Nulle victoire en ce monde …
Mon ami, mon frère, ma sœur, toi qui as soif d'absolu, laisse-moi te conter la plus folle, la plus impérieuse des maîtresses. Son nom est Victoire et elle danse, oh comme elle danse dans les têtes enfumées d'idéal !
Milliards d’amants ont déjà croisé le fer pour la ravir à la convoitise du monde, milliards de fous ont défié le ciel pour un coin de son sourire.
Mais qui peut se vanter de l'avoir conquise ?
Victoire est cette belle enfant au cœur d'airain qui se rit des serments et des lits défaits.
Nul ne peut se targuer de la posséder tout à fait car son royaume est celui de l'éphémère, de l'inconstance, pareil à un filet d'eau qui s'échappe à mesure qu'on croit le saisir.
Elle se livre et se dérobe, flambe et s'éteint, nous laissant pantelants et transis sur le bord du chemin.
Et pourtant, qui ne s'est brûlé les ailes à la pourchasser ?
Qui n'a rêvé de goûter ne serait-ce qu'un instant à la volupté de son baiser ?
Combien ont sangloté son nom comme une délivrance, une prière de damné ?
C'est que Victoire est un opium, une divine mandragore dont le goût de fiel a sur nous la puissance de l'enchantement.
Vois ces visages de cire qui l'implorent, ces mains avides tendues pour la saisir, la faire leur, ne serait-ce qu'un fugace instant !
Entends ces cris, ces chants désespérés qui montent vers sa beauté funeste, inaccessible !
La voilà, l'impitoyable souveraine, qui d'un battement de cils déchaîne les fureurs et les fièvres, attise les brasiers dévorants de l'orgueil et de l'ambition.
Victoire, Victoire, maudite sois-tu pour ta glorieuse perfidie, pour ton incandescence assassine !
Combien d'existences as-tu consumées sur ton autel, réduites en cendres insignifiantes dans le vent mauvais des lendemains ?
Combien d'âmes fières as-tu précipité du piédestal de leurs rêves, broyées, laminées par ton indifférence de statue ?
Et tu ris, félonne, de voir ces pantins désarticulés donner de la tête contre les murs de ta forteresse imprenable !
Ah, comme je te méprise et te désire, monstre charmant, fée décatie aux mille visages, plus changeante que les nuages, plus insaisissable que le vent !
Je t'ai contemplée nue sur la couche des puissants, j'ai surpris ton ombre fugace dans les venelles mal famées où rôdent les ambitieux.
À force de te guetter comme un prédateur guette sa proie, j'ai compris ton terrible secret, percé le mystère de ta satanique fascination.
Victoire, tu n'es que mirage né du néant, illusion sortie tout droit de nos inassouvies entrailles.
Ta lumière n'est que reflet de notre vacuité, ton chant de sirène le cri pathétique de nos déraisons. C'est dans nos cœurs incommensurables que tu puises ta force, ta magie dévastatrice.
Sans ces miroirs déformants, ces puits d'airain où scintille ton image, tu n'es qu'une poupée de chiffon, une effigie vide, un songe creux.
Qui sommes-nous alors, nous les damnés, les possédés de Victoire, sinon une légion de somnambules qui s'agitent dans le vide, des soiffards ivres de leur propre reflet ?
Ah, pitoyables adorateurs transis, jetez vos couronnes imaginaires, crachez sur vos médailles en toc ! Vous n'êtes que les histrions bouffons d'une mascarade sans fin, d'un carnaval d'une nuit où les dieux sont fous et les fous sont rois.
Et toi, oui toi qui me lis en frémissant, toi mon alter ego, mon semblable, cesse de sacrifier à cette idole impure, de danser comme un derviche devant sa face camuse !
Détourne-toi de ces yeux qui tuent, de ce corps callipyge fait pour damner les saints et pervertir les sages.
Ta quête est vaine et ton désir, poison. Victoire est cette mante religieuse qui t'étreint pour mieux te dévorer, t'abandonnant en loques sanguinolentes sur le bord de la route.
Car vois-tu, c'est en ton sein qu'il te faut chercher la lumière, en ton âme que réside le trésor des trésors.
Ton Graal gît en tes entrailles, et ta croisade n'a d'autre théâtre que les champs de bataille de ton cœur.
Tes dragons à terrasser sont les chimères qui hantent tes nuits, tes donjons à conquérir les idées noires qui encerclent ton esprit.
C'est de tes cendres que tu renaîtras, vainqueur et vaincu, héros invaincu d'une joute à huis clos dont tu seras le seul témoin.
Regarde en toi, mon prince, ma princesse, contemple sans trembler cet héroïque champ de ruines qu'est ton âme avide d'infini.
Vois la beauté de ce chaos, la splendeur de ces décombres d'où croît, oh merveille, la fleur inaltérable de ta singularité.
Laisse ses pétales embaumer tes matins et nimber de pourpre tes crépuscules. Fais de ta vie une ode flamboyante à cette part royale tapie sous tes guenilles.
Et ce jour-là, ô miracle, Victoire sera tienne. Non pas la courtisane frelatée qui se vend pour trois sous sur les tréteaux, mais la Victoire véritable, l'immortelle amante au corps constellé de tes exploits intérieurs.
Alors tu la tiendras enfin, ébloui et pantelant, tout contre ton sein enfin apaisé. Et peu importe si le monde est sourd à tes épousailles avec l'Absolu : ton triomphe n'aura besoin d'aucune fanfare, d'aucune acclamation pour irradier comme un soleil.
Ton nom restera peut-être obscur, perdu dans les limbes de l'oubli. Mais tu auras gravé l'essentiel en lettres de feu dans le grand livre des étoiles : que le plus beau des lauriers est celui que l'on tresse avec les ronces de son propre jardin secret.

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