’autres animaux qui pourraient vouloir faire de même. Et lui, nous le connaissons, il ne nous fera pas de mal."

Cette idée renversait tout mon système de valeur en catapultant un nuisible au rang de compagnon utile et je préférais ne pas m’enfoncer dans un débat que je savais perdu d’avance.

Toujours est-il que l’animal nous accompagna pendant quelque temps et fut mon premier contact amical avec un canin. Bien que je ne fis que voir sa silhouette de loin. Un soir, il disparut. Selon l’Ardente, il avait été chassé d’une meute et nous avait suivis jusqu’à en croiser une autre et la rejoindre.

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