Peccatrix - La pécheresse (1/3)
Paris, 2001. Loreleï, 24 ans.
Quand elle était à un dîner ou une fête, Loreleï n’avait pas envie qu’on la cherche sur le végétarisme. Toujours les mêmes arguments foireux, lancés avec une agressivité mal gérée. Son énergie, elle la gardait pour les stands. Cette nuit-là, elle voulait juste s’amuser.
Pour le moment, la soirée se déroulait bien. Les amis de Méloé et François étaient sympas.
Parmi la dizaine d’invités réunis dans la grande maison de banlieue, elle ne remarqua pas le regard de Pierre. Lui, il avait tout noté. La tarte provençale (« sans anchois ») qu’elle avait apportée. Le fait qu’elle n’achète plus de cuir, mais garde ses anciennes chaussures. Sa thèse sur « les femmes changeantes dans l’imaginaire européen ». Et son rire. Qui la faisait vibrer entièrement.
Elle était de retour près du buffet quand il lui proposa un verre. Elle déclina.
— Merci, mais je ne bois pas d’alcool.
— Sobre. Pas de viande. Tu fais Carême ?
Elle nota : la tenue soignée pour un samedi soir. Il ne manquait que la cravate sur sa chemise impeccablement repassée. La fine chaine en or se perdant en dessous. Et surtout : la chevalière.
Elle lui retourna son plus beau sourire. Celui qui fait rougir. Il rougit.
— Cette année, l’Aïd tombe en même temps. Je vais avoir droit aux gâteaux de ma voisine. Et chaque soir, je fais la fête avec elle et ses enfants. Et toi ? Pas trop dur de se serrer la ceinture ?
Les yeux ostensiblement baissés vers sa braguette.
Sa mâchoire se contracta légèrement avant qu’il ne poursuive, apparemment détendu :
— J’oublie mes bonnes manières. Pierre.
Après avoir porté son verre de limonade à ses lèvres en le fixant, elle répondit :
– « Sur cette pierre, je bâtirai mon Église. » Prénom programmatique ? Tu veux me convertir ?
Ses yeux se plissèrent. Elle tendit la main :
— Excuse-moi. Enchantée. Loreleï.
Il s’adoucit. Jusqu’à ses yeux bleus.
— Prénom programmatique ? Tu veux me chavirer ?
— C’est déjà fait, non ?
Figé quelques secondes. Puis éclats de rire. Il ne sut pas quoi répondre. Méloé arriva à ce moment-là et entraina Loreleï avec elle.
À deux heures du matin, Loreleï vint chercher son manteau dans la chambre d’amis. La porte vitrée était ouverte sur la terrasse. Elle reconnut la silhouette de Pierre, faiblement éclairée par sa cigarette.
— Tu pars déjà ?
— Oui, je profite de la voiture de Mathilde.
Il lui tendit son paquet :
— Tu en veux une ?
— Je ne fume pas. Je déteste l’odeur.
Il ricana.
— Tu es chiante, en fait. Tu n’as aucun vice ?
Elle le rejoignit sur la terrasse. Malgré l’obscurité, il distingua le regard fauve. Et comme un grondement dans les mots et les pas.
— Je fume pas. Je bois pas… mais qu’est-ce que je suce !
Son sourire moqueur face à la déglutition pénible de Pierre. Elle se retourna vivement. Regagna la chambre et attrapa son manteau. La voix de Pierre la saisit.
— Reste là.
Impératif. Immédiat. Sans hausser le ton. Il écrasa sa cigarette avant de la rejoindre. Elle n’avait pas bougé. Elle lui tournait le dos quand il toucha son bras.
Voix douce maintenant :
— Reste, s’il te plaît.
Elle partit sans se retourner.
Et appela Méloé deux jours plus tard pour avoir le numéro de Pierre.
*****
Premier rendez-vous au cinéma. Ils se retrouvèrent avant dans un café, non loin d’Odéon. Les débats commencèrent aussitôt.
Loreleï voulait voir « Memento ».
- Un ami m’en a parlé, ça a l’air génial. De quoi se triturer les méninges.
- Je n’ai pas envie de me prendre la tête.
- T’as une tête à ça, pourtant.
Elle lui tira la langue. Il leva les yeux au ciel.
- Mais tu as quel âge ?
- T’es trop sérieux. Tu proposes quoi ?
- « Amores perros ».
- « Amours chiennes » ? Ça raconte quoi ? – Elle fit une petite moue, paupières à demi fermées – c’est une proposition ?
Il lui renvoya le geste.
- Un thriller, des personnages qui se percutent. C’est peut-être un peu dur pour une romantique comme toi.
- Tu me connais mal. Je suis romantique. Trop pour ce monde de brutes. Sinon… j’ai bien envie de voir « In the mood for love ». Il passe encore, mais dans peu de salles.
- C’est une proposition ?
La séance se déroula… de manière inattendue pour Loreleï. Pas de mains baladeuses. Pas de baiser. Leurs regards restaient suspendus à l’écran. La musique – le violon, lancinant. La photo – humide, chaude. Une même sensuelle mélancolie les traversait. Elle l’invita ensuite au « Potager du Marais ».
Elle apprit qu’il était analyste financier (elle soupira « Évidemment »), qu’il allait à la messe tous les dimanches (« Ha oui, quand même… »).
Il apprit qu’elle tenait une table d’informations sur l’antispécisme tous les dimanches matins (il ricana « Quel acte de foi ! »), qu’elle était « célibataire, mais pas seule » (« Tu peux expliquer ? »).
Elle expliqua. Il parla de son « célibat 100 % authentique depuis un an ».
- Moi aussi, j’ai été célibataire à 100 % pendant un an – Elle posa son menton sur sa paume, tout en l’observant – heureusement qu’on a le mode manuel !
Pierre faillit en recracher son verre de vin. Elle s’excusa.
- Pardon, je voulais pas te choquer. Mais c’est naturel, non ?
- Oui, oui.
Il avait l’air autant gêné que perdu. Elle vint s’asseoir près de lui, sur la banquette, le buste vers lui. À voix basse :
- Au vingt-et-unième siècle, l’Église condamne toujours la masturbation ?
- Disons que… c’est un plaisir infantile.
- Ha… Mais comment tu fais ? Comment tu survis ? Putain… je pourrais pas. Je m’endors comme ça depuis… toujours !
Il se tourna complètement vers elle. L’observa dans la lumière tamisée du restaurant. Les mèches qui s’échappaient de son chignon. Ses lunettes qui laissaient voir ses yeux verts sincèrement surpris. Elle était autant déstabilisée par sa chasteté que lui par sa franchise. Elle ne semblait pas prête à lâcher.
- À la soirée, quand tu m’as dit « Reste là »… Tu voulais quoi ?
Sa mâchoire se contracta. Loreleï se retint de caresser ses cheveux blonds, qui avaient l’air doux.
- Je ne sais pas vraiment… C’était la première fois que je ressentais ça.
- Vraiment ?
- Tu es impitoyable. Tu n’as pas peur de me gêner ?
- Si… – Elle déposa une petite bise sur sa joue – C’est ça qui est bon. Alors, c’était vraiment la première fois que tu donnais un ordre à une femme ?
Ses mains à lui ne quittèrent pas la banquette.
- Oui, première fois que ça… sortait. J’y avais déjà… pensé. À des choses comme ça.
Les mots semblaient expulsés à coups de goupillon. Ambiance confessionnal. Loreleï participa au mea culpa.
- Si ça peut te rassurer… C’était la première fois qu’on me donnait un ordre. Et que je n’ai pas répondu par une baffe.
Ils rirent. Les doigts de Pierre glissèrent vers elle, jusqu’à sa cuisse.
- Tu as ressenti quoi ? Je t’ai vu hésiter. Tu es restée. Ça m’a… je ne saurais pas dire.
- Ça m’a tordu le ventre.
Il la regarda, les sourcils levés. Elle précisa, la bouche près de son oreille.
- Tu m’as fait mouiller.
Les doigts de Pierre se crispèrent dans sa chair. Ses yeux bleus s’assombrirent. Il prit plusieurs respirations. Loreleï attendait. La voix de Pierre, basse, lente :
- Tu vas devoir attendre. Notre jeu. Mes règles.
Un son échappa à Loreleï – guttural. Ses cuisses se serrèrent, entrainant la main de Pierre, qui précisa :
- Première règle : interdiction de te toucher jusqu’au prochain rendez-vous.
Le visage de Loreleï passa du doute à la malice.
- La sale ruse pour qu’on se revoie vite.

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