[3] Spleen

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La panique s'empare d'une partie de la salle. Les étudiants ouvrent de grands yeux, ne sachant que faire. L'autre partie, formée par les professionnels habitués à ce genre de réactions, se lève. Les personnes présentes prêtent leur bras en appui à cette dame effondrée, lui proposent à boire, l’aident à se calmer.

La patiente est essoufflée. Dans un dernier effort, elle reprend sa place. Elle semble dépassée par la vie, à bout de force. Après avoir suffisamment retrouvé ses esprits, elle s'engage dans un récit confus. Elle évoque l'abus commis par son oncle, lors d'une visite dans son appartement en compagnie de ses parents. Ce dernier a proposé de la laisser passer la nuit là, avec ses cousines déjà présentes. Une fois les petites au lit, il organisa le contexte sinistre de ce qui sera plus tard, l'objet d'un chantage fourbe.

Elle dit être morte, cette nuit là. Elle dit ne pas avoir eu la force de dire non, de s'enfuir, de frapper. Elle dit comme l’ambiance l’oppressait jusqu’au plus profond d’elle-même. Elle dit avoir senti que quelque chose ne tournait pas rond, ce soir là. Elle dit avoir eu conscience de tout ça. Mais quelque chose, une pression impalpable, la figeait. La même l'accompagnera lorsque l'idée folle d'en parler à ses parents l’a surpris. Il lui confia son projet d'assassiner son père si elle révélait mot de son crime. Ce père, si cher à ses yeux, si précieux. Pour le préserver de la mort, elle a, jusqu'aujourd'hui, éteint sa propre existence.

À mesure que son récit défile devant tout mon être en éveil, son visage fait état d'une multitude d'expressions. Il se crispe, se relâche, s'habille d'un sourire tendu lorsqu'elle évoque sa faiblesse risible.

Effacée, battue par l'existence, inadaptée aux Hommes. Elle ne manque pas d'adjectifs pour se décrire. Sensible aux présences occultes. Les mêmes qu'elle dit recevoir en visite plusieurs nuits par semaine. Immobilisée dans la pénombre, elle dit ne pas avoir la force, encore une fois, de résister. Malgré l’aspect cru de la réalité qu’elle décrit, je me sens tout de même dérangée par une ombre assombrissant le tableau : ce récit, elle semble l’avoir raconté mille fois. Cette récurrence ressentie lui donne une force de détachement face à l’horreur dont il fait état. Au-delà de cela, Il n’a presque aucune consistance. Elle semble être habituée à l’épouvante qu’elle provoque chez ses auditeurs alors que cette dernière lui fait seconde peau. Pire encore, la compassion naturelle que l’on peut lui adresser ne paraît rien panser.

Comment peut-on être vaincue à ce point par la vie ? Comment des personnes en qui nous devrions avoir confiance peuvent s'engouffrer si profondément dans l'injuste ? Pourquoi n'est-elle pas armée d'une quelconque résistance, même sommaire ? Que lui manque-t-il pour refuser qu’on assiège autant son intimité ? À quel moment a-t-elle perdu le contrôle de son existence ? Est-ce par l’abattement diffus qu’elle illustrait à son insu avant cet événement ? Ou cette colonisation du corps et de l’esprit ne s’est révélée qu’à cette soirée aux relents mortifères ?

Je regarde le visage des autres présents et, sans pouvoir me fixer à une expression en particulier, je me tourne à nouveau vers celles de la patiente. Une parcelle de stabilité, à ce moment précis, s’effondre en moi. Ce que je redoutais arrive encore.

Je me revois quelques jours plus tôt dans ma cuisine minuscule, les éclats chauds du soleil l’agrandissant à peine. Je mets de l’eau à chauffer, sors la boite de matcha, le verre et la cuillère en céramique.

De l'extérieur, cette habitude matinale peut paraître coïncider avec le contexte géographique. Les étrangers en visite au Japon veulent se voir préparer des sushis par un chef local, assister à une cérémonie de thé, visiter un temple et mimer ceux qu’ils considèrent comme exotiques. Leur désir est de goûter à ce qui fait le Japon du dehors, à l’exact opposé de ce qu’ils connaissent sur leur terre d’origine.

Elle a pour moi une toute autre symbolique. Le résultat de combats identitaires incessants. De l'extérieur, je suis une japonaise physiquement classique. Les cheveux dont l'obscurité arrive aux omoplates, la peau blanchie par les passages innombrables de ces nettoyants qu’il est difficile de trouver sans agents éclaircissants. Ou encore, les yeux légèrement bridés aux extrêmes.

Mais très vite, les similitudes cessent. Très vite, je me heurte à tout ce que je suis incapable d’aimer chez ceux qui me voient comme l’une des leurs. D’accueillir en moi avec toute mon authenticité. J’aime et je n’aime pas. Mais ce qui m’insupporte le plus, c’est de ne pouvoir m’affranchir de ce lien qui m’unit au Japon. De ne pouvoir être un électron libre, s’inspirant au gré de ses envies à tous les continents. J’aimerais n’être définie par aucune terre. J’aimerais refuser de porter les couleurs d’un drapeau particulier. Aussi forte qu’est mon aspiration, l’image projetée me renvoie à cette étroitesse identitaire. Même si j’omets l’évidence, les autres se chargent de la relever.

Cette impossibilité ressentie jusqu'au creux du ventre d'être un avec les autres me fait souffrir depuis les premières lueurs de conscience. J’ai constamment voulu avoir le choix. Être délibérément attachée ou non à une idée, une coutume, une façon de voir la vie. Cette communauté ne m'en laisse aucun. Et c'est exactement cette liberté là qui m'intéresse. Ce matcha, je l’aime pour la simple raison qu’il existe. Je me fiche de son lieu d’appartenance, du peuple qui le consomme fièrement ou des interminables déclinaisons qu’il inspire. Son existence colorée me suffit. Bien que son amertume me rappelle une saveur émotionnelle familière, je ne lui demande rien de plus et j’ai désiré jusqu’aux cimes de mon être avoir le même traitement.

Ce fantasme m’a enivrée bien plus longtemps que j’aimerais l’admettre. Aujourd’hui encore, je ne peux affirmer avec certitude complète m’en être affranchie. J’ai d’abord essayé de vivre dans cet ostracisme, d’en faire une nouvelle peau. On sous estime beaucoup trop la douleur de ne pouvoir se lier pleinement à son semblable, de devoir inventer une valeur inexistante. La souffrance liée a confiné mon être entier dans une antichambre noire, glaciale. J’ai tenté de m’acclimater, à mes dépends.

Ce même fantasme n’est pas arrivé seul. La funèbre lucidité m’ayant permis de ne jamais occulter le fossé entre les autres et moi m’a également forcée à relever tous les paradoxes environnants. Je n’avais littéralement pas la capacité de fermer les yeux devant l’un d’eux. Dès qu’une incohérence émergeait dans mon esprit, elle prenait toute la place. Elle m’inondait. Comme on me forçait à vivre en opposition plutôt qu’en acception, je voyais l’être humain comme un animal évoluant dans un monde ankylosé de ses paroxysmes. Il en illustrait simplement un de plus.

Au fil des paradoxes, j’ai dessiné en moi une peinture de la vie, des exigences qui, je le savais, m’auraient coûté la mienne. J’étais prête à rencontrer toutes les souffrances, à opérer tous les sacrifices pour frôler cet idéal intime. Au fil des expériences, je réalisais que personne ne m’en demandait tant. Plus encore, personne n’a jamais formulé quelconque souhait à mon encontre. On attendait simplement de moi que j’honore les reflets qu’on m’imposait. Que je mime, à mon tour, les esquisses humaines de mes ancêtres. Seulement, tout en moi m’éloignait d’eux.

De cette lucidité, j’ai essayé de fuir. De toutes mes forces, en vain. En chaque nouvelle lueur d’espoir, je me suis réfugiée avec l’abnégation d’un survivant qui sait ce qu’il risque lorsqu’il retombe dans ce qu’il fuit. Tout en sachant pertinemment que je n’aurais jamais le repos espéré. À chaque chute, mes fondations paraissaient fébriles à nouveau. Alors que je les pensais solides en temps d’accalmie, les voilà risibles lorsque l’adversité frappe. Personne ne se rend compte de ce que coûte un tel combat. Je ne me suis accrochée à rien sinon à moi. Qui est conscient de l’exploit qu’est cette survie sans paradis artificiels ?

Je n’ai pas essayé de me rendre stupide, j’ai essayé d’être invisible à moi-même et d’espérer faire jaillir, de cette intention, la disparition de ma lucidité. Une invisibilité enveloppée dans une autre.

Mais même là, la même amertume s’est agglutinée à chacune de mes actions. Je fais mais je ne fais rien, si peu. Rien de grandiose. Si maladroitement qui plus est.

C'est après ces tergiversations mentales, à l'allure élancée mais à la réalité synaptique brève, que je me reconnecte à cette patiente.

Et alors, mon dialogue interne reprend.

J'ai un asile en moi. Toutes mes blessures sont personnifiées. Elles se baladent, se confrontent et essayent de s'imposer. Quelle est la plus douloureuse ? Quelle est celle qui me poussera vers la mort un peu plus tôt ? Je prends soin de chacun d’elles. Je les caresse, les brutalise, les endors, leur parle. Parfois, l’une d’elles prend le contrôle, veut être reconnue par moi-même ou le monde qui l’entoure. Sa voix subtilise la mienne, l’enferme. Elle prend le dessus afin de construire un discours qui leur donnera pleine lumière. Elle réalise finalement l’évidence : elle n’est ni plus douloureuse ni moins inédite qu’une autre. Essoufflée, elle reprend son logis.

Je n'ai aucun carnet noir à rendre public. Aucun trauma assez grand à mes yeux que je pourrais brandir pour qu'on me pleure. Même si elles m'appartiennent, je méprise mes balafres et plus intensément face à celles que je côtoie chez des êtres qui n'ont vécu de la vie que les prémices, elles sont risibles et attisent la pitié. J'ai honte de souffrir. De ne pouvoir porter la vie qu'à bout de bras, d’être portée par elle et de ne pas avoir l'audace d’en saisir les rennes. Car je ne pourrais rien apporter comme changement assez grand pour balayer la putréfaction qui gangrène le monde. Je ne saurais même pas définir avec exactitude tout ce qui m’empêche de me vivre en harmonie. Je le ressens, c’est tout.

Je préfère d'ailleurs être vaincue par la vie que par mes propres mains. Je ne peux me donner la mort. J’y ai pensé maintes et maintes fois, ai déjà envisagé l’entreprise. Même dans le souhait de la mort, je ne me différencie pas des autres. Qui n’a jamais songé au suicide ? Comme un loup des steppes, je ne peux que prétendre appartenir à la caste des suicidés. Il y a, dans la lucidité forcée de tous les travers alentours, une souffrance poétique et tragique à la fois.

Pour étouffer cette lucidité, je me suis simplement contentée de laisser toute la place désirée à la souffrance. De ne lui fournir aucun résistance. J'ai tenu quelques années jusqu'à me rendre compte qu'elle est un gouffre duquel on ne sort pas sans rejoindre ses bords.

Je n'ai pu me résoudre à me réfugier en des paradis artificiels. Je n'aurai pu surmonter le misérabilisme dans lequel ils engouffrent leurs adeptes. Il m'a toujours été plus préférable d'avoir pour geôlier la souffrance que la fuite qu'elle suggère naturellement.

Je n'y vois aucun abattement. Le meilleur des acteurs n'est-il pas celui qui utilise chaque émotion née pour sublimer les personnes qu'il incarne ? Et alors que son âme lui tend un présent, il se précipite pour l'ouvrir et révéler les joyaux qu'il contient. Là, seulement, son action porte un sens, tout à fait naturel.

J’empoigne ma tasse par son manche et laisse mon échine flirter avec le bas du mur, face à la fenêtre. Ma tête se love contre le mur, forçant mon corps à l’imiter.

L’état du monde m’empêche d’être en lien avec les individualités qui m’entourent. Je peux évidemment être aimable, polie, chaleureuse même. Mais, à chaque nouvelle balafre, à chaque nouvelle dissonance, je me réfugierai à nouveau en moi-même. Je ressortirai mes conclusions déçues, je les planterai devant moi. Et alors, je m’inclinerai en excuses. Pardon, d’avoir détourné mon regard de vos vérités ! Pardon, d’avoir voué mon attention à autres que vous ! Vous aviez raison et la vérité est vôtre.

Je voulais abriter le monde de toutes ses couleurs, que quiconque puisse trouver place en moi, y prendre appui ou autre chose, que les pérégrins y puisent les ressources nécessaires afin de reprendre route. Pour ensuite célébrer nos communions d’humanité ! Un tel désir, ardent, entier, n'est possible sans accueillir la souffrance, ses victimes mais surtout ce qui nous rappelle l'absurdité d'un tel projet.

J’ai depuis très jeune pris l’habitude de converser avec la mort ou l’idée que je m’en suis faite. À défaut de rester, j'ai voulu éteindre ma vie. Depuis les premières lueurs de ce qu'on appelle adolescence, j'ai voulu partir. Je n'ai eu aucun outil pour transcender l'intensité de mes émotions. Je les ai subies. Elles ont été insomnies. Solitudes. Replis sur moi. Les autres autour, n’ont pas manqué d’adjectifs pour m’ostraciser toujours plus. Ils me trouvaient réservée, absente dans les cas les plus doux, hautaine et détachée dans les autres… Tellement aveugles sur eux-mêmes qu’ils ne décelaient pas l’évidence même lorsqu’elle se plante devant leurs yeux.

En dehors d’une unique fois, je n’ai jamais pris la décision ferme de me donner à la mort mais j’ai tiré de cette idée bien des forces. La mort a eu un rôle rassurant. Quand tous s’acharnaient à me priver de toute main tendue, elle était là pour me comprendre, pour décrypter la profondeur de ma peine, pour réaffirmer sa présence indéfectible. Elle serait toujours là vu qu’elle fonde la conclusion de toute vie, la mienne comme celle de chacun de mes bourreaux. Je ne pourrais jamais y échapper. Eux non plus. Ainsi, la mort fut une amie dont je prenais congé dès que mes esprits oubliaient dans quels tréfonds ils s’étaient confinés.

Il n'y a pas plus vaincue que moi, plus disponible, plus brute d'humanité. Toutes mes dyssynchronies n’en étaient que des preuves criantes. J’interprétai leur comportement comme une superficialité. Pour moi, ils voulaient que nos contacts se confinent à la surface. Qu’en jouant ce jeu vain, je leur appartienne. Que je leur donne la sensation d'être conquise et non de questionner leur intégration risible par ma marginalité, celle que je n’ai même pas choisie. De m'intéresser à ce qu'il raconte lorsqu’ils se cachent d’eux-mêmes. Et d’ainsi, prendre place dans leur comédie.

J'aurais sincèrement pu, si on avait à un moment ou à un autre plonger, ensembles. Déterrer ce que l’on cache tous, à l'abri des jugements. Faute de cela, je me suis résignée à être le miroir de leur fantasme. J'ai accueilli les confidences, les bras baissés, la honte, les lâchetés. Je les ai absorbées, rendant la liberté aux précédents captifs. Tout ça ne s'est pas fait sans heurts. Mes désirs n'ont rencontré aucun ami. Pas même un sympathisant. Je rodais seule et ils en profitaient tous.

Une fois épuisée, l’amertume a gagné de plus en plus de terrain. Elle a touchée tout ce qui me compose : mes pensées, mon apparence, mes actions et pire que tout, la tonalité de mes émotions, celles qui coloraient jadis mon existence.

L'amertume dans laquelle je me suis alors engouffrée n'est que le fruit d'avoir failli à m'extraire de tout ce qui me blesse. Je ne pouvais en ce temps, qu'appartenir à leur tragédie humaine ou m’éteindre. Je ne pouvais exister telle que j’étais en étant acceptée par la majorité. Or, j'ai longtemps eu besoin de cette acception entière. Inconditionnelle sans jamais en l’avoir trouvée. Qu'importe.

Est-ce que tu ressens cela aussi ? Est-ce que tu sens être pris en joue par ta propre émotionnalité ?

Pardon. Tu m'en veux sans doute de t'extirper de ta place de voyeur. Peut être que tu m'en veux encore plus d'utiliser un tel terme. Observateur serait plus tempéré, le mieux étant qu'on reste amis, toi et moi. Peut être que savoir qu'on se ressemble à propos de tout ça me rassurerait. Donnerait une impulsion de plus à la confidence. Et te rapprocherait de moi ? Mais j’ai besoin de le savoir, est-ce que tu le ressens aussi ? As-tu cette étroitesse dans la poitrine ? Celle qui te pousse à vouloir en finir lorsque tous les plans échafaudés se soldent par des échecs terrifiants ?

Voilà que je m’adresse à autrui par ennui de ce dialogue à une voix. La patiente est toujours là, avec son drapeau invisible de vaincue. Elle est restée là quand je n’y étais plus et elle demeure, au retour de mon esprit. Qu’importe la couleur des évènements alentours, elle n’influence aucun d’eux.

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