Chapitre 51 : un rêve éveillé
Se réveiller auprès de sa moitié… Dossan avait dix-sept ans lorsqu’il avait vécu cette expérience pour la première fois.
C’était un mercredi après-midi. Ils étaient retournés à l’internat après le déjeuner et au lieu de faire leurs devoirs ensemble, Dossan et Blear s’étaient jetés dans le lit. Ils s’étaient endormis. L’un en face de l’autre.
Aujourd’hui, avec exactement dix-sept ans de plus, Dossan se réveilla de nouveau à ses côtés. Il y avait quelques mois qu’ils se fréquentaient maintenant, mais ce matin-là, lorsqu’il ouvrit les yeux, le temps se suspendit.
Au travers de son sommeil, Blear était restée intacte. Il glissa son regard sur chacun de ses traits ; sur ses paupières fermées et ses joues relâchées ; écoutant chacune de ses précieuses respirations. Il l’observa plonger son nez sous la couverture, sur le point de se réveiller. Elle était là, auprès de lui. Il espéra que ce sentiment ne disparaisse jamais en croisant son regard.
Blear lui accorda rapidement un sourire. D’une douceur sans égal. Et au soupir qu’elle poussa, il devina son contentement. Instinctivement, ils se rapprochèrent l’un de l’autre, front contre front. D’abord pour se réchauffer, ensuite pour se saluer. Elle l’embrassa. Lui une deuxième fois, avec parcimonie.
Après tout ce temps…
Comment était-il possible de s’aimer encore autant ?
Cette question, ils se l’étaient tous les deux posée avant de se remettre ensemble ; s’aimeraient-ils comme avant ? La réponse, aussi évidente soit-elle, les avait emportés dans un tourbillon. Ils s’aimaient différemment, mais plus intensément que durant leur adolescence. Au point de ne plus pouvoir attendre, et d’envisager d’habiter ensemble. Il n’était plus question de perdre du temps. Ainsi, s’étaient-ils retrouvés à fêter le nouvel an ensemble. Comme un essai — une première approche pour leurs deux familles respectives.
Dossan ne manqua pas le regard qu’elle planta dans le sien. C’était une chose qui ne les avait jamais quittés : cette façon de se comprendre sans parler. Comme si un fil réunissait leurs pensées.
- Que se passe-t-il ?
Elle avait deviné son trouble. Il ne fut pas surpris, et apprécia la façon dont sa voix, malgré la sécheresse de sa gorge, resta douce et posée. Cela le ramena à la réalité. Le malaise s’insinuant en lui, il se tourna sur le dos. Se comprendre, c’était bien. Parler, communiquer, c’était autre chose. Blear l’y invita en se rapprochant lentement, puis en glissant sa main sur son torse.
- Je suis stressé, avoua-t-il, en fixant le plafond.
Leurs regards se croisèrent sur l’oreiller.
Elle était prête à l’écouter ; lui à se confier.
- Je ne sais pas comment je vais retrouver Kimi, ce matin, dit-il, d’un ton incertain. Comment je devrais la saluer… ou si elle voudra me saluer…
Blear n’avait pas été là pour voir la façon dont il lui avait serré le poignet la veille, mais il le lui avait dit. L’image le hantait et il s’en voulait de ne pas l’avoir prévenu plus tôt des complications auxquelles il faisait face avec Kimi.
- J’ai voulu faire bonne figure, mais… je suis perdu. Je ne sais plus quoi faire avec elle. J’ai essayé de discuter. Elle m’a envoyé paître. Donc, j’ai décidé de lui foutre la paix. De l’ignorer…
Comme s’il n’acceptait pas ses propres mots, Dossan remonta dans le lit. Blear l’imita en s’appuyant contre la tête de lit.
- Je ne veux pas qu’elle croit que je l’ignore, parce que je me suis mis avec toi. Qu’elle croit que je l’ai abandonnée. C’est…
Il tira distraitement sur ses cheveux.
- Je comprends, fit Blear.
Elle avait aussi vécu une période difficile avec son fils. La façon dont sa main resta dans la sienne le rassura.
- Moi aussi, je me pose toutes ces questions. Je suis à la fois inquiète et fâchée contre mon propre fils.
- Fâchée ?
- Oui, répondit-elle, simplement. Il n’a pas été correct avec Kimi, ni avec Jena. Et en même temps… je ne l’avais jamais vu comme ça. Ça me brise le cœur.
Dossan fronça les sourcils.
Il resta silencieux, troublé de ne pas y avoir pensé.
- Je ne sais pas non plus ce que je devrais dire ou non à Kimi. Je ne me sens pas en position de lui faire la morale ou d’essayer d’être gentille avec elle… pour essayer de me faire bien voir. En fait, je pense que, dit-elle avant d'aplatir ses lèvres ensemble. Je pense qu’on devrait lui laisser de l’espace.
Blear marqua un temps et ramena ses genoux vers elle.
- À l’époque où j’avais l’impression que Sky me haïssait, j’ai fini par comprendre quelque chose. Il ne me haïssait pas. Il avait un conflit interne à résoudre. C’est uniquement quand il l’a résolu qu'il est revenu vers moi. De la même manière, je crois que la colère de Kimi n’a rien à voir avec toi ou moi. Ils doivent arranger leurs problèmes avec Sky. Il faudra peut-être du temps… mais je crois qu’elle reviendra.
Le léger doute sur son visage jeta un malaise en Dossan.
- Donc à moins qu’ils se soient réconciliés dans la nuit, on est foutus.
Blear pouffa.
- Cela réglerait sûrement tous nos problèmes, oui, dit-elle, en se blottissant contre lui.
Un instant, l’un contre l’autre, ils fermèrent les yeux.
Dossan souffla, laissant le poids de ses inquiétudes de côté :
- J’aimerais que ce soit aussi simple…
- Moi aussi, j’aimerais qu’ils soient heureux. Comme nous, murmura-t-elle.
En se décollant de la tête de lit, Dossan prit le temps de la détailler. Elle avait raison. Ensemble, ils étaient heureux.
***
Lourd. En se réveillant, la tête enfoncée dans l’oreiller, Kimi fronça les sourcils. Ses doigts s'enfoncèrent dans le coussin tandis qu’une douleur lui vrillait les tempes. Son corps lui sembla peser trois tonnes. Elle parvint à peine à redresser la nuque, s’aidant de ses bras pour se retourner.
La joue écrasée contre le matelas, elle cligna des yeux face aux rayons qui inondaient la chambre. Mêlés à ses cheveux en désordre, ils formaient des filets d’or. Peut-être était-elle encore en train de rêver ?
Elle soupira en les dégageant, frottant ses paupières du bout des doigts. Un goût amer lui remonta en bouche.
Kimi se figea dans le lit.
Sa main resta suspendue à ses lèvres. La veille lui revint d’un bloc ; le salon, le champagne, Jena. Son cœur se contracta d’abord, puis se mit à battre de plus en plus fort.
“Je t’aime.” lui revint brusquement.
Le feu aux joues, ses genoux remontèrent jusqu’à son torse. Jena disparut de son esprit, Sky y occupant dès lors toute la place. Elle n’arrivait pas à y croire. Sous les draps, elle vibra en se remémorant la façon dont les cheveux du garçon avaient frôlé sa joue après l’avoir embrassé. Il l’aimait. Kimi retomba sur le dos, respirant fort. Elle repoussa sa couverture, d’un coup. De manière incontrôlée, ses pieds se mirent à gigoter, martelant le matelas. Un rire lui échappa, tandis qu’elle se redressa face à la chambre dans laquelle Sky l’avait abandonnée.
L’excitation retomba. Il l’aimait, mais était-ce réel ? Kimi ferma les yeux, en déglutissant et en fouillant dans ses souvenirs, pour se rassurer. Elle repensa à ses mots. Une lame glissa entre ses côtes. Elle n’avait pas répondu à ses sentiments. Qu’allait-il penser ?
Et s’il changeait d’avis ? S’il retournait vers Jena ? Son estomac se serra. Non. Elle attrapa sa nuque en plissant les yeux. Il fallait qu’elle se calme. Cela fonctionna quelques secondes, avant de vérifier l’heure.
Sur son téléphone, pas encore midi. Tout le monde devait être levé à cette heure-là. Sky, mais surtout son père… Un poids lourd lui tomba sur les épaules. Comment allait-elle faire face à ce dernier ? Et à Blear, après tout ce qu’elle avait fait ? Elle avait gâché la fête. L’ambiance. Tout.
Kimi posa les pieds à terre. Sa nuque était raide, son corps lourd, mais elle n’avait pas le choix. Elle ne pouvait pas rester enfermée dans cette chambre toute la journée. Surtout parce que c’était celle de Sky. Si quelqu’un se rendait compte qu’elle avait dormi là…
Et elle était en pyjama, évidemment.
Dans cette maison, on s’habillait avant de prendre le petit-déjeuner. Elle l’avait appris de Charles. Elle espérait d’ailleurs ne pas le croiser dans le couloir.
Son malaise s'accentua lorsqu’elle sortit de la chambre. Son sac étant inaccessible, elle fit les premiers pas vers les escaliers avec la boule au ventre et enfouie sous sa crinière blonde. C’était un détail, mais le matin chez Dossan, Kimi attachait souvent ses cheveux en une queue-de-cheval.
La voix de ce dernier lui parvint immédiatement lorsqu’elle se glissa à hauteur de la première marche. Il devait la détester. La main moite, elle serra la rambarde et descendit, le salon s’ouvrant à elle petit à petit.
Tout semblait normal.
Dossan, qui était assis dans le canapé. Charles à ses côtés en train de lire et commenter un journal papier. Sky assis à la grande table du salon. En le voyant, le cœur de Kimi fit un bond.
Il était en train de prendre son petit-déjeuner, lui aussi en pyjama, décoiffé. Il ne l’avait pas encore vue. Et puis, il leva brièvement les yeux de son assiette. Kimi eut le souffle coupé. Elle ne se souvint pas comment être arrivée au bout de l’escalier.
- Tu es réveillé, Kimi. Bonjour.
Charles apparut devant elle avec un visage neutre. Trop neutre. Elle n’aurait su dire s’il lui en voulait. Derrière lui, dans le fauteuil, Dossan se retourna en grimaçant.
- Bonjour.
- … Bonjour, bredouilla-t-elle.
- Le petit-déjeuner est servi, reprit Charles.
D’un large geste, il désigna la table où Sky était déjà assis. Kimi remercia le majordome en tirant sur les manches de son haut. Où allait-elle se placer ? Elle s’avança, la tête chancelante, ne sachant comment agir. Il était là, fourchette en main, de temps en temps à lui lancer un regard dont elle n’arrivait pas à déceler l’émotion.
Comme en pilote automatique, Kimi s’assit, attrapa la bouteille de lait et se servit un bol de céréales. Une chaise, et l’épaisseur de la table, seulement, les séparaient dés lors. Cela aurait été bizarre, si elle s’était assise devant lui. Encore plus, si elle s’était mise à l’autre bout de la table. Là, ils n’étaient pas si proches. Pas si loin non plus. Du coin de l'œil, elle le regarda boire son café. Elle avisa chacun de ses gestes, lourds, amplifiés.
Sans vraiment les mélanger, elle se mit à remuer ses céréales. Le bruit de la cuillère contre le bol résonna dans son crâne.
Ce silence la comprimait.
Elle déposa la cuillère. La reprit, en inspirant trop fort et en croisant les jambes. Kimi eut un tressaut. Il releva la tête. Sous la table, le pied de Sky avait effleuré le sien. Elle se noya aussitôt dans son lait, embarrassée.
C’était bête. Ils s’étaient juste touchés par inadvertance, et pourtant… Elle eut envie que cela recommence. Si elle le rapprochait… juste pour voir, que se passerait-il ? Elle sentit le pied de Sky. Ce dernier ne l’avait pas reculé. Au contraire. Doucement, il l’avança et le glissa contre le sien. À peine, mais suffisamment, pour l’avertir. Sur le point d’exploser, Kimi riva son regard dans le sien. Il la fixait. Avec cette allure dans les yeux — pas seulement de la gêne. De l’impatience. Et elle ne savait pas quoi en faire.
Déstabilisée, elle avala quelques cuillerées sans goût. Puis elle attrapa son bol et se leva brusquement.
Il lui fallait de l’air.
Fuir.
En entrant dans la cuisine, elle se glissa face à l’évier et lâcha enfin un souffle.
- Ça va ?
Kimi sursauta.
Sa main se crispa sur le bord de l’évier. Sky l’avait suivi. Elle ne l’avait même pas entendu rentrer. Après un temps, où elle jaugea si elle devait se retourner ou non, elle le sentit se hisser à sa hauteur. Ce dernier déposa délicatement sa vaisselle dans l’évier, puis se mit en retrait. Il n’était qu’à quelques pas.
Plus aucune table ne les séparait.
Plus rien, sauf peut-être cette pudeur fébrile. Kimi déglutit en ressentant la même chose qu’à table. Elle fut incapable de détacher son regard du sien.
- Oui, je…
Elle ne savait pas quoi dire non plus.
Sky prit le relais :
- Est-ce que je t’ai mis mal à l’aise ?
- Non, répondit Kimi, trop rapidement. Enfin…
Elle gigota la tête.
- Un peu, balbutia-t-elle.
En pinçant les lèvres, elle bloqua son regard dans le sien. Un silence épais se glissa entre eux. Puis, à force de se jauger, ils se renvoyèrent un sourire. Léger. Embarrassé. Presque invisible.
- Pour hier… se lança Sky.
Son souffle se coinça.
- J’ai rien dit au hasard. Je voulais que tu le saches. Mais… peut-être que je devrais être un peu plus…
Sans même s’en rendre compte, il fixa ses lèvres. Il se glissa ensuite à ses côtés, dos à l’évier.
- Sérieux, dit-il.
Une chaleur remonta le long des bras de Kimi. Elle appuya son épaule contre la sienne. Sky garda le regard fixe devant lui. Il se tendit. Doucement, leurs doigts se frôlèrent.
- Je ne voulais pas non plus te mettre mal à l’aise devant les parents, expliqua-t-il, en déglutissant.
- Oui…
- Je sais pas trop comment on devrait… leur dire ou…
- Ou ne rien dire.
Sky avait attaché ses doigts aux siens.
- Ouais, fit-il, en un souffle.
Ils se regardèrent. Aucun des deux ne lâcha la main de l’autre. C’était leur secret. Pour le moment. Frustré, Sky lâcha un soupir ; Kimi émit un rire. Elle se rapprocha juste un peu. Juste pour oser. Puis se redressa.
- … Où est ta mère ?
Sky tourna la tête vers elle. Il comprit.
- Dans son bureau. Je te conseille de t’habiller… et d’aller droit au but.
***
Le bureau de Blear se situait dans le couloir principal, tout droit, en face de la porte d’entrée. En s’y glissant, Kimi perdit toute la chaleur contenue dans le salon. Elle s’était habillée, comme Sky le lui avait conseillé.
Ce dernier n’avait rien dit de plus. Ils s’étaient quittés ensuite, chacun récupérant sa chambre. La scène lui était revenue en boucle en enfilant son pull, puis son jean. Ils auraient pu s’embrasser. Le sentiment que tout pouvait s’arrêter d’une minute à l’autre gravitait encore en elle. Elle avait eu l’impression de rêver.
Mais elle mit tout de côté.
Elle avait traversé le salon sans regarder son père, refusant de se faire influencer, d’être amadouée.
Entre Dossan ou Blear, elle ne savait pas lequel lui faisait le plus peur, mais elle avait décidé de commencer par elle.
Il fallait que ce soit elle. Avec son père, ce serait plus long.
Kimi n’attendit pas longtemps devant la porte de bureau. Elle toqua presque aussitôt. L’attente, en revanche, fut difficile. Les secondes s’étirèrent, comme avant un rendez-vous chez le proviseur.
Elle tendit l’oreille.
- Oui.
Elle attrapa la clenche, sans hésitation. Il était trop tard pour ça. Mais lorsqu’elle entra, Kimi fut frappée par l’atmosphère de la pièce. Elle tomba directement sur Blear, installée derrière son bureau. Elle était en train de déposer son téléphone sur le côté. Elle eut l’impression de déranger.
Son regard perça le sien. Glacial.
Kimi fit un pas en arrière, oubliant presque ce pourquoi elle était venue.
- Hum…
Le son lui échappa.
Blear la regarda avec attention, sans bouger, attendant calmement.
Elle joignit les mains.
- Oui ?
Kimi sentit une montée de larmes la menacer.
- Euh…
Mais elle la chassa.
- Je voulais m’excuser pour hier, dit-elle, d’une voix faiblarde. Je sais que j’ai gâché la fête… et je m’en veux.
Sky lui avait dit d’aller droit au but. Elle l’avait fait, mais elle ne se sentit pas mieux pour autant. Son comportement avait dépassé l’entendement.
Repliée sur elle-même, elle ne put esquiver le regard de Blear. Celui-ci était toujours impénétrable, jusqu’au moment où elle acquiesça.
- Oui, tu as gâché la fête.
Kimi trembla.
- Mais j’apprécie tes excuses. Je suis contente que tu sois venue me trouver, dit-elle en glissant ses doigts le long de son stylo. Tu veux t’asseoir ?
Elle ne bougea pas, prise au dépourvu.
- Je t’en prie, assieds-toi, fit Blear, d’un ton plus court. Ce n’est… Je ne me suis jamais retrouvée dans cette situation, j’aimerais qu’on prenne le temps.
En l’écoutant, Kimi s’exécuta, les yeux figés sur elle.
Blear continua à tripoter son stylo.
- Je ne doute pas du fait que tu te sentes coupable.
Sa voix, plus douce, lui fit baisser la tête. Autour de Blear, tout se transforma. La façon dont son regard l’aborda, ses gestes carrés devenus minutieux.
- Je n’ai rien à te pardonner non plus. Je sais que ce n’est pas à moi que tu en voulais.
Elle avait tout compris. Les larmes que Kimi avait essayé de chasser revinrent d’assaut. Elle les garda bloquées entre ses paupières.
- Même si… ce serait bien qu’on s’entende assez pour que tu ne jettes pas du champagne partout dans ma maison. Je -
Blear s’interrompit. Elle n’avait jamais vraiment su contourner les choses. Elle hésita à peine.
- Je ne sais pas comment je devrais m’y prendre avec toi. Je n’ai ni envie de te réprimander, ni envie de faire semblant.
Kimi manqua de dire quelque chose.
- Je n’ai pas envie de te forcer à m’apprécier ou à me forcer à faire en sorte que je te plaise. J’aime simplement ton père.
Une larme coula sur la joue de Kimi. Elle l’essuya vite.
- J’ai envie qu’on s’entende. Je ne sais juste pas encore comment faire.
- Moi non plus…
Blear la détailla.
- C’est bizarre cette situation, dit Kimi, la gorge nouée.
- Je suis d’accord, fit Blear. Et ça ne doit pas être évident…
- Quoi ?
- De se retrouver sous le même toit que Sky, répondit-elle, en tiquant.
- … oh.
Elle ne savait pas. Kimi acquiesça seulement. La veille, et depuis longtemps déjà, l’idée lui avait paru insurmontable. En une nuit, tout avait changé. Elle n’avait pas envie de cacher la vérité à Blear, mais elle ne voulait pas non plus percer ce secret. Ils n’étaient même pas ensemble…
Le cœur lourd, et léger à la fois, Kimi releva les yeux vers Blear. Elle avait l’air de la comprendre. Prudemment.
- Tu…
Kimi eut l’impression que quelque chose resta bloquée en elle.
- J’ai un appel, constata Blear, en regardant son téléphone. Tu peux y aller. Merci d’être venue me voir, lui dit-elle en souriant.
En se levant, Kimi aperçut le nom de Marry sur l’écran. Elle détourna les yeux avant de lui lancer un sourire maladroit. Puis, elle quitta la pièce.
Les épaules de Blear s’affaissèrent aussitôt. Elle porta sa main à son front tout en attrapant le téléphone.
“Tu ne ressembles pas tellement à ta mère.”
Elle avait failli.
Kimi avait fermé la porte derrière elle sans s’en rendre compte. Une étrange sensation la parcourut. Elle était soulagée, mais… quelque chose clochait. Dans le couloir, le bruit du salon l’attira. Elle entra, sans détour, et retrouva son père assis dans le fauteuil.
Penché en avant, téléphone contre l’oreille, il parut bien moins détendu que précédemment. Kimi s’arrêta immédiatement.
Elle l'entendit dire, la voix serrée :
- Ce n’est pas vrai.
Comme si la réalité lui échappait.
Puis quelque chose se passa sur son visage. Une cassure.

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