Base
Flip, flac, flip, floc…
lL '''LbLe bruit de pas ricoche le long de la ruelle détrempée. La pluie acide vient de cesser depuis quelques minutes, persuadée d’avoir dissout les badauds dans les rigoles noires et grasses de la ville. Ne reste sur le trottoir que quelques flaques de lumières et de pluie entremêlées. Engoncé dans sa vieille combinaison imperméable, les épaules voutées, son long nez quasiment collé à la visière-écran, La Fouine avance d’un pas nerveux dans la nuit.
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errant dans le dédalle de ruelles désertées, l
La Fouine ressasse les évènements de la soirée : son entrée dans le bar, la discussion avec Diago, l’échange…
Jusque-là, tout se déroulait pas trop mal, puis est apparu le vieux poivrot. Au beau milieu du box, la combi d’extérieur tourbichonnée sur les hanches, une bouteille de whisky à la main, marmonnant dans la grisaille de sa barbe, arrosant partout au gré de ses gesticulations. Un vrai curé à goupillon le jour de grand-messe. Puis, sans un regard pour les occupants de la pièce, le pochard ouvre la mallette, jette un œil à l’intérieur et boum ! La pièce se volatilise et avec, le sac de Diago et les biftons qu’il contenait. Pas même le temps d’en palper une liasse…
L’espoir que Diago ait été blessé dans l’aventure reste bien maigre, ce genre de malfaisant a la peau dure. Il a reculé vers le fond de la salle quand le clochard est apparu. Celui-là, par contre, on n’est pas prêt de le revoir. Une bonne moitié de son corps a repeint le plafond au moment de la déflagration et le reste doit ressembler à un kebab un poil trop cuit.
Le plus curieux est, qu’à part la bouteille de whisky, le vieux n’avait rien en main. Pas le moindre truc ressemblant à un explosif. Il est vrai que La Fouine n’a pas eu trop le temps de rentrer dans les détails. L’instant suivant, propulsé par la déflagration, il s’est retrouvé à quatre pattes dans le hall de la Lune Douce. Tout content d’être indemne. Aussi, quand la fusillade a éclaté, se sentant de trop dans cet incompréhensible règlement de compte, il a détalé vers la sortie sans un regard en arrière.
Le seul point positif, dans l’ampleur de la catastrophe, c’est qu’après l’incendie du bar de nuit, Diago ne pourra plus vérifier la qualité de sa marchandise. Pour le moment, l’important est qu …
- Hep, La Fouine !
Stoppé net, il cherche dans le noir d’où provient la voix. Une voix insolite, indéfinissable, au timbre vaguement connu.
Dans le renfoncement d’un immeuble tout proche, une silhouette, plus obscure que le coin d’ombre ou elle est tapie, se déplace légèrement. Restant toujours hors de vue, l’étrange voix reprend.
- On est pressé La Fouine ? Quelque chose à se reprocher ?
- Qui t’es toi ? T’es d’la poule ?
Quelque chose tinte alors aux pieds de La Fouine. Surprit, il sursaute, s’essayant à conserver une stature assurée sans cesser de frissonner de frousse. Baissant les yeux, il aperçoit un anneau métallique.
- T… T’as, t’as perdu une rondelle mon gars ?
- Fais plutôt gaffe à pas perdre la tienne, La Fouine… bien que sur ce point, j’arrive surement trop tard ?
X-22, le rob-flic d’arrondissement, s’avance sous la lumière des panneaux lumineux.
- J’n’avais pas reconnu votre voix, m’sieur X-22.
- Normal, j‘imite celle de Coluche dans l’Inspecteur Labavure… Mais t’es pas branché sur les films du siècle dernier, j’suppose…
La Fouine acquiesce, ignorant totalement de quoi le flic bionique peut bien vouloir parler, trop occupé à refréner le début de panique qu’il sent grimper dans son dos à petits coups de serres glacées. Quel manque de chance, tomber sur ce robot déjanté et fureteur. Il suffit que les capteurs de l’androïde perçoivent son trouble, ou l’odeur de brulé que la pluie n’a peut-être pas entièrement éliminé de sa combinaison, ou qu’il en vienne à poser des questions sur l’incendie du night-club, ou que... et merde… funeste soirée !
- Dis-moi, la Fouine, t’aurais pas un truc à te reprocher par hasard ? Tu transpire tellement que çà frise la déshydratation ?
Celui-ci, s’apercevant soudain qu’excessivement il sue, s’essuie subrepticement la senestre au verso de son pardessus.
- Au fait, je cherche des infos sur un vol de livres rares au Musée Caraveau, reprit X-22, tout en récupérant l’anneau métallique d’une pince couinante et tremblotante. T’es au courant de rien, par hasard ?
La Fouine se détend quelque peu. Voilà au moins une histoire dans laquelle il n’a pas trempé le plus petit doigt. Tout en regardant X22 remettre en place ce qui ressemble à un joint de bouchon de vidange, il répond d’un ton qui se veut léger.
- Comme tout le monde, je sais ce que j’en ai lu sur le réseau. Du coin de l’œil il indique le journal qui défile en boucle à l’intérieur de sa visière.
- T’es peut être bien cinéphile au fond, La Fouine, pour me balancer une classique pareille.
- Heu… Mais si j’apprends qu’que chose, pensez bien M’sieur X-22 que vous serez le premier au courant.
- Arrêtes de me donner du monsieur, çà me refile des fourmis au bout des pinces. Bon, comme j’ai à faire ailleurs, je vais te laisser le bénéfice du doute.
Il s’approche un peu plus de La Fouine et, lui tapotant amicalement l’épaule, ajoute.
- Mais tache de trouver un déodorant efficace le prochain coup, sinon tu seras bon pour le poste et une bonne petite séance d’essorage.
- Heu, oui. Hé, heu, bonne soirée m’sieur X, heu, bonne soirée X-22…
De nouveau seul et plutôt surprit par le geste affectif du tas de ferraille, La Fouine cesse peu à peu de trembler. Il était idiot de paniquer, même un Rob-flic ne peut faire le rapprochement entre sa présence dans cette rue et l’incendie de la Lune Douce.
Quelque peu soulagé, il reprend sa marche du pas hésitant. Après la brève interruption du robot casse-pieds, le souvenir de ses récents malheurs revient en force et sa démarche se fait plus saccadée. Tandis qu’une de ses épaules se soulève par à-coups, animée par un involontaire tic nerveux, son regard oscille sans arrêt de droite à gauche. De chaque recoin obscur, il imagine le regard dément de Diago le transpercer de part-en-part.
Ses pieds se remettent à frapper nerveusement le trottoir… flip, floc, flip, flac, flic, flag…
Trois jours avant – 10H32
Ouvrant distraitement l‘ouvrage, Yeng Fou parcourt d’un œil rapide le texte à la calligraphie presque effacée. Une moue dubitative se dessine sur ses lèvres pincées. Pour donner plus de poids à son incertitude, son arcade sourcilière droite de soulève légèrement. Encore une page parcourue de haut en bas, à la va vite et le bouquin claque en se referment d’un coup sec. Un désinvolte mouvement circulaire du poignet et le vieux livre rejoint l’étalage dans un nuage de poussière aussi antédiluvienne qu’artificielle.
- Hmm, combien ?
Soulevant le nez du livre qu’il fait mine de lire, le bouquiniste l’observe par-dessus ses lunettes LCD en demi-lune. La faune qui arpente habituellement les bords du canal est souvent originale, mais celui-là est vraiment gratiné. Asiatique, petit, très petit même, comparé au flot d’asiatiques traversant l’Europe en tous sens depuis la troisième crise des « surprimes ». De véritables lunettes en cul de bouteille, des cheveux noirs lisses plaqués en arrière, habillé en costume rayé et serre-col sous la combi semi-transparente, une vraie caricature. La facture du vêtement de protection taillé sur mesure est cependant impeccable, et si ses gouts vestimentaires sont douteux, il n’en va pas de même de ses gouts livresques. Sur tout le paquet de chinoiseries qui encombre un coin de la translucide bulle d’étalage, il a d’emblée repéré le seul livre qui pouvait avoir une quelconque valeur. Un ouvrage en papier de riz, relié cuir de buffle, dont les illustrations sont de petites merveilles. Le quidam est connaisseur et semble avoir du répondant. Il va falloir jouer serré.
- Et combien monsieur en donnerait ?
- Mille deux cents me semble un chiffre tout à fait adéquat…
- Mille deux cents quoi, nouveaux-euros ?
- A moins que vous n’acceptiez des Yuans, il semble que le nouveau-euro soit effectivement la monnaie ayant, pour l’instant, court dans votre pays. Non ?…
Le bouquiniste en perd ses lorgnons, ce qui permit à Yeng Fou de voir qu’ils sont faux et qu’à l’intérieur défile un film porno. De son côté le commerçant essaye de mieux jauger le chinois. Ou ce gars se moque de lui ou il a affaire à un fou furieux. Voyant apparaitre, de la poche intérieure de la veste de l’asiatique, une liasse de plaquettes neuves et flamboyantes, il opte pour la seconde solution. Il lutte encore un peu pour l’honneur, invitant l’acquéreur à jeter un œil sur l’ensemble de sa marchandise qu’il sait sans grande valeur. Le chinois le stoppe d’un geste négligent.
- En fait je cherche plutôt des recueils de poésie de Li Bai ou Wang Wei de l‘époque Tang. J’ai ouï dire que je pouvais trouver ce genre de trésor dans cette ville.
- Alors là, faudrait dévaliser un musée pour trouver ce style d’ouvrage.
- La provenance m’intéresse beaucoup moins que la qualité des œuvres. Si vous entendez parler de quoi que ce soit, je séjourne au Méridien.
Il laisse les billets sur l’étal, sort de l’abri transparent et part avec son livre sous le bras, sans ajouter un mot. Le bouquiniste le suit des yeux un instant, incertain de la manière dont il faut comprendre ses paroles.
Yeng Fou contemple son acquisition en repartant vers le centre-ville. Mille deux cents n-euros pour un livre aux illustrations grossières et à la calligraphie sans intérêt, c’est très drôle. Il pourra toujours s’en servir pour caler la table brinquebalante de sa chambre d’hôtel. Perdu dans ses réflexions il manque de trébucher sur les jambes d’un vieil exclu adossé au parapet du canal. Il s’excuse d’un léger signe de tête, se dépêchant de s’éloignant du clochard à l’aspect peu ragoutant. Il ne fait pas assez vite, cependant, pour éviter qu’une forte odeur ne frappe ses narines. Magnanime, il préfère l’attribuer au déversoir putride du canal tout proche.
Il est vrai qu’avec la sécheresse qui dure depuis une quinzaine d’années, la Garonne a vu son eau se raréfier et il est maintenant impossible d’alimenter correctement le Canal du Midi. Plusieurs péniches, prisonnières d’un fond de vase desséché, témoignent d’une vie ancienne ou l’on pouvait naviguer de l’Atlantique à la Méditerranée. D’un simple geste, Yeng Fou pourrait abaisser la visière de sa coiffe, recréer le paysage d’hantant et son auvent de platanes… Il préfère garder la vérité et sa ligne d’arbres réduits à l’état de squelettes aux bras levés.
Ignorant le passé perdu qu’il côtoie, Yeng Fou cotinue sa promenade sur les berges, son livre sous le bras, le bourdonnement de la ville en bruit de fond. Bientôt ses pensées le ramènent vers son enfance à Beijing, les promenades avec son père au bord lac Beihai, sa petite main noyée dans celle de l’adulte. Il se rappelle ses petits pas accélérés, pour ne pas se laisser distancer, suivant fièrement le rythme de la marche, souriant aux anges malgré son épaule endolorie par la traction du bras paternel. Il se souvient des haltes sur les berges herbeuses qui plongeaient avec douceur dans l’eau trouble, dans la torpeur des après-midis ensoleillés au temps où l’on accueillait encore un orage d’été comme une bénédiction rafraichissante. Il pense surtout avec nostalgie aux merveilleuses histoires racontées par son érudit de père.
Et parmi toutes ces histoires, celle qui le hante depuis cette époque. Celle qui l’a amené à quitter sa chère bibliothèque et à faire ce voyage insensé dans cette ville de province européenne. Celle pour laquelle il a passé tant d’années à rechercher ce livre bien particulier de Wang Wei.
Yeng Fou laisse affluer le souvenir de ces années de galère. Les longues heures à fouiller tout ce la Chine compte comme archives sur la guerre des Boxers. Une recherche rendue plus difficile encore par la nécessité de rester aussi discret que possible. La fortune dépensée en pots de vin pour accéder aux documents classés. Les peurs chaque fois qu’un bibliothécaire ou qu’un voisin de table se montrait trop curieux. Toutes ces années perdues sans découvrir la moindre piste. Jusqu’à ce coup de chance, une publicité sur le réseau pour l’exposition du livre de Wang Wei au Musée Caraveau dans cette ville de province française.
Voir ainsi son livre apparaitre spontanément dans un site d’art littéraire juste au moment où il va arrêter les recherches… Manifestement ses ancêtres veillent encore sur lui.

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