IA 3

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Le jour même – 45 minutes plus tard

Engoncé dans une combinaison imperméable qui a connu des jours meilleurs, les épaules voûtées, la visière-écran abaissée pour se protéger de la bruine corrosive, il avance seul dans la nuit. La lumière des panneaux publicitaires projette son ombre sur le sol terne, étirant démesurément le nez qui lui a valu son sobriquet. Le bruit de ses pas résonne, se perdant le long de la venelle mouillée, tandis qu'il piétine rageusement les flaques où se mêlent lumière et pluie : flip, flac, flip, floc…

Convaincue d'avoir dissout les passants dans les caniveaux noirs et luisants, la pluie acide vient de cesser. La Fouine erre, solitaire dans ce labyrinthe de ruelles désertes, maugréant contre la malchance.

- Merde, merde et re-merde ! Cinquante mille plaquettes parties en fumée, tant d'efforts réduits à néant ! Mais d'où a bien pu surgir ce fichu clochard ?

Pour la énième fois, La Fouine repasse mentalement le film de la soirée. Son entrée dans le bar, la conversation avec Diago, l'échange... Tout se déroulait sans accroc jusqu'à ce qu'un ivrogne fasse irruption, sa combinaison d'extérieur nouée à la taille, une bouteille de whisky à la main, marmonnant dans la pénombre de sa barbe, éclaboussant au gré de ses gestes désordonnés. Un spectacle digne d'un prêtre aspergeant de l'eau bénite le jour de la messe. Puis, toujours en monologue, le poivrot ouvre la mallette, jette un œil à l'intérieur et... boum ! L'espace se volatilise, emportant avec lui le sac de Diago et l'argent qu'il contenait. Pas même le temps d'y toucher...

L'espoir que Diago ait été blessé dans l'incident est mince ; ces crapules ont la vie dure. Il s'était réfugié au fond de la salle dès l'apparition du vagabond. Ce dernier, en revanche, ne risque pas de refaire surface. Une bonne moitié de son corps a éclaboussé le plafond lors de l'explosion, et le reste doit ressembler à un kebab trop cuit.

Le plus étrange, c'est que mis à part la bouteille, le vieil homme n'avait rien qui puisse ressembler à un explosif. Mais La Fouine n'a pas eu le loisir de s'attarder sur les détails. Propulsé par la déflagration, il s'est retrouvé à quatre pattes dans le hall de la Lune Douce, soulagé d'être indemne. Lorsque les coups de feu ont éclaté, se sentant de trop dans ce règlement de comptes incompréhensible, il s'est éclipsé vers la sortie sans se retourner.

Le seul point positif, au milieu de ce désastre, c'est qu'après l'incendie du bar, Diago ne pourra plus vérifier la qualité de sa marchandise. Pour l'instant, l'essentiel est que...

- Hep, La Fouine !

Interrompu, il cherche dans l'obscurité l'origine de cette voix insolite, indéfinissable, au timbre vaguement familier.

Dans l'alcôve d'un immeuble proche, une silhouette, plus sombre que l'ombre où elle se tapit, se déplace légèrement. Toujours dissimulée, la voix énigmatique reprend.

- On est pressé, La Fouine ? On a quelque chose à se reprocher ?

- Qui es-tu ? Tu fais partie des flics ?

Quelque chose brille alors aux pieds de La Fouine. Surpris, il bondit, tentant de garder contenance malgré la peur qui le gagne. Baissant les yeux, il distingue un anneau métallique.

- T'as perdu une rondelle, mon gars ?

- Fais plutôt attention à ne pas perdre la tienne, La Fouine... bien que je crains qu'il ne soit déjà trop tard.

X-22, le robocop de quartier, s'avance sous les lumières des panneaux.

- Je n'avais pas reconnu votre voix, monsieur X-22.

- Normal, j'imite Coluche dans 'L'Inspecteur La Bavure'... mais tu n'es pas branché sur les films du siècle dernier, j'imagine.

La Fouine hoche la tête, ignorant de quoi parle le flic bionique, trop préoccupé à contenir la panique qui lui glace l'échine. Quelle malchance de tomber sur ce robot erratique et curieux. Si les capteurs de l'androïde détectent son trouble, ou l'odeur de brûlé que la pluie n'a peut-être pas entièrement effacée de sa combinaison, ou s'il commence à poser des questions sur l'incendie du club, ou si... et merde... soirée funeste !

- Dis-moi, La Fouine, tu n'aurais pas quelque chose sur la conscience ? Tu transpires tellement que ça frise la déshydratation.

Celui-ci, prenant conscience de son état, essuie discrètement sa main gauche sur le revers de son imperméable.

- Au fait, je cherche des infos sur un vol de livres rares au Musée Caraveau, enchaîne X-22 en récupérant l'anneau métallique avec une pince tremblante. Tu n'es au courant de rien, par hasard ?

La Fouine se détend légèrement. Au moins, il n'est pas impliqué dans cette affaire. Observant X-22 remettre en place ce qui semble être un joint de vidange, il répond d'un ton détaché.

- Comme tout le monde, je me contente de ce que j'ai lu sur le réseau. Il indique du regard le journal qui défile sur la visière de son casque.

- Tu es peut-être cinéphile au fond, La Fouine, pour sortir une réplique aussi classique.

- Heu... Si j'apprends quelque chose, soyez sûr, monsieur X-22, que vous serez le premier informé.

- Arrête de me vouvoyer, ça me donne des fourmis dans les circuits. Bon, j'ai d'autres affaires, je te laisse le bénéfice du doute.

Il se rapproche de La Fouine et, lui tapotant l'épaule, ajoute :

- Mais essaie de trouver un déodorant plus efficace la prochaine fois, sinon tu finiras au poste pour un bon interrogatoire.

- Heu, oui. Euh, bonne soirée, monsieur X, euh, bonne soirée X-22...

Seul à nouveau, surpris par le geste presque affectueux du robot, La Fouine cesse progressivement de trembler. Il était absurde de paniquer ; même un robocop ne peut le relier à l'incendie de la Lune Douce.

Un peu soulagé, il reprend sa marche incertaine. Après cette brève interruption, le souvenir de ses récents malheurs ressurgit et sa démarche devient plus erratique. Alors qu'un tic nerveux secoue son épaule, son regard balaye la rue de droite à gauche, craignant à chaque instant de croiser le regard fou de Diago.

Ses pas reprennent leur rythme nerveux sur le trottoir... flip, floc, flip, flac, flic, flag...

Trois jours plus tôt – 10h32

Feuilletant distraitement l'ouvrage, Yeng Fou parcourt du regard le texte à la calligraphie presque effacée. Une moue sceptique se dessine sur ses lèvres serrées. Après avoir survolé une autre page, le livre se referme d'un coup sec. Un geste désinvolte du poignet et le vieux grimoire retombe sur l'étal dans un nuage de poussière aussi ancien qu'artificiel.

- Combien pour cela ?

Le libraire, levant les yeux de sa lecture feinte, observe son client au-dessus de ses lunettes LCD en demi-lune. La clientèle du bord du canal est souvent hétéroclite, mais celui-ci est particulièrement atypique. Asiatique, de petite taille, surtout comparé à la vague d'Asiatiques qui traverse l'Europe depuis la troisième crise des "surprimes". Des lunettes épaisses, des cheveux noirs lisses, un costume rayé sous une combinaison semi-transparente, il frôle la caricature. Cependant, la coupe sur mesure de son vêtement de protection trahit un certain standing, et si ses goûts vestimentaires sont discutables, il semble avoir un œil averti pour les livres. Parmi tous les articles qui encombrent un coin de la bulle transparente de l'étal, il a immédiatement repéré le seul livre de valeur. Un ouvrage en papier de riz, relié en cuir de buffle, avec des illustrations de qualité. Le client est un connaisseur et semble prêt à négocier. La partie s'annonce serrée.

- Et combien seriez-vous prêt à offrir ?

- Mille deux cents me semble un prix adéquat...

- Mille deux cents nouveaux-euros ?

- À moins que vous n'acceptiez les Yuans, il me semble que le nouveau-euro est effectivement la devise en vigueur dans votre pays, n'est-ce pas ?

Le libraire manque de laisser tomber ses lunettes, permettant à Yeng Fou de remarquer qu'elles sont factices et qu'un film pornographique y défile. Pendant ce temps, le libraire tente d'évaluer son interlocuteur. Soit ce dernier se moque de lui, soit il a affaire à un original. Apercevant une liasse de billets neufs et brillants émerger de la poche intérieure de la veste de l'Asiatique, il opte pour la seconde hypothèse. Il résiste encore un peu, par principe, invitant l'acheteur à examiner le reste de ses articles, qu'il sait de faible valeur. Le Chinois le coupe d'un geste désinvolte.

- En réalité, je recherche plutôt des recueils de poésie de Li Bai ou Wang Wei de l'époque Tang. J'ai entendu dire que je pourrais trouver de tels trésors dans cette ville.

- Pour ça, il faudrait dévaliser un musée.

- La provenance m'importe peu, seule la qualité des œuvres m'intéresse. Si vous avez vent de quelque chose, je réside au Méridien.

Il dépose les billets sur l'étal, sort de l'abri et s'éloigne avec son livre, sans un mot de plus. Le libraire le suit du regard, perplexe quant à l'interprétation de ses paroles.

Yeng Fou contemple son acquisition en retournant vers le centre-ville. Mille deux cents nouveaux-euros pour un livre aux illustrations médiocres et à la calligraphie banale, c'est amusant. Il pourra toujours s'en servir pour stabiliser la table bancale de sa chambre d'hôtel. Absorbé par ses pensées, il faillit trébucher sur les jambes d'un vieil exclu adossé au parapet du canal. Il s'excuse d'un bref signe de tête et s'éloigne rapidement, laissant derrière lui le clochard.

/////////

Depuis maintenant près de quinze ans, la sécheresse persistante a entraîné une diminution notable des eaux de la Garonne, rendant l'alimentation en eau du Canal du Midi impraticable. Des péniches échouées et abandonnées sur un lit asséché témoignent d'une époque révolue où la navigation entre l'Atlantique et la Méditerranée était monnaie courante. Yeng Fou, face à ce spectacle, pourrait aisément baisser la visière de sa coiffe et imaginer le paysage florissant d'autrefois, ombragé par des platanes vigoureux. Il choisit toutefois d'affronter la réalité crue : une allée d'arbres dépouillés, tels des squelettes les bras tendus vers le ciel.

L'histoire perdue à ses côtés semble s'effacer tandis que Yeng Fou poursuit sa marche le long des rives, un livre pressé contre lui, avec pour seule compagnie le murmure lointain de la ville. Son esprit vagabonde vers son enfance à Beijing, évoquant les moments passés avec son père au bord du lac Beihai, sa main d'enfant engloutie dans la paume protectrice de l'adulte. Il se remémore les efforts pour suivre le pas assuré de son père, un sourire aux lèvres malgré une épaule douloureuse, tirée par la main paternelle. Il repense aux pauses sur les rives herbeuses, s'inclinant doucement vers l'eau opaque, et à l'accueil chaleureux des orages d'été, salués alors comme une délivrance bienfaisante. C'est avec une émotion empreinte de nostalgie qu'il se rappelle les captivantes histoires que son père, érudit, lui contait.

C'est l'une de ces histoires qui le tourmente depuis lors. Celle-là même qui l'a poussé à délaisser sa précieuse bibliothèque pour entreprendre un périple improbable vers cette petite ville française. C'est pour elle qu'il a consacré tant d'années à la quête acharnée d'un ouvrage singulier de Wang Wei.

Yeng Fou laisse alors affleurer les souvenirs des épreuves endurées : d'innombrables heures à fouiller les archives chinoises concernant la révolte des Boxers, une quête rendue d'autant plus ardue par l'impératif de discrétion. Il se remémore la fortune dépensée en dessous-de-table pour accéder aux documents confidentiels, les appréhensions à chaque fois qu'un bibliothécaire ou un voisin d'étude affichait une curiosité excessive. Des années s'étaient écoulées sans le moindre indice, jusqu'à ce que le destin intervienne sous la forme d'une annonce pour une exposition du livre de Wang Wei au Musée Caraveau, diffusée sur une plateforme dédiée à l'art littéraire. La coïncidence de cette découverte, survenue au moment où il s'apprêtait à abandonner ses recherches, lui donnait l'impression que la veille de ses ancêtres persistait à travers les âges.

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