chapitre 18
Lyon, 29 juin
Après une vraie nuit de sommeil, profonde et réparatrice, Laurie ouvre les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se réveille pas en sursaut. Pas de souffle court. Pas d’image intrusive. Juste le calme. Elle attrape son téléphone posé sur la table de nuit. L’écran s’illumine dans la pénombre de la chambre. Six heures. Elle a encore deux heures devant elle avant d’aller voir son chef. D’un bond, elle sort du lit. Son corps répond immédiatement, sans cette lourdeur des jours précédents. Elle enfile une tenue de sport, un legging noir et un tee-shirt ample sans manches qu’elle n’a pas portés depuis longtemps, comme s’ils appartenaient à une autre version d’elle-même. Elle glisse ses pieds dans ses baskets, resserre les lacets avec application. Écouteurs en place, playlist de sport à fond, elle claque la porte de son appartement et descend les escaliers en petite foulée pour s’échauffer un peu. Le bruit régulier de ses pas résonne dans la cage d’escalier encore endormie. Une fois dans la rue, tout est silencieux. L’air est frais, légèrement humide, chargé de cette odeur particulière du petit matin. Le ciel est encore pâle, teinté de bleu et de rose. La plupart des gens dorment encore. Quelques volets sont clos, les trottoirs presque vides. Un regard à gauche. Un regard à droite. Et c’est parti. Laurie court comme elle n’a jamais couru. Son foulée est ample, décidée. Elle sent le bitume sous ses semelles, le vent contre son visage, ses muscles se réveiller progressivement. Elle ne saurait pas vraiment l’expliquer, mais quelque chose en elle s’est libéré. Elle ne court plus pour fuir. Elle ne court plus après quelqu’un. Elle court pour elle. Elle respire mieux. Son souffle est fluide, régulier, presque léger. Son cœur bat fort, mais sans panique. Juste l’effort. Elle se rend compte qu’elle n’est plus bloquée, plus entravée par la peur ou la colère. Chaque pas semble effacer un peu plus les ombres qui la suivaient. Elle court la tête haute, le sourire aux lèvres, portée par une énergie nouvelle. Une énergie propre. Vivante. Sur le chemin du retour, la sueur perlant le long de ses tempes, elle s’arrête dans une boulangerie déjà ouverte. L’odeur du pain chaud et du beurre fondu l’accueille dès qu’elle pousse la porte. Elle commande un petit-déjeuner pour elle, ainsi qu’un croissant et un pain au chocolat pour David, qu’elle ira voir dans l’après-midi. Ce simple geste lui arrache un sourire discret. De retour chez elle, elle file sous la douche, cette fois rapide et vivifiante. L’eau fraîche achève de la réveiller complètement. Puis, avant de repartir pour le commissariat, elle s’arrête dans son entrée. Son regard se pose sur sa veste de police accrochée au porte-manteau. Elle marque un léger temps d’arrêt, comme si elle avait besoin de se reconnecter à ce qu’elle est, à ce qu’elle a traversé pour en arriver là. Elle la saisit finalement et l’enfile. Le tissu épouse ses épaules avec familiarité. Puis elle sort, la porte se refermant derrière elle avec un déclic net.
Arrivée au commissariat, elle monte directement dans le bureau de son chef.
— Ah, Laurie, vous voilà ! J’espère que ces quelques jours vous ont fait du bien. Vous avez
l’air reposée.
— Oui chef, merci. Vous vouliez me voir ?
— Oui. Nous avons un peu discuté, vous et moi, le soir même, quand je vous ai rejointe en
bas de chez le suspect… un certain Milan Lynda. Mais j’ai encore quelques questions pour pouvoir clôturer le dossier. Étant donné que le suspect est mort et que votre collègue était inconscient, seuls vos mots peuvent nous éclairer.
À cet instant, dans la tête de Laurie, tout se bouscule. Elle est la seule témoin de ce qui s’est réellement déroulé dans cet appartement. Elle seule sait ce qui est vraiment arrivé au suspect. Doit-elle mentir ou dire toute la vérité ?
— Que voulez-vous savoir, chef ?
— Je voudrais déjà comprendre comment on se retrouve avec un suspect mort.
— Il était fou. Je ne dis pas qu’il était forcément malade psychiatrique, même si c’est
possible, mais je ne suis pas psychiatre pour l’attester. Dans son regard, il y avait quelque chose de terrifiant. Ses yeux étaient noirs, vides. Quand je suis arrivée, il tenait David en otage contre lui. Je me suis annoncée. Quand nos regards se sont croisés, j’ai compris. Et quand il m’a vue, il a souri. Un sourire qui n’avait rien d’humain. Je lui ai parlé de ce qu’il avait fait à Laura, la victime, et c’est là que tout a dérapé. Il a assommé David et l’a projeté au sol. Il s’est cogné violemment contre la table basse. Puis il s’est précipité sur moi avec une rage incroyable. Pour me défendre et le faire reculer, j’ai tiré.
— Vous souvenez-vous du nombre de coups de feu ?
— Oui. J’ai tiré trois fois. Il s’est écroulé. Il hurlait. Je me suis précipitée vers David pour
vérifier s’il respirait encore. Et je l’ai entendu derrière moi. Il se relevait. Alors j’ai repris mon arme et j’ai tiré une dernière fois. Je n’étais pas assez concentrée… la balle l’a atteint à la tête. C’est ce qui l’a tué sur le coup.
— J’ai encore une question
— Allez-y.
— Quand nous avons interrogé votre coéquipier, il nous a dit que vous connaissiez le
suspect. C’est vrai ?
— Oui chef. Le suspect, Milan Lynda, s’appelait en réalité Dylan Almin. Il a disparu de la
circulation il y a trois ans. Il était recherché par la police normande.
— Mais vous n’étiez pas encore dans la police à l’époque. Comment le connaissiez-vous ?
Et pourquoi était-il recherché ?
— Il était recherché pour coups et blessures, non-assistance à personne en danger,
violences conjugales et viol…. C’était mon ex-compagnon.
Le chef reste silencieux un instant.
— Je suis désolé de l’apprendre, Laurie. Avec ce que vous venez de me dire, laissez-moi
vous poser une dernière question. Après cela, je clôturerai le dossier. Nous sommes bien d’accord : vous avez tiré en légitime défense ?
— Oui chef. C’était de la légitime défense.
En sortant de ce rendez-vous, Laurie éprouve un besoin irrépressible de prendre l’air. Les murs du commissariat lui semblent soudain trop étroits, trop lourds. Elle descend les marches presque mécaniquement et marche jusqu’aux quais, attirée par l’eau comme par un refuge silencieux. Elle s’assoit sur un banc face au fleuve et respire profondément. L’eau coule lentement, indifférente aux drames humains. Quelques passants marchent au loin, des joggeurs, des touristes, des étudiants. La vie continue, simple, presque paisible. Elle sait que le chemin est encore long. Elle devra parler avec David. Et surtout, elle devra tout dire à son frère ce week-end. Cette pensée lui serre légèrement la poitrine, mais elle ne recule plus. Elle avance, pas à pas. Revivre cette histoire, la raconter, l’exposer enfin, l’aide à s’en libérer. À l’enterrer un peu plus profondément. À lui retirer, morceau par morceau, le pouvoir qu’elle a longtemps eu sur elle. Avant de quitter son bureau, elle a demandé une dernière faveur à son chef : qu’il se charge lui-même de prévenir la famille du suspect. Qu’il leur dise que leur fils a été retrouvé, suspecté, puis tué. Elle ne veut pas avoir affaire à eux. Et surtout, elle ne veut pas qu’ils sachent que la policière qui l’a abattu était son ex-compagne.
À quatorze heures, Laurie se rend à l’hôpital. Elle sait que l’heure des visites a commencé. L’odeur caractéristique du désinfectant l’accueille dès l’entrée. Dans le hall, elle lève la tête pour s’orienter, repère l’ascenseur qui mène au service de neurochirurgie du troisième étage. Elle appuie sur le bouton, observe son reflet quelques secondes dans les portes métalliques, puis les battants s’ouvrent dans un léger tintement. Quand elle franchit les portes du service, l’atmosphère change. Le couloir est plus calme, feutré, ponctué par les bips réguliers des moniteurs et les pas discrets du personnel soignant. Elle avance à la recherche d’une infirmière. Elle sait que David est dans la chambre 12, mais préfère vérifier, au cas où. Son cœur bat un peu plus vite à mesure qu’elle s’approche. Elle tombe sur une étudiante qui sort de la poche de sa blouse un petit carnet, prête à noter.
— Oui, c’est bien le patient que vous cherchez. Chambre 12. Vous pouvez y aller, mais pas
plus de deux personnes en même temps, il y a déjà du monde.
— Merci beaucoup.
Laurie s’avance vers la chambre. Elle entend des voix, des rires étouffés derrière la porte. Elle toque. Le silence se fait.
— Entrez.
Elle passe timidement la tête par l’embrasure.
— Laurie ! Vas-y, entre, n’aie pas peur. Ils font du bruit, mais ils ne mordent pas.
Elle ouvre complètement la porte. Lorna est là, David aussi, ainsi qu’un jeune homme d’une trentaine d’années. Quand il la voit, ses yeux pétillent immédiatement.
— Laurie, je crois que tu connais déjà ma femme, Lorna.
Laurie et Lorna se prennent dans les bras, longuement, puis se font la bise en souriant.
— Je suis tellement contente de te revoir, Laurie. Tu as meilleure mine. Et je voulais te
remercier pour tout ce que tu as fait pour David. D’être restée à ses côtés. Tu es une vraie coéquipière.
Laurie est profondément touchée. Elle a les larmes aux yeux. Le jeune homme, lui, observe la scène avec attention.
— Et Laurie, je te présente Lilian.
— Enchantée, je suis la coéquipière de David.
— Enchanté, Lilian, son petit frère.
— Je ne savais pas que tu avais un frère, tu me cachais ça.
— Et moi, je ne savais pas que sa coéquipière était jeune et jolie. Merci de lui avoir sauvé
la vie.
— Lilian, tu ne viendrais pas chercher un café avec moi ? Je crois qu’ils ont des choses à
se dire.
Ils sortent tous les deux. Avant de partir, Lilian adresse un large sourire à Laurie. Une fois seule avec David, Laurie s’approche du lit.
— Franchement, tu n’as pas trop mauvaise mine pour quelqu’un qui vient de se faire opérer
du cerveau.
— Merci, c’est gentil.
— Ah, et je suis passée à la boulangerie ce matin. Je te devais un croissant et un pain au
chocolat.
— Tu es adorable. Et je te remercie encore de m’avoir sauvé la vie. Maintenant, tu veux
bien me parler de lui et me dire ce qu’il s’est passé ?
David a vu son regard au moment où Laurie s’est trouver face au suspect. Il a vu la panique qu’ elle tentait de se dissimuler derrière son calme apparent et ensuite il a été assommé. Laurie respire profondément, comme avant un saut dans le vide, et raconte tout. Sans rien cacher. Sans embellir. Sans se protéger. Les mots sortent parfois hésitants, parfois précipités, mais elle ne s’arrête pas. Elle dit l’appartement. Elle dit la rage. Elle dit la dernière balle. Elle dit le passé. Elle dit Dylan. Il l’écoute sans l’interrompre. Pas une seule fois. Son regard ne la quitte pas. À un moment, il lui prend sa main et la serre doucement, comme pour l’ancrer dans le présent, pour lui rappeler qu’elle est ici, maintenant, en sécurité. Ce simple contact l’empêche de vaciller. À la fin, elle pleure. Pas des larmes retenues, pas des sanglots brisés par la honte. Elle pleure franchement. Librement. Pour la première fois, elle a tout dit. Même ce qu’elle n’avait jamais osé formuler. Même ce qu’elle avait enfoui sous des années de silence. Quand elle lui parle de l’entretien avec le chef, David est soulagé. Elle voit la tension quitter légèrement ses épaules. Il ne la juge pas. Il ne doute pas. Il comprend. Mais elle sent aussi sa fatigue. Son teint encore pâle. La lenteur de ses gestes. Le poids de l’opération. Alors elle décide de le laisser se reposer. Elle se lève doucement, ajuste la couverture sur lui avec une attention presque instinctive. Elle lui promet de venir le voir chez lui après son séjour en Normandie. Cette promesse sonne comme un retour à la normalité. Comme une suite possible.
En descendant, elle croise Lilian. Il est appuyé contre un mur du couloir, un gobelet vide à la main. Son sourire est timide mais sincère. Il lui propose un café à la cafétéria. Elle accepte. Pas pour le café. Mais pour lui. Ils s’installent à une petite table près de la baie vitrée. Le brouhaha discret des visiteurs les entoure sans les atteindre. En discutant, elle se rend compte que cela fait très longtemps qu’elle n’a pas ressenti ça. Une légèreté. Une curiosité. Une possibilité. Elle se surprend à écouter autrement. À répondre sans méfiance. À rire même, brièvement. Et pour la première fois depuis des années, Laurie sourit sans se méfier.
Elle lâche prise.

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