Chapitre 10

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Tous les invités se regardèrent les uns les autres, et des murmures commençaient à se faire entendre. Dahlia repéra du coin de l'œil Éloïse, avec à ses côtés Norielle. Quand elle croisa son regard, Dahlia lui fit un “non” de la tête, et son amie hocha la tête, puis baissa les yeux, tenant la main de Norielle. Gabriel n’était pas loin derrière. Elle le vit se faufiler à travers la foule, sûrement pour rejoindre sa partenaire. Quand il arriva au niveau des deux jeunes filles, il leur dit quelques mots, probablement pour les rassurer, puis il s’écarta de la foule qui se mit à s’ouvrir pour le laisser passer. Avec un petit sourire de remerciement, il passa et se retrouva devant la princesse. Le jeune homme posa un genou à terre et Dahlia vit Evelyn lever un sourcil.

  • Gabriel Aegis, es-tu sûr de ta décision ?
  • Évidemment, répondit-il d’un ton ferme, la famille Aegis sera toujours votre serviteur le plus humble et dévoué.
  • Dans ce cas…

Elle fit un geste de sa main intacte, et deux serviteurs sortirent de la porte de derrière, faisant glisser une table avec un grand bol et une coupelle en verre. L’un d’eux avait également une bouteille de vin à la main. Il l’ouvrit pour en verser le contenu dans le bol. Puis, Evelyn s’approcha, et serra son poing au-dessus du récipient. Quelques gouttes tombèrent dedans, se mêlant de manière méconnaissable avec le rouge du vin.

  • Tu peux t’approcher, déclara la princesse.

Lentement, Gabriel se leva, ses pas pleins de confiance alors qu’il se retrouva face à face avec Evelyn, le bol entre eux. La princesse lui indiqua la coupelle. Le jeune homme s’en empara, la plongeant dans le bol. L'amenant devant sa bouche, il ne quitta pas la princesse des yeux. Il lui fit un sourire. Pas un sourire pour charmer ou séduire, mais un de ces sourires sincères qu’on pourrait faire quand on revoit un ami après un long moment.

  • Je m’engage devant vous tous ici présents à servir la princesse Evelyn et le royaume. Je m’engage à demeurer à son service quand elle deviendra reine. Si je brise l'un de ces engagements, que cette main que je lève soit perdue à jamais.

Puisqu’il tenait la coupelle de sa main gauche, il leva sa main droite. Encore des murmures, mais Gabriel les ignora. Il garda son regard fixé sur la princesse, presque en… défi ?

Dahlia ne comprit pas tout de suite. Mais en tendant l’oreille, elle réalisa ce que ces paroles impliquaient. Normalement, le Serment Royal demandait que l’on jure sa vie. Comment Evelyn allait-elle le prendre ?

Mais la princesse ne dit rien. Elle le dévisagea un instant, puis demanda sans une trace d’émotion dans la voix :

  • Tu estimes donc que ta main et celle de la future reine ont la même valeur ?
  • Non, dit simplement le jeune homme.

Ils semblaient être dans leur propre monde, en train de jouer à un jeu dont seuls eux connaissaient les règles. Et même si la princesse ne laissait rien transparaître, Dahlia ne pouvait s'empêcher de penser qu’elle s’amusait. Evelyn était en train de le tester. Dahlia ne savait pas pourquoi, mais elle sentait que les prochains mots du paladin seraient un point tournant. Pas seulement pour lui, mais peut-être pour tout le royaume.

  • Si une reine perd une main, cesse-t-elle d’être reine ? Un souverain est une tête, pas une épée. Mais moi, je suis une épée. Avec cette main, j'abats ma lame, et je pourfends nos ennemis. Sans cette main, je cesse d’être ce que je suis. On pourrait même dire, que je perds le sens de mon existence. Vous me demandez si j’estime que ma main et la vôtre ont la même valeur ? Ma réponse est non. Ma main vaut bien plus.

Dahlia vit la princesse cligner des yeux, absorbant l’insolence de la déclaration. Puis, peu à peu, elle vit Evelyn se fendre en un sourire. C’était comme si elle ne pouvait pas s’en empêcher. Le sourire s’agrandissait, et la princesse semblait être prise de soubresauts, comme pour se retenir de rire. Son visage parfaitement neutre jusque là était maintenant lumineux, ses yeux habités d’une étincelle d’excitation, semblables à ceux d’un enfant ayant trouvé un trésor.

Gabriel, voyant qu’il avait passé le test, prit enfin une grande gorgée de vin. La même lueur aveugla l’assemblée un instant, puis il reposa la coupelle pour retrousser sa manche. Comme ils s’y attendaient, une marque similaire était apparue sur son poignet.

Il la leva, comme pour montrer un trophée, et Evelyn continuait de sourire.

Dahlia sentit quelque chose se serrer dans son estomac. Une partie d’elle lui criait qu’elle aurait dû être à la place de Gabriel, mais elle la fit taire. Si la princesse avait trouvé un serviteur plus compétent qu’elle, alors elle avait une chance de rentrer chez elle sans devoir servir Evelyn. Elle avait donné le choix aux invités, alors pourquoi ne pas en donner un aussi à Dahlia, après-tout ? C’était mieux comme ça.

Mais elle n’arrivait pas à se débarrasser de cette frustration.

Ils se tenaient l’un à côté de l’autre, une couronne d’argent et une épée en or, un tableau de légende. Même les éclats de sang sur la princesse semblaient réhausser sa beauté, les tâches tranchant avec le blanc immaculé de sa tenue. Elle avait l’air moins parfaite, moins impeccable. Mais ce qu’elle avait perdu, elle l’avait regagné autrement. Evelyn n’était pas une statue de glace, ou une marionnette de verre. Elle était leur princesse en chair et en os. Et elle était radieuse.

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