Seulement quatre

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Mortimer baisse la tête en soupirant.

— C’est ce que vous, les humains, appelez un acte manqué, non ?

— Tu veux bien rester encore un peu avec moi, dans ce parc, Mortimer ?

Il ne me pose aucune question et nous nous asseyons sur notre banc. La nuit est maintenant bien installée. Le clocher sonne dix heures, éclairé par la pleine lune. De la musique nous provient de notre gauche, du skate-park certainement. C’est un des lieux où les jeunes viennent se retrouver entre eux pour parler et boire quelques bières. Le croassement des grenouilles se mêle aux chants des grillons. Les lucioles sont également de sortie ce soir. L’odeur du jasmin a remplacé celle du chèvrefeuille.

Nous profitons de ce moment. Les silences en disent souvent plus que des paroles. J’étire ce moment au maximum mais j’ai déjà fait mon choix et il est temps.
Je me lève du banc et me rapproche de l’arbre. Je regarde l’accessoire que Mortimer a laissé tout à l’heure.
Une multitude d’images me reviennent en tête : mes enfants jouant et riant à mes côtés, comme dans une bulle dont je ne fais pas partie, la tristesse et la résignation dans les yeux de mon épouse lorsque nous sommes seuls, l’effort colossal que je dois déployer pour faire bonne figure devant mes amis les plus proches.
Je n’ai pas vécu de drame, j’ai tout pour être heureux, et c’est cela le plus dur à vivre. Je regarde passer ma vie, à distance, sans jamais avoir réussi à me rapprocher. Cette distance avec les autres, avec la vie, m’est devenue insupportable.

Mortimer me rejoint. Il pose sa main sur mon épaule.

— Certaines personnes ne sont pas faites pour la vie, tu ne me contrediras pas, n’est-ce pas, Mortimer ?

Il ne répond rien. Entre nous, il n’y a jamais eu ni mensonge ni phrase toute faite.
Je tends la main et prends à deux mains le manche de l’objet posé contre l’arbre. Mortimer se fige.

— Il n’est pas trop tard, Maxime. Repose-la, je t’en prie, dit-il dans un souffle.

Ma main court le long manche en bois et s’arrête avant la lame courbe.

— Je suis fatigué, Mortimer, tellement fatigué.

— Je sais, mon ami, répond-il d’une voix douce.

D’un geste lent, je la rends.

Mortimer attrape la faux et la cale sur l’épaule. Avec ce geste, je laisse sur place un fardeau que j’ai porté trop longtemps, sur de trop frêles épaules.
Une sensation étrange envahit mon corps, comme si la brise d’été me traversait. Je regarde ma main, je vois au travers. Tout mon corps devient translucide.

— Je dois me mettre en route, Maxime.

Il se dirige vers la sortie du parc. Je lui emboîte le pas.

— Tu le savais depuis que je me suis assis à tes côtés ce soir, n’est-ce pas, Mortimer ?

— J'avais quatre noms sur ma liste ce soir. Pas le tien.

Un silence s’installe. Nous marchons, d’un pas lent, hors du parc.

— Tu vas me manquer, Maxime.

Nous laissons derrière nous le parc. Je marche à ses côtés sans me retourner. Nous croisons un couple se rendant certainement dans un des nombreux bars de la ville. Il passe sans nous prêter attention. Mes pas sur le pavé ne se font plus entendre. Une ruelle sombre que je n’avais jamais remarquée se trouve devant nous. Nous l’empruntons, le noir nous absorbe sans aucun bruit.
J’apprécie le son de ce dernier silence.

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