Deuxième partie

16 minutes de lecture

La silhouette ne s’avança pas.

Elle n’en eut pas besoin.

Elle était déjà trop proche, non par la distance qui la séparait du lit, mais par cette évidence monstrueuse qui s’imposait à Adrien avec une lenteur insoutenable : ce qu’il voyait n’était pas une créature venue lui nuire, pas un double apparu pour le tuer, pas un démon ayant choisi sa forme pour mieux l’effrayer. Ce n’était pas une imitation. Ce n’était pas un déguisement. Ce n’était même pas, au sens strict, un autre.

Ce n’était pas quelqu’un qui lui ressemblait.

C’était quelqu’un qui avait toujours attendu d’être lui.

Adrien ne bougea pas.

Il n’était pas paralysé, pas au sens où les membres refusent d’obéir. Il sentait ses bras, ses jambes, la crispation de sa nuque, la douleur sourde dans sa mâchoire trop serrée. Il pouvait sans doute se lever, bondir, se jeter vers la porte, renverser la table de chevet, hurler jusqu’à réveiller tout l’immeuble.

Mais il n’était pas certain que fuir eût encore un sens.

La silhouette, dans l’ombre, ne menaçait rien. Elle ne levait pas les mains. Elle ne se penchait pas vers lui. Elle n’affichait aucune violence. Et c’était précisément ce qui rendait sa présence si intolérable. Elle n’avait pas l’air de venir prendre quoi que ce soit.

Elle avait l’air de revenir.

Le visage demeurait indistinct, mangé par la nuit, mais Adrien savait. Il n’avait pas besoin de voir. Ce savoir lui arrivait avec la même certitude glacée que celle qui, ces derniers jours, lui avait soufflé le nombre exact des pas, des secondes, des battements.

Il savait que cette chose avait ses traits.

Il savait aussi qu’elle ne clignait pas souvent.

Et surtout, il savait qu’elle n’était pas surprise d’être là.

Alors seulement, dans un murmure si bas qu’il crut un instant l’avoir imaginé, la silhouette parla.

— Tu n’étais pas censé rester éveillé.

La voix n’était pas la sienne.

Pas exactement.

Elle en avait la texture, le grain, l’usure légère au fond des syllabes. Mais elle semblait venir d’un endroit où sa voix à lui n’avait jamais vécu. Une version plus ancienne. Plus nue. Moins humaine dans sa manière d’articuler les mots, comme si parler n’était pas une habitude mais un effort d’adaptation.

Adrien sentit quelque chose de froid remonter le long de son dos.

Il ne répondit pas.

Il n’était pas capable de répondre.

La silhouette inclina légèrement la tête, comme si son silence confirmait quelque chose.

— Tu fais ça, dit-elle doucement. Tu regardes. Tu attends. Tu crois encore que si tu restes immobile assez longtemps, le monde reprendra sa place.

Adrien eut enfin un mouvement. Infime. Son pied heurta le drap. Le tissu froissa dans un bruit sec qui lui parut énorme.

La silhouette, elle, ne réagit pas.

— Il ne la reprendra pas, ajouta-t-elle.

Cette fois, Adrien trouva assez d’air pour parler.

— Qui êtes-vous ?

La question tomba entre eux avec une faiblesse misérable. Il la détesta aussitôt. Il aurait voulu demander autre chose. Qu’est-ce que vous me voulez ? Comment êtes-vous entré ? Qu’est-ce que c’est ? Mais ce ne fut pas cela qui sortit. Seulement cette question primitive, presque enfantine, comme si nommer la présence pouvait encore la contenir.

La silhouette sembla réfléchir.

Puis elle répondit :

— Je ne suis pas celui qui est entré.

Un silence.

— Je ne suis pas celui qui veut.

Un autre silence, plus lourd, plus près.

— Je ne suis pas celui qui prend.

Adrien sentit son cœur battre jusque dans sa gorge.

Chaque mot ouvrait un vide plus grand au lieu de le combler.

Il aurait voulu ne pas comprendre, mais la logique atroce de ces phrases se mettait déjà en place. Le portrait inversé. La négation comme unique manière d’approcher ce qui ne devrait pas être dit. Comme si certaines réalités refusaient d’être nommées directement. Comme si le monde lui-même les rejetait.

— Qu’est-ce que vous êtes ? murmura-t-il.

La silhouette fit un pas.

Le parquet ne craqua pas.

Adrien recula malgré lui, ses épaules heurtant la tête de lit. Toute la chambre semblait s’être rétrécie autour d’eux. L’air n’était plus de l’air ; c’était une matière tendue, une pellicule visqueuse qui résistait à chaque inspiration.

— Je ne suis pas un reflet, dit l’autre.

Puis, après une pause :

— C’est toi qui l’es.

Adrien secoua la tête avant même de comprendre qu’il le faisait.

Non.

Non, ce n’était pas possible.

Ce n’était pas une phrase qui puisse avoir un sens. Elle appartenait à la logique des cauchemars, aux constructions absurdes où l’esprit se trahit lui-même. Lui était là. Dans son lit. Dans sa chambre. Dans son corps. Il avait sa mémoire, ses habitudes, sa vie, ses collègues, sa sœur, sa tasse, son bureau, son immeuble, ses clés. Il n’était pas celui qui apparaît. Il n’était pas celui qui glisse. Il n’était pas l’image. Il était le réel.

Il l’était, n’est-ce pas ?

La silhouette fit un second pas.

Le peu de lumière venu de la rue effleura enfin son visage.

Adrien eut la sensation immédiate et obscène de se regarder depuis l’intérieur d’un cercueil.

C’était bien lui.

Pas presque. Pas vaguement. Pas de manière symbolique ou ressemblante.

Lui.

Mais un lui débarrassé de tout ce qui, d’ordinaire, fait qu’un visage appartient à quelqu’un. Il n’y avait ni panique, ni fatigue, ni crispation, ni effort de maintien. Ses traits semblaient posés avec une exactitude inhumaine. Même sa bouche, pourtant fermée, avait l’air plus stable que la sienne n’avait jamais su l’être. Comme si l’expression n’y passait plus. Comme si ce visage-là n’était pas traversé par la vie, mais seulement occupé par elle de temps à autre.

Les yeux surtout.

Adrien ne s’était jamais vu les yeux ainsi.

Ils n’étaient pas noirs, ni blancs, ni vides. Ils étaient pleins. Trop pleins. Comme si quelque chose regardait depuis beaucoup plus loin que des pupilles humaines. Un regard ancien. Patient. Un regard qui ne le découvrait pas mais l’endossait.

— Tu dors mal depuis des années, dit l’autre d’une voix paisible. Tu oublies des morceaux. Tu te réveilles fatigué. Tu as toujours cru que c’était ta nature. Ce n’était pas ta nature.

Adrien voulut protester. Dire que ce n’était pas vrai. Dire que ces dernières semaines seulement, que ce n’était pas avant, que sa vie avait été normale.

Mais au moment même où la contradiction monta en lui, une image se brisa.

Puis une autre.

Des souvenirs.

Pas ceux qu’il avait, mais ceux qui s’ouvraient derrière eux comme des pièces condamnées.

Une salle de bain d’enfance où il restait longtemps devant le miroir sans savoir pourquoi il pleurait.

Une nuit à huit ans, peut-être neuf, où il avait juré à sa mère que “l’autre lui” était revenu dans la vitre du salon.

Des années de réveils sans raison, le cœur battant, avec la sensation d’avoir été observé depuis l’intérieur de ses rêves.

Cette habitude ancienne, jamais vraiment interrogée, de ne pas se reconnaître tout à fait sur les photos lorsqu’il les regardait trop longtemps.

Cette répugnance légère pour les reflets sombres.

Cette impression, parfois, en entrant chez lui, que l’appartement l’avait toléré plutôt qu’accueilli.

Ce n’était pas récent.

Ce n’était pas nouveau.

Ce n’était pas en train de commencer.

C’était en train d’aboutir.

Adrien porta une main à son front. Sa peau était glacée. Ou peut-être était-ce sa main. Il ne savait plus. Quelque chose, dans son corps, se désarrimait par plaques.

— Non, souffla-t-il.

L’autre le regarda avec une douceur terrible.

— Tu n’as jamais été stable, dit-il. Pas comme tu le croyais. Pas d’une seule pièce.

Il s’approcha encore.

Adrien voulut se lever, mais ses jambes cédèrent presque aussitôt. Il se rattrapa au matelas, haletant. La chambre tournait sans tourner. Les murs n’avaient pas bougé, mais leur manière d’être là changeait. Les angles semblaient plus nets. Les ombres plus exactes. Comme si la présence de l’autre remettait la pièce dans un état plus juste, plus ancien, plus conforme à une géométrie qu’Adrien n’avait jamais su percevoir.

— Quand j’étais enfant… dit-il, sans savoir pourquoi il parlait de cela, quand j’étais enfant, je voyais parfois…

Il s’interrompit.

L’autre attendit.

— Je voyais parfois quelqu’un dans les vitres.

— Oui.

— On m’a dit que c’était normal.

— Oui.

— J’ai oublié.

— Tu n’as pas oublié. Tu as été oublié.

La phrase lui traversa le ventre comme une lame lente.

Il ne comprit pas immédiatement. Ou plutôt il comprit trop bien, trop vite, et son esprit refusa de s’y poser.

Être oublié.

Pas par les autres. Pas socialement. Pas affectivement.

Être oublié par le réel.

Comme un dessin mal fixé sur un papier humide. Comme une empreinte qu’une autre vient recouvrir. Comme si lui, Adrien, n’avait jamais été qu’une forme provisoire, tolérée, une sorte d’épaisseur prise entre deux surfaces.

Il pensa soudain au carnet noir.

À la phrase.

Tu n’es pas celui qui vit ici.

Ce n’était pas une menace.

C’était un constat.

— Pourquoi maintenant ? demanda-t-il dans un souffle.

Le double leva lentement une main. Adrien crut un instant qu’il allait le toucher, et ce simple pressentiment lui arracha un mouvement de recul désespéré. Mais la main ne vint pas jusqu’à lui. Elle se contenta de désigner vaguement la chambre, puis l’appartement au-delà, puis peut-être le monde entier.

— Parce que tu as regardé trop longtemps, dit-il.

Adrien fronça les sourcils, perdu.

— Les gens ne regardent pas. Ils traversent. Ils utilisent les miroirs comme des outils, les vitres comme des surfaces, les jours comme des passages. Ils ne s’arrêtent pas assez pour sentir ce qui tient derrière. Toi, si.

La voix n’était ni accusatrice ni tendre. Elle énonçait.

— Et quand on regarde assez longtemps, ajouta l’autre, la frontière commence à répondre.

Adrien secoua la tête, pris d’un vertige brutal.

Il ne voulait pas de cette logique. Il ne voulait pas qu’elle soit cohérente. Il aurait préféré une folie clinique, un délire, une tumeur, n’importe quoi de médical, de dégradé, de rationnellement tragique. Mais ce qu’il y avait là n’avait rien de malade. Rien ne dérapait. Tout s’ordonnait au contraire avec une précision monstrueuse.

Le fantastique n’était pas une rupture du réel.

C’était son envers exact.

Et lui était peut-être, depuis toujours, du mauvais côté.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ? demanda-t-il enfin.

Cette fois, l’autre ne répondit pas tout de suite.

Son regard glissa sur la pièce, sur la chaise au milieu du sol, sur la porte, sur la fenêtre, comme s’il évaluait quelque chose d’immensément ancien et pourtant familier.

— Rien, dit-il. Pas comme tu l’entends.

Adrien sentit sa gorge se serrer.

— Je vais mourir ?

Le double eut un mouvement étrange, presque imperceptible. Pas un sourire. Pas une grimace. Quelque chose qui ressemblait à la fatigue d’avoir à penser en termes humains.

— Tu ne vas pas être tué.
— Alors quoi ?
— Tu vas cesser d’occuper.

Le silence après cette phrase fut si profond qu’Adrien crut un instant devenir sourd.

Cesser d’occuper.

Comme on quitte une chambre.
Comme une buée s’efface d’une vitre.
Comme un reflet disparaît lorsque celui qu’il reproduit s’éloigne.

Il voulut hurler. Se jeter sur lui. Mordre, frapper, résister, prouver par la violence physique qu’il possédait encore une matérialité, un poids, un droit. Mais quelque chose d’affreux se passait déjà : il se sentait moins dense qu’auparavant.

Pas transparent.

Pas fantomatique.

Simplement moins sûr.

Comme si les contours de son corps étaient négociables.

Il regarda ses mains. Elles tremblaient. Bien sûr qu’elles tremblaient. Mais au-delà du tremblement, il y avait autre chose, plus subtil : elles lui semblaient légèrement en retard sur sa propre sensation d’elles. Comme l’image d’un membre engourdi que le cerveau continue de revendiquer alors qu’il ne le sent plus tout à fait.

L’autre s’assit sur la chaise.

Ce geste banal fut pire que tout le reste.

Il s’assit comme Adrien l’aurait fait. Avec cette économie de mouvement, cette retenue, cette manière de ne pas faire grincer le bois plus qu’il ne faut. Il croisa même légèrement les doigts, et Adrien sentit monter une nausée si violente qu’il dut détourner les yeux.

— Tu peux résister, dit le double. Beaucoup résistent.
— Beaucoup ? répéta Adrien.
— Tu n’es pas rare.

La phrase l’écrasa plus sûrement qu’une menace. Il y avait donc d’autres vies ainsi fendues, d’autres êtres traversés, d’autres gens qui, un soir, avaient compris qu’ils n’étaient pas seuls à l’intérieur de leur propre continuité. Le monde entier lui parut soudain peuplé de présences mal ajustées. Des inconnus dans le métro. Des visages trop fixes. Des gens qu’on oublie vite parce qu’ils ne s’ancrent pas bien. Combien, parmi eux, habitaient leur place de travers ?

— Pourquoi moi ?

Le double pencha la tête.

— Parce que tu étais disponible.
— Je ne comprends pas.
— Tu étais vide là où il faut être fermé.

Adrien sentit des larmes lui monter aux yeux sans même savoir si elles étaient de peur, de honte ou de rage.

Vide.

Toute sa vie réduite à cela.

Non pas une personne, non pas une conscience menacée, mais une disponibilité. Un manque dans la trame. Une fêlure habitable.

— J’avais une vie, dit-il d’une voix brisée.
— Oui.
— Des souvenirs.
— Oui.
— Une mère. Une sœur.
— Oui.

Le double marqua une pause.

— Ce n’était pas rien. Ce n’était simplement pas assez pour te fixer.

Adrien ne supporta plus la douceur de cette voix. Il se leva brusquement, chancela, mais tint debout cette fois. Son regard balaya la chambre. La lampe. Le livre au sol. La commode. Le miroir de l’armoire.

Le miroir.

Sans réfléchir, il s’en empara. Un petit miroir ovale posé là depuis des années, à peine utilisé. Il le saisit à deux mains et le jeta de toutes ses forces contre le mur.

Le verre éclata dans un bruit sec, merveilleux, presque libérateur.

Il voulut recommencer. Briser tout. La glace de la salle de bain, les vitres, les surfaces, tout ce qui pouvait donner passage, tout ce qui pouvait réfléchir, répondre, ouvrir. Il fit un pas vers la porte, mais la voix du double l’arrêta.

— Ce n’est pas là que je suis.

Adrien se figea.

L’autre ne s’était pas levé.

— Les miroirs ne créent rien, dit-il. Ils montrent seulement aux formes qu’elles ne sont pas seules.

Adrien posa une main sur le chambranle pour ne pas tomber.

— Alors où ? demanda-t-il, presque malgré lui.

Le double le regarda.

Puis il posa doucement deux doigts contre sa propre poitrine.

— Là où tu n’as jamais su rester entier.

Quelque chose céda alors dans l’esprit d’Adrien.

Pas violemment. Pas d’un coup.

Comme un tissu qui, après avoir résisté longtemps, se déchire enfin sur toute sa longueur.

Les souvenirs remontèrent, non comme des scènes claires, mais comme des certitudes ensevelies.

Les moments où, enfant, il restait figé devant les flaques d’eau après la pluie.
Cette impression, adolescente, d’être parfois “joué” plutôt que vivant.
Ces jours entiers dont il gardait le souvenir sans en posséder la sensation.
Cette honte intime, impossible à expliquer, d’avoir parfois l’impression que son nom ne collait pas à sa bouche.

Il n’avait jamais été totalement présent.

Il avait traversé sa propre existence comme on traverse une pièce déjà occupée, en faisant attention à ne pas déranger.

Il avait cru que cela s’appelait la solitude.

Que cela s’appelait la fatigue.

Que cela s’appelait le caractère.

Mais ce n’était pas cela.

C’était une cohabitation.

Ancienne. Patiente. Invisible.

Et maintenant, l’autre n’acceptait plus de rester du côté des surfaces.

Adrien recula jusqu’au miroir brisé au sol. Les éclats renvoyaient des morceaux de chambre, des morceaux de lui, des morceaux du double. Des yeux, des doigts, du plafond, des lèvres, du noir.

Il baissa les yeux vers l’un des fragments.

Ce qu’il y vit lui arracha enfin un véritable cri.

Dans le tesson, ce n’était pas le double qui se reflétait.

C’était lui, Adrien, mais flou, plus pâle, comme une image mal imprimée.

Et debout derrière cette version délavée, parfaitement net, se tenait l’autre.

Comme si, même là, l’ordre correct des choses était déjà décidé.

Adrien lâcha un sanglot sec et porta les mains à son visage. Sa respiration se déchira. Il ne contrôlait plus rien. Il ne comprenait plus comment tenir debout, comment garder forme, comment demeurer celui qui parle quand une autre présence connaît votre voix mieux que vous.

Quand il releva la tête, le double était devant lui.

Tout près.

Assez près pour que leurs souffles auraient dû se mêler.

Mais Adrien ne sentait rien.

Aucun souffle.

Aucune chaleur.

L’autre leva une main et, avec une lenteur infinie, la posa contre sa joue.

Le contact fut pire qu’un contact glacé.

Ce n’était pas froid.

Ce n’était pas chaud.

C’était… exact.

Comme si cette paume trouvait sur son visage une place faite pour elle depuis toujours. Comme si sa peau à lui reconnaissait enfin ce qu’elle attendait en silence. Adrien voulut repousser cette main, mais son bras ne répondit pas.

La chambre sembla s’éloigner.

Ou bien c’était lui.

Les contours du lit, de l’armoire, de la porte, glissèrent légèrement, non dans l’espace mais dans l’ordre de réalité qui les retenait. Il eut l’impression atroce de tomber sans bouger.

— Non, murmura-t-il, ou crut murmurer.

Le double s’approcha encore, son front presque contre le sien.

— Je ne suis pas venu te voler, dit-il. Je suis venu cesser de te laisser croire.

Puis tout se renversa.

Pas la pièce.

Pas le corps.

Le point depuis lequel Adrien percevait.

Il y eut un instant, un seul peut-être, où il vit tout à la fois : la chambre dans son ensemble, son propre corps debout, ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte, la main de l’autre sur sa joue, les tessons au sol, la chaise, la porte, la bande de nuit derrière la fenêtre.

Et puis il fut ailleurs.

Pas loin.

Pas dans un autre monde traversable, pas dans un royaume de ténèbres ou un envers spectaculaire du réel.

Il fut dans la surface.

Dans cette minceur impossible qui longe les choses sans jamais les épouser complètement. Un espace sans profondeur et pourtant sans limites, un lieu où les formes existent avant de devenir matière. Il sentit le monde, mais comme au travers d’une paroi d’eau noire. Il voyait sans voir. Entendait sans entendre. Et surtout, il percevait désormais l’autre côté comme on perçoit sa propre image lorsqu’on comprend soudain qu’elle n’a jamais eu besoin de soi pour se tenir là.

Il essaya de crier.

Aucun son.

Il essaya de bouger.

Un frémissement à peine, comme une ride sur un verre.

Au-dehors — dehors, s’il fallait encore appeler ainsi le lieu où son appartement subsistait — son corps vacilla. Puis il se redressa.

L’autre, maintenant dedans, posa doucement une main sur sa nuque, puis sur son torse, comme pour vérifier l’ajustement. Il inspira. Longuement. Comme un homme qui rentre enfin chez lui après un très long voyage.

Puis il regarda en direction du miroir brisé.

Pas exactement vers Adrien, mais assez pour qu’Adrien sente ce regard le traverser.

Et il sourit.

Ce n’était pas un sourire cruel.

C’était bien pire.

Un sourire de soulagement.

Au matin, la voisine du quatrième croisa Adrien dans l’escalier. Elle lui trouva meilleure mine. Reposé, même. Il lui rendit son sourire avec une politesse tranquille. Sa voix, lorsqu’il lui dit bonjour, lui sembla un peu plus posée que d’habitude, plus stable peut-être. Elle nota aussi, sans y penser vraiment, qu’il la regardait plus franchement dans les yeux.

Au bureau, Julie remarqua qu’il était différent.

Pas inquiétant.

Pas brusque.

Simplement… plus là.

Plus dense. Plus présent. Moins distrait. Il se souvenait de tout ce qu’on lui disait. Il ne laissait plus ses phrases en suspens. Il ne paraissait plus absent au milieu d’une conversation, comme s’il écoutait autre chose derrière les mots. Quand elle lui fit la remarque en riant, il répondit :

— J’avais besoin de me remettre un peu en ordre.

La phrase sembla anodine.

Elle l’était presque.

Le soir, il rentra chez lui à la même heure. Il retira ses chaussures, rangea ses clés, remit la chaise à sa place contre le mur. Dans la salle de bain, il balaya soigneusement les derniers éclats du petit miroir brisé. Puis il se regarda dans la glace au-dessus du lavabo.

Longtemps.

Très longtemps.

À l’intérieur de la surface, Adrien hurlait toujours.

Non avec une bouche, ni avec des cordes, ni même avec une pensée formulée. Il hurlait avec ce qu’il lui restait d’identité, avec cette panique pure d’être encore conscient là où rien ne permet d’agir. Il frappait de toutes ses forces contre quelque chose qui n’avait pas d’épaisseur. Il essayait de déformer la lumière, de troubler l’image, d’imprimer une trace, n’importe laquelle.

Une buée.

Une ombre.

Un retard dans un clignement.

Quelque chose.

Mais l’autre savait désormais regarder.

L’autre savait tenir.

L’autre ne lui laissait plus assez de place pour émerger.

Les jours passèrent.

Puis les semaines.

Le nouveau Adrien dormit bien. Très bien. Il n’eut plus de réveils nocturnes, plus de silences suspects, plus d’impression d’être observé. L’appartement, désormais, semblait l’accepter pleinement. Les miroirs ne résistaient plus. Les vitres rendaient une image nette. Même les souvenirs, peu à peu, se rangèrent en lui avec plus de cohérence qu’autrefois. Il appelait sa sœur le dimanche, parfois plus de dix minutes. Il trouvait les bons mots plus facilement. Il souriait davantage. On le trouvait mieux.

On le trouvait enfin stable.

Parfois, pourtant, dans certaines surfaces sombres, au moment précis où le jour baisse et où les pièces ne savent plus si elles appartiennent encore à la lumière ou déjà à la nuit, un détail infime trouble l’image.

Pas assez pour qu’on s’en alarme.

Pas assez pour qu’on le raconte.

Une impression seulement.

Comme si, derrière le regard désormais tranquille d’Adrien, quelque chose frappait encore.

Comme si, très loin dans le reflet, une autre présence essayait de revenir.

Mais ce n’est pas un homme colérique.

Ni violent.

Ni désespéré.

Il ne sait plus vraiment comment se montrer.

Il n’est pas certain, d’ailleurs, d’être encore tout à fait un homme.

Et de l’autre côté du verre, là où l’on ne vit pas mais où l’on persiste, Adrien comprend peu à peu une chose plus dérangeante encore que sa propre disparition :

il n’est pas seul.

Autour de lui, dans cette profondeur mince où flottent les formes rejetées, d’autres silhouettes existent sans corps, sans voix, sans repos.

Des silhouettes humaines.

Patientes.

Immobiles.

Qui regardent elles aussi par les surfaces du monde.

Qui attendent, elles aussi, qu’un regard s’attarde trop longtemps.

Qu’une faille reste ouverte.

Qu’un être un peu vide, un peu flou, un peu poreux, laisse enfin la frontière répondre.

Et lorsqu’au bout de plusieurs mois, en passant devant la vitre d’un métro, une jeune femme croise brièvement son reflet à lui — ou ce qu’il en reste — elle fronce les sourcils sans savoir pourquoi.

Elle a l’impression absurde que l’homme derrière la vitre a l’air terrifié.

Mais quand elle tourne la tête, il n’y a personne.

Seulement son propre visage.

Et cette sensation inexplicable, très légère, presque intime, que son reflet n’a pas attendu son mouvement pour bouger.

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