Mea culpa - C'est ma faute
Paris, 2005. Loreleï, 28 ans.
Loreleï avait rencontré Éric lors d’un collage d’affiches Act Up. Après les affiches antispé sur lesquelles un cochon affirmait « Si vous voulez manger de la viande, bouffez votre propre cul », elle collait le portrait de Sarko avec le slogan « Votez Le Pen ». L’ironie faisait mal. Loreleï avait apporté son matos : seau de colle à la farine (« écolo et pas cher »), large brosse à tapisserie. Éric la fit rire à retardement : « Tu maroufles aussi ? » Il lui expliqua la blague puis lui présenta les autres. Tout en parcourant les rues de Paris, dans la nuit qui tombait, ils discutèrent politique migratoire, procès d’Outreau et prochaines actions d’Act Up. Ils se croisèrent à nouveau à un « die-in ».
N’y pense même pas, Loreleï ! Tiens-toi à tes peu de règles ! On sépare. La fac. Les actions. Les mecs. Et il a 39 ans ! Et tu ne sais même pas si tu lui plais. Merde, non ! Ne te pose même pas la question ! Ne pense pas à sa voix grave qui rampe jusque dans ton bide. Putain. Tu me saoules. Vas-y. Fais ta charmeuse. Tu verras bien.
Elle assista à une AG d’Act Up. Les réunions, ça la gavait. Toujours les mêmes querelles d’ego. Toujours les mêmes qui donnaient leur temps et qu’on croisait dans toutes les manifs, quelles que soient les causes. Parfois, il fallait faire son devoir.
Il y avait une place de libre à côté d’Éric. Trop évident. Elle s’assit juste devant lui. Au quotidien, elle prenait les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main. Elle ne prenait le temps de réfléchir que si elle donnait un cours en amphi. Ou si elle avait un rendez-vous amoureux. Ce soir-là, elle avait réfléchi. Jean moulant, Doc Martens coquées, le cache-cœur rouge qui faisait loucher. Si Éric ne louchait pas, c’était mort.
Le bar, après l’AG. Il ne loucha pas. Une heure plus tard, tout le monde était parti. Sauf eux. Il quitta la banquette, prit une chaise en face d’elle.
— C’est pour moi ?
Il ne la regardait plus dans les yeux. Loreleï, la gorge serrée, ne savait plus quoi dire. Éric réagit comme si c’était la bonne réponse.
— Tu attends quoi pour me dire que tu as envie de moi ?
Loreleï ouvrit la bouche. La referma. Éric ne l’aida pas plus. Elle finit par trouver les mots.
— J’attends que tu fasses un pas vers moi.
— Je fais quoi, depuis des semaines ?
Loreleï commença à sentir ses joues chauffer.
— Désolée, ce n’était pas voyant.
— Maintenant que tu vois. Tu veux quoi ?
Loreleï était complètement déstabilisée. Elle se leva, trop énervée pour vouloir continuer à jouer.
Éric ne bougea pas. Ne tourna même pas la tête vers elle. Juste :
— Reste là.
Merde.
****
Au fil des semaines, Éric poussa régulièrement Loreleï plus loin. Le poids sur elle. Les mains qui pèsent, serrent, bloquent. Les cordes. Pas longtemps : elle n’aimait vraiment pas. Son rythme à lui. Ses mots à lui.
« Le risque, c’est de confondre intensité et amour. Je veux l’intensité. Et la complicité. C'est tout. Je me leurre pas.»
Loreleï y réfléchit, aboutit aux mêmes conclusions.
Le jeu se poursuivit. Les « Putain, t’es bonne ! » devinrent des « T'es une vraie salope ! »
En dehors des bras d’Éric, elle aurait ri. Au mieux. Mais les mots claquaient sur elle. Comme les fessées. Elle ne comprenait pas pourquoi elle aimait ça avec lui. Elle avait fini par se contenter du constat. Et avait apporté une cravache. « Pour varier ».
Une après-midi ordinaire, dans les draps froissés de son amant, un autre constat : « Ça te fait bander de me faire mal. »
— Oui. Te faire mouiller en lâchant ce que j’ai en moi, ça m’excite.
— Et tu sais d'où ça vient ? Parce que moi... je me navre moi-même. Avec tout ce que je porte en moi, reproduire la violence patriarcale, c'est absurde. Je passe ma vie à éviter la gueule du loup. Et avec toi, je me jette dedans.
— Je pourrais te causer théorie. Mais dans le fond, on se retrouve à poil devant un truc qui ne veut pas partir. Même s'il nous fait peur. Même s'il nous dégoute. Et jouer avec, arrêter de faire semblant... c'est putain de bon !
Sourire mordeur. Loreleï creusa.
— C’est bizarre, non ?
— Pas conventionnel, peut-être. On est adultes. Tu sais que tu peux dire non. Qu’on joue. Qu’on s’aime bien.
Elle se blottit contre lui.
— Je t’aime beaucoup.
Il caressa ses cheveux.
— Attention à ne pas confondre.
— Je confonds pas. Je te demande pas en mariage. Je t’aime comme… quelqu’un en qui j’ai confiance. Avec qui je partage beaucoup. Un ami. Un grand ami. On peut s’aimer entre amis, non ?
Il soupira.
— C’est un fil dangereux.
— Tu aimes le danger, non ?
****
Des semaines encore. De jeux. De regards qui se frôlaient pendant les actions. Un restaurant avec les collègues aiguilleurs du ciel d’Éric. Une soirée avec les amis de Loreleï. Une nuit ordinaire. Si ce n’est qu’il faisait particulièrement noir.
— Éric, j’ai un fantasme idiot depuis que je suis ado.
Le silence et la chaleur du corps de son amant lui laissèrent l’espace pour poursuivre. La gêne transparaissait sous les mots qui hésitaient.
— J’ai dû trop regarder « Angélique ». Parfois… Pas en vrai, c’est seulement dans ma tête. Parfois, j’ai envie d’être ravie. Prise. Que le désir du mec soit si fort pour moi, qu’il déborde. Que je sois si belle qu’il ne puisse pas résister… même si je dis non.
Le silence prit une autre consistance. Éric se mit sur un coude. Devina le profil de Loreleï.
— C’est pas rare, le fantasme de viol.
— Le mot fait mal.
— LES mots. Oublie pas « fantasme ». Il existe un autre terme : le consentement au non-consentement.
— Quel beau soleil noir !
Ils se trouvaient maintenant face à face. Elle demanda :
— Tu l’as déjà fait ?
— Oui, c’est vraiment le truc qui me fait basculer.
— Basculer ?
— Vers mon soleil noir. Ce n’est pas forcément beau à voir.
****
Ils en reparlèrent. Loreleï déposa les détails de son fantasme. Et de ses doutes.
— Je veux que tu fasses comme si tu entrais chez moi pour m’agresser. Tu me bloques, comme quand on joue. Sauf que cette fois, je dis non. Mais je veux continuer.
— Alors, il faut un code. Vu que ton « non » voudra dire « oui ». Il faut que je sache si tu veux arrêter. Choisis un mot que tu ne dirais pas en baisant. Un mot qui ne fait pas partie du jeu.
— Crêpe ?
Le rire d’Éric.
— Va pour « crêpe ». À partir du moment où le jeu commence, tu peux te débattre, crier « non » ou « arrête », je continue. C’est clair ?
— Putain. Si clair que ça me fait mouiller.
Sourire de prédateur. Clarté de soleil noir.
— Éric... Ça me fait honte et peur, ce truc en moi. Le premier mec qui m’a mis une claque sur le cul, je l'ai jeté. Celui qui m’a traitée de cochonne, idem. Et toi... avec toi j'ai envie de trucs que je pourrais jamais raconter. Même à Nadia. C'est pas que j'étouffais une envie. L'envie n'était même pas là. Enfin... juste ce fantasme tout au fond.
— Question d'alchimie. Et d'expérience. Quand tu es revenue vers moi, au bar. Je savais ce que ça voulait dire.
— Tu doutes jamais ?
— Si, souvent. Mais avec le temps, j'ai appris à lire les corps.
Loreleï saisit le regard flou et la crispation dans tout le corps. Il lâcha uniquement :
— J'ai appris de mes erreurs.
****
Le week-end suivant, c’est en mangeant des pâtes qu'ils dessinèrent le cadre.
— Loreleï, ça suffit pas de dire "Je veux que tu m'agresses". Est-ce que tu veux que je te frappe ?
Elle ajouta du parmesan et du poivre, mélangea. Une fumée légère montait de son assiette.
— Des touches, comme aux entraînements de krav. Pas le visage. Pour la pression, je pense qu'on se connaît assez. Force au max pour l'occasion.
Il posa ses couverts.
— Une arme ? Style couteau ?
— J'y avais pas pensé. Ta question me fait entrevoir... tout ce que tu fais sans moi.
— Ça te fait peur ?
— Ça m'intrigue, plutôt. Donc... non, pas d'armes, pas de sang. Déjà que je marque pour un rien !
— Je déchire tes fringues ?
— Ça t'exciterait ?
Il avala une bouchée. Lui lança un clin d'œil en buvant.
— Très !
— Alors... fais toi plaisir ! Je mettrai des trucs auxquels je tiens pas. Et pour la baise, tu as des envies ?
— Franchement... Tout. La limite, c'est plutôt toi. Est-ce que je force ?
Cri spontané :
— Non ! Si ça glisse pas, n'entre pas. Mais... tu peux aller partout. Me faire prendre le cul comme ça... Brrr !
Le bruit des couverts. Éric servit un verre d'eau à Loreleï. La regarda boire.
— Fellation ?
— Laisse-moi visualiser... Non. Ça colle pas. Me faire mettre à genoux de force, ça me plaît pas. Tu aurais voulu ?
— J'avoue... une gorge profonde en bloquant la tête, c'est... intense.
— Rien que d'y penser, j'ai envie de vomir.
— Comme quoi... vaut mieux en parler avant !
Puis la logistique.
Le lieu : la maison de banlieue d’une amie d’Éric, pour éviter d’effrayer les voisins. Loreleï fit remarquer : « Si seulement les gens réagissaient quand une femme crie ! »
Le moment : entre chien et loup.
— Je déteste ce moment incertain.
— T’es vraiment bizarre.
— Dis le mec qui va prendre son pied en faisant semblant de me violer.
La tenue : « surprise ».
Éric lui fit répéter le code : « Tu dis crêpe et j’arrête tout. Même si je bande. Même si je suis en toi. »
****
Le jour convenu, ils débarquèrent à Saint-Germain-en-Laye. Dans la journée, ils installèrent leurs affaires pour le week-end, puis repérèrent les lieux. Une maison banale, avec un jardin. Pas de voisin mitoyen. Éric la quitta dès 16h, sans lui dire quand il reviendrait.
L’heure incertaine arriva. Loreleï se prépara une infusion au tilleul. S’assit dans le canapé. Une lampe diffusait une lumière tout juste suffisante pour lire. Elle crut entendre plusieurs fois l’entrée grincer. Elle se demanda si un véritable agresseur pouvait profiter de la porte laissée ouverte.
— Putain !
Elle bondit du canapé quand elle sentit des mains froides sur ses épaules.
Éric était déjà trop près d’elle. Avec une expression qu’elle n’avait fait qu’apercevoir furtivement jusqu’à présent. Il était habillé tout en noir. Elle dut se répéter que c’était un jeu. Son corps n’était pas convaincu.
— Alors, t’as changé d’avis ?
La première phrase de leur scénario. Loreleï enchaîna.
— Non ! J’ai pas envie de toi !
— Alors, pourquoi tu portes ta robe de pute ?
Il était sur elle. Tenait sa gorge entre ses doigts. Forts. Son regard sombre en elle. Il la serra contre lui. Bassins collés. Déjà dur.
— C’est ton corps de salope qui provoque ça.
— Dégage !
Elle le repoussa, les deux mains à plat sur son torse. Courut dans la cuisine. Il la bloqua contre la table. La retourna d’une clé de bras.
La peur. L’excitation. L’humidité entre ses cuisses. La main libre d’Éric s’introduisit sans ménagement dans sa culotte. Il grogna. Pas le son habituel. Plus féroce.
— Arrête !
Éric : « Ta gueule ! »
Dans les corps, dans les voix, la tension.
D’un coup de genou, il lui écarta les jambes. Passa sa main, remonta du sexe vers les fesses, qu’il pétrit violemment.
— Même ton cul veut que je le baise. T’es tellement trempée que ça va glisser tout seul.
Elle se cambra plus fort en poussant des cris sourds. Éric glissa ses doigts. Partout.
— Avec des hanches pareilles, c’est normal de te faire prendre comme une chienne.
Il baissa brutalement sa culotte tout en forçant son torse sur la table. Les seins écrasés sur la nappe fleurie, Loreleï haletait.
Il tira ses cheveux.
— Tu fais de moi un putain d’animal !
Bruit du zip de la braguette.
Loreleï se figea. « Stop ! »
Éric hésita. Se pencha vers elle : « Crêpe ? »
Quelques secondes. Une petite voix : « Crêpe. »
Il recula. Loreleï mit un moment avant de se redresser.
Elle regagna le salon et se laissa tomber dans le canapé. Éric la suivit. Il vint près d’elle. Lui prit les pieds et les posa sur ses cuisses. Attendit.
— Le bruit. La fermeture éclair. Ça m’a rappelé… Je n’y pensais plus. Il ne s’est rien passé en plus.
Il la laissa renouer le fil de ses souvenirs.
— J’avais 15 ans. J’étais naïve. J’avais chauffé un mec plus vieux. Il m’a bloquée contre un mur. J’étais tétanisée. Sa main qui vient entre nous. Le bruit du zip. Mon cousin est arrivé à temps. Fin de l’histoire.
Il attendit encore. Caressa ses pieds tout en parlant.
— Ça arrive que des trucs sortent pendant une scène. C’est pas grave. Et c’est pas rien.
— C'est bizarre comment le corps se souvient mieux que la tête. Ce bruit familier qui devient autre chose dans le jeu.
— C'est pas vraiment un jeu.
Silence. Puis, en même temps :
Loreleï : « Tu me trouves faible ? »
Éric : « Tu me prends pour un monstre ? »
Le rire qui passa entre eux décontracta les épaules de Loreleï. Éric se leva. Fit réchauffer l’infusion. Apporta tasses et chocolat.
Appuyée contre son amant, Loreleï soupira :
— T’as dit être un animal. Pourquoi ?
— Moi aussi j'ai des idées dans la tête. Violentes. C'est... La mise en scène, c'est le seul endroit où je peux lâcher.
— Je t'ai frustré...
— Non. Oui... T'as stoppé. Tant mieux. Ça prouve que bander me rend pas sourd. Que j'ai appris.
Loreleï croqua un carré de chocolat.
— C’est pas pour moi les jeux de rôles de cul. Finalement, je vais garder mon fantasme dans ma tête. Dans la vie… je veux que mon oui soit toujours un oui. Et mon non, un non.
Éric, clair-obscur :
— Et moi je vais fantasmer encore plus fort sur ton non… qui aurait pu être un oui.

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