Préparer l'hiver

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Nous reprîmes la route après environ une semaine d’étude dans les ruines. La communauté dans laquelle nous allions passer l’hiver était encore loin et les matinées se rafraîchissaient. Nous consacrions un partie de notre temps aux récoltes des noix et faisions sécher des fruits au-dessus du feu pendant la nuit. Nos prises de chasse et de pêche étaient fumées ou épicées pour prolonger leur conservation et nous mangions principalement des produits périssables afin de ne pas toucher à nos réserves qui seraient vitales à la fin de l’automne. Mon sac s’alourdissait chaque jour. J’avais la désagréable impression que celui de l’Ardente restait léger, mais avais déjà arrêté de me plaindre pour ce type d’inégalité. Elle m’aurait répondu en riant que je devais m’endurcir ou que ce n’était pas grand-chose par rapport à mes futures années en tant que passeur. Elle manquait cruellement de tact, mais était dotée d’un réel don pour l’enseignement. J’étais alors persuadé que ma formation ne durerait pas plus de deux ou trois ans. C’était peut-être simplement qu’elle voulait que je parte le plus vite possible, mais malgré sa difficulté évidente à gérer les relations sociales j’avais l’impression qu’elle ne regrettait pas de m’avoir emmené. Le lien que nous avions tissé au fil des mois était franc et profond.

La pression de l’hiver était de plus en plus présente, mais nous nous arrêtions encore de temps en temps pour prendre des notes concernant les plantes, fruits et graines que je ne connaissais pas. Un soir, elle revint de la chasse avec un lièvre et le posa devant moi alors que je terminais d’ajouter des détails dans une de mes descriptions botaniques.

- "Aujourd’hui, parlons un peu de médecine."

Je levais un sourcil, l’air dubitatif, me demandant ce qu’elle avait trouvé pour égayer notre journée.

- "On ne devrait pas finaliser la poudre plutôt ?"

Elle secoua la tête en signe de négation.

- "On en a déjà fait beaucoup. Sortir la tête du pot et faire d’autres choses nous permettra d’en voir le contenu sous un autre angle quand on y reviendra."

Elle prit un couteau de pierre et éventra l’animal devant moi.

"Le lièvre est un mammifère, comme nous, nous sommes assez proches biologiquement. Mais je ne t’apprends rien. Alors, cite-moi les organes que tu connais."

- "L’estomac, les poumons, le cerveau" commençais-je, sûr de moi "Le cœur, le... la vessie"

Je fouillais mon esprit pour en sortir quelque chose d’autre, mais elle me regardait déjà avec un sourire amusé.

- "C’est pas mal ce que la moyenne des gens connaissent, mais je suis sûre que tu peux faire mieux."

- "Le foie et les reins aussi" ajoutais-je alors, tentant de ne pas la décevoir.

- "Oui, bien, on va s’arrêter là. Commençons donc par ce qui sert à manger."

Elle m’indiqua quelles parties étaient consacrées à la digestion, puis étendit petit à petit à d’autres organes. Nous passions toute la soirée à les regarder, toucher, comparer et elle m’expliquait ce que nous savions du rôle des différents éléments de notre corps. Si les premiers soins sont une technique répandue, car vitaux, la biologie et la médecine sont plus rares. Les connaissances qu’avaient les anciens sur notre fonctionnement interne étaient immenses et certains prétendent qu’ils ne pouvaient pas mourir de maladie. Cependant, peu de passeurs se spécialisent dans ce domaine et les ouvrages qui en traitent sont si compliqués que leur déchiffrage est un projet qui peut prendre des années.

- "Mes connaissances sont limitées" m’avoua-t-elle alors "si tu t’y intéresses, on peut essayer de trouver un passeur qui s’est penché sur le sujet et tu pourrais le prendre pour maître."

- "Tu essaies de te débarrasser de moi en fait."

- "Sans doute, mais tu as l’air de ne pas vouloir me lâcher."

Si elle avait répondu avec cette désinvolture habituelle, j’avais vu passer un instant de tristesse dans ses yeux.

Le froid tomba sans prévenir et nous ajoutions du jour au lendemain plusieurs couches de vêtements durant nos voyages. Je commençais à m’inquiéter et la mémoire de notre printemps famélique était encore bien présente. L’Ardente quant à elle arborait un sourire enfantin, en particulier lorsque les premières neiges arrivèrent. Je la soupçonnais d’avoir délibérément ralenti notre course pour pouvoir vivre le début de l’hiver à l’extérieur de la communauté. J’assistais à quelques scènes touchantes : des écureuils jouaient dans la neige, des oiseaux nous suivaient dans l’espoir de nous voir abandonner un peu de nourriture et l’Ardente dessinait des formes géométriques sur le sol du bout d’un bâton. Trois jours plus tard, nous atteignions l’endroit qui serait notre refuge pour les mois morts. Je découvrais une nouvelle communauté sédentaire et étais surpris d’apprendre que leur fonctionnement était très différent de celle des Deux Eaux. Leur hiérarchie n’avait que peu de points communs avec ce que j’avais connu, ils élevaient d’autres animaux et plantaient d’autres plantes, mais les conversations au coin du feu étaient les mêmes. Ils avaient les mêmes soucis, les mêmes aspirations, et pour la première fois depuis des années je pris plaisir à me mêler à mes semblables, à boire un peu, et à passer du temps en leur compagnie.

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