15 octobre

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Jehan se réveilla avec une forte migraine. Il ouvrit un œil et regarda autour de lui. Il était encore très tôt et la nuit était encore noire.

Il repensa aux évènements de ces derniers jours et se demanda ce qu’il allait devenir dans ce monde si compliqué et cette société si différente de celle dans laquelle il avait toujours vécu.

Et pourtant, une partie de lui ne voulait plus partir. Héloïse, Pierre, cette famille incroyable... Héloïse, Pierre, cette famille incroyable... La nourriture abondante, les livres, les découvertes. Le planétarium. Le musée de l'Air et de l'Espace.

Pierre arriva vers dix heures à la boulangerie ; Héloïse l’attendait car il lui avait promis un livre intitulé : Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne[1]. Ils discutèrent longuement de leurs sujets d’étude respectif, et plus largement, d’histoire. Pierre parla de l’auteur objet de sa thèse, un Juif d’Andalousie converti au Christianisme.

─ A propos de conversion et de religion savez-vous que Sainte Thérèse d’Avila était la petite fille de Juan Sanchez, riche marchand marrane de Tolède, qui fut condamné en 1485 par l'Inquisition tolédane, pour cause de crypto-judaïsme.

─ Non, je l’ignorais.

─ Et autre détail intéressant, à ne pas communiquer à Jehan, Sainte Thérèse est morte durant la nuit du jeudi 4 au vendredi 15 octobre 1582. Elle décède donc durant « la plus longue nuit qu'ait connu l'Espagne ».

─ Belle coïncidence, en effet. A ce propos, Jehan se fait attendre, ce n’est pas son habitude.

Jehan se leva et chercha l’interrupteur pour allumer sa lampe de bureau et essayer de travailler sur son sermon en attendant de descendre prendre son petit déjeuner à la boulangerie. Il était gêné de profiter de la bonté d’Héloïse et de sa famille et se demandait comment il pourrait les remercier.

Impossible de trouver l’interrupteur ! Il parla tout seul, à mi-voix :

─ Décidément, tout va mal ! Je vais m’habiller et descendre, le boulanger commence très tôt et je pourrais discuter un peu avec lui.

La rue lui sembla bizarre. Elle était plongée dans le noir, alors qu’il avait pris l’habitude de la lumière rassurante des réverbères.

Le noir complet. Pas de lampadaires. Pas de lumières aux fenêtres. Juste le noir de la nuit, éclairé seulement par la lune.
Dans la rue de la Huchette, sombre et déserte, il se dirigea vers la boulangerie qu’il ne reconnut pas. La vitrine avait disparu et à la place de la boutique bien éclairée il devina l’échoppe de dame Bathilde.

Son cœur se mit à battre la chamade.

Non. Ce n'était pas possible. Ce n'était pas...

─ Vous avez raison Héloïse, il est 11 heures et il devrait être là. Il va rater son petit déjeuner. Je propose de monter le réveiller, d’autant que nous devons aller à la Sorbonne cet après-midi pour le présenter à un professeur d’histoire spécialiste du XVIe siècle. Jehan pourra lui donner des informations de première main sur son époque et éventuellement intégrer une équipe de recherche.

─ Oui, allons-y, je commence à être vraiment inquiète.

Héloïse sentait une angoisse sourde l'envahir.

─ Dame Bathilde, je suis très content de vous revoir enfin !

─ Tu es gentil, mon petit, nous nous sommes vus hier soir.

─ Quel jour sommes-nous ?

─ Nous somme vendredi, quinzième jour du mois d’octobre. Le Pape nous a volé dix jours, tu as oublié ? Je te trouve bizarre ce matin. Et tu as de drôles de vêtements, où les as-tu trouvés ?

Jehan regarda ses jeans, sa chemise moderne. Un sourire se dessina sur ses lèvres. C'était donc vrai. Il était de retour.

─ C’est une longue histoire, dame Bathilde, je me demande si je n’ai pas rêvé et je vous la raconterai plus tard, mais je dois aller voir le père Théobald d’urgence, pendant qu’il est encore temps.

─ Enfin Jehan, que se passe-t-il ?

Mais Jehan était déjà parti et courait vers Saint-Séverin. Il devait voir le père Théobald avant qu'il ne soit trop tard. Et ensuite, il devait retrouver son maître, Henri de Lugny, vivant.

Héloïse et Pierre étaient devant la porte de la chambre, perplexes et inquiets : après avoir frappé plusieurs coups et appelé Jehan sans réponse, ils avaient essayé d’ouvrir la porte qui était verrouillée.

Héloïse descendit quatre à quatre chercher le double de la clé et, très essoufflée la tendit à Pierre qui la fit tourner dans la serrure.

Il ouvrit la porte et ils constatèrent, à leur grande surprise, que la chambre était remplie de cartons, de livres et de toutes sortes d’objets, dans le même état de désordre où elle se trouvait le jour où ils y avaient emmené Jehan.

Ils se regardèrent, muets d’étonnement, et c’est Héloïse qui prit la parole la première :

─ Il est reparti !

Sa voix tremblait légèrement.

─ En effet, et je pense qu’on ne le reverra plus.

─ Pourquoi ?

─ Il est sûrement retourné dans son époque, comme nous l’avons constaté en consultant les archives de Nesles-la-Vallée.

Après un long silence, Pierre reprit :

─ Je pense que c’est mieux pour lui, retrouver les siens, poursuivre ses études, fonder une famille …

─ Oui.

Héloïse essuya une larme et sourit.

Elle savait désormais pourquoi sa grand-mère tenait tant au prénom Emeline. Quelque part, à quatre siècles de distance, un jeune homme allait bientôt nommer sa fille en souvenir d'une étudiante du futur.

─ J’ai pu faire la connaissance d’un de mes ancêtres directs, parler et vivre quelques jours à son contact, c’est une expérience extraordinaire et inoubliable.

─ Oui, et pour lui c’est une expérience encore plus extraordinaire dont je pense qu’il ne s’est pas vanté à son retour dans son époque. Trop de risque d’être accusé de sorcellerie. Mais il n’a rien oublié puisqu’il a donné votre prénom à sa première fille !

Héloïse ne répondit pas. Elle savait que, quatre siècles plus tôt, Jehan travaillait et dormait dans cette chambre. Elle posa une main sur son cœur et murmura :

─ Au revoir, Jehan. Vis bien ta vie.

Pierre posa une main paternelle sur son épaule. Ils restèrent ainsi un long moment, contemplant la chambre vide qui portait encore, invisible mais présente, l'empreinte d'un voyageur du temps.

Quelque part, à quatre siècles de distance, un jeune homme entrait dans l'église Saint-Séverin, cherchant désespérément le père Théobald.

FIN


[1] Vernet Gines Juan, Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, traduit par Martinez-Gros Gabriel, Paris, Actes sud, 2016.

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