Beauce
Les champs de colza, blonds, jaunes pâles comme autant de petits poussins courant dans tous les sens jusqu'à l'horizon, peut-être même au-delà ; des armées d'hyménoptères butinaient laborieusement, s’engluant jusqu'à la gueule d'un bon pistil bien crémeux.
J’arpentais la terre lourde et généreuse des champs que je destinais en héritage à mes enfants. Je me souvenais du temps, pas si lointain où je semais le blé, céréale qui, ici en Beauce, poussait sans effort. Au mois d’août, pour les moissons, toutes les âmes de la ferme s’égayaient autour de notre domaine. Héritée des générations précédentes, notre exploitation nous assurait un avenir serein. On chargeait les remorques, orientant avec précision le grain afin qu’il ne tombât pas par terre. En vain, le blé était comme l’eau, il coulait... Mais ce n’était pas important, les graines repousseraient à la saison suivante, à moins que quelques corneilles ne vinssent les glaner.
Notre tracteur n’était pas très puissant, mais comme jadis, les lourds chevaux de trait, il effectuait sa tâche sans rechigner. Le travail essentiel de la moisson terminé, on ramassait et on liait la paille qu’on jetait à la fourche sur le plateau tiré par notre rutilant Renault orange. Une fois les bottes destinées à la litière des bêtes mises à l’abri dans la grange, on rentrait les foins, afin que nos vaches eussent de la nourriture pour tout l’hiver. Dès lors, le gel ou la neige pouvaient bien ensevelir les herbages, notre cheptel ne crèverait pas de faim !
Le remembrement commençait à remodeler le paysage de nos plaines. Les haies disparaissaient avec l’inimaginable et indispensable faune qu’elles hébergeaient. Les parcelles de polycultures fusionnaient pour n’offrir au regard qu’un océan de blé, ondoyant sous les brises d’été vers un hypothétique et inaccessible horizon où le ciel et la terre se confondaient.
Mais très vite, pour des raisons de rentabilité, les céréales cédèrent la place à la culture intensive du colza. Le doux parfum de pain chaud qui émanait de nos champs de blé fut submergé par l’odeur putride des crucifères destinés à la production des agrocarburants. Alors, au bord de l’écœurement, j’ai signé un contrat de fermage avec une société d’investissement agraire. Nos enfants auront d’autres joies que les nôtres, tant mieux pour eux...
La Beauce, je l’ai assez vue, mon épouse également, elle a maintenant des envies de farniente et de promenades vers les calanques. Je dois me résigner à revendre notre vieux tracteur orange à un collectionneur d’engins agricoles, un déménageur va venir charger nos meubles, ainsi que la cuisine en formica pour les emporter vers le Midi de la France.
Accueillis avec bienveillance par les Provençaux, nous cultivons désormais notre nouveau bonheur ainsi qu’un petit lopin près de notre maisonnette, un mas, comme on dit ici. S’il existe un endroit pour mourir, c’est dans ce pays, où l’horizon est moins loin, où la mer est vraie, avec des vagues salées qui ondulent près des rivages, où la campagne est plus parfumée qu’une femme du monde...

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