I
Longtemps, je me suis couché de bonne heure, non pas par choix mais par obligation. Si il y a bien quelque chose que j'ai appris là-bas, c'est que la vie s'éteint lorsque le train s'arrête. Nous étions toutes là, entassées dans les wagons, certaines pensaient rentrer au pays, d'autres se doutaient du lieu.
Lorsque nous sommes arrivés dans cet endroit, une odeur affreuse embaumait l'air, une odeur abominable qui vous prend le nez pendant des heures, une odeur de mort. Ils nous ont installés sur des lits pleins de crasse après avoir pris nos biens, jeter un bout de tissu troué en guise de vêtement et nous ont donné pour ordre de nous rassembler dans le couloir les unes après les autres. Un homme était là et nous tatouait chacunes notre tour un numéro sur le bras gauche, ce numéro était à partir de ce moment là, notre nouvelle identité.
Nous étions triées, les femmes les plus belles devaient assouvir les besoins primaires des plus hauts placés, les plus fortes devaient travailler, moi, je faisais partie des belles femmes. J'enchaînais les hommes, tous aussi barbares les uns que les autres, parfois, il y avait d'autres femmes, parfois d'autres hommes. Nous n'étions que des objets à leurs yeux, rien de plus. Les journées étaient difficiles à supporter, heureusement, nous étions couchés de bonne heure, non pas par choix, mais par obligation, jusqu'à cette nuit-là...
Le 26 janvier 1945, ils étaient tous à cran, comme si une nouvelle les avaient surpris de plein fouet. D'habitude, ils nous levaient toutes très tôt et nous enchainions le travail jusqu'au soir, où nous profitions d'un court moment de répit pour nous nettoyer à la bassine, mais ce jour-là était différent. Les hommes que nous devions satisfaire étaient plus que barbares, ils nous rouaient de coups, écrasaient leurs cigarettes sur notre peau, Margot ma meilleure amie avait même pris un coup de lame dans l'épaule pour avoir toussé. La journée avait été plus atroce que d'habitude, mais nous ne connaissions pas la raison. Lorsque nous nous dirigions vers notre dortoir, six hommes nous ont rejoints et nous ont demandé de les suivre. Nous avons traversé le camp, la nuit tombait, c'était la première fois depuis notre arrivée que nous avions le droit de sortir à cette heure-ci. Ils nous ont fait entrer dans une grande pièce humide et nous ont demandé de nous déshabiller. Nous observions enjouée les pommeaux et les robinets qui nous entouraient, enfin, nous avions le droit de prendre une douche ! Ils ont fermé la porte, et la joie à fait place à la terreur. Ce n'était pas de l'eau qui sortaient des tuyaux, mais du gaz…
Le camp dans lequel j'étais à été libéré le 27 janvier 1945 par l'armée rouge, je suis morte juste avant.

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