Dépôt de bilan
Cette petite ville mourait lentement, désertée de ses habitants, vidée un peu plus chaque jour des commerces qui migraient en périphérie. Le centre conservait ses échoppes indispensables à l’alimentation humaine ; des agences, banques ou assurances, abritaient encore quelques conseillers se morfondant devant leurs terminaux informatiques démodés. À louer, à vendre, bail à céder, désormais les seules promesses publicitaires des autres boutiques, volets clos, cadenas et factures amoncelées sous leurs portes aveugles.
Je marchai sans but dans la rue principale. Sous une pluie insistante, drue, je m’abritai en rasant les devantures, stationnant parfois sous un porche pour reprendre mon souffle. Distraitement, je fis un pas de côté pour éviter une plaque d’égout, moussue et glissante, et me cognai à un montant de porte de bois vermoulu qui encadrait un battant vitré. Je levai les yeux : une enseigne en tôle ajourée, fixée en drapeau au-dessus de la porte, représentait un disque 33 tours stylisé en une planète entourée d’anneaux colorés. Écrit au pinceau sur le métal noir : Les Disques, Ça Tourne !
Je souris involontairement, les coiffeurs n’avaient donc pas l’exclusivité des noms de boutique à l’humour douteux. Peut-être était-ce une boutique Néo-Vintage, ouverte par un quadra en reconversion professionnelle ? Je n’avais rien de prévu, il pleuvait, alors je poussai la porte.
Cela sentait le papier d’Arménie, le patchouli éventé, le carton humide et la poussière captive dans les lames du parquet. Des bacs en contreplaqué noircis, un peu graisseux sur les tranches, abritaient un beau choix de trente-trois tours, tous protégés par des surpochettes de plastique terne. Je comptai les boites, estimai au doigt mouillé : il y avait plus de vingt-mille pièces de musique ici ! Peut-être que…
Au fond de la pièce chichement éclairée, j’aperçus une touffe de cheveux blancs. L’homme, penché sur un antique moniteur, saisissait sur un clavier grisâtre des données qu’il déchiffrait d’un vieux cahier à spirale, ouvert sur ses genoux. L’endroit m’apparaissait si… hors du temps qu’il aurait pu user d’un Minitel, cela ne m’aurait pas semblé plus étrange ou anachronique.
— Bonjour Monsieur. Excusez-moi, je recherche un disque… un groupe français, du rock des années 80. Vous avez ce genre, ici ?
Il leva la tête et remonta ses lunettes sur son nez d’un doigt sûr.
— Il y a des genres que je ne couvre pas, ici, et cela par goût : la Polka de Cleveland, par exemple.
Il sourit largement, ses yeux pétillaient.
— Mais le Rock Français, je crois que j’ai… tout. Quel est le nom du groupe ? Le titre de l’album ? Vous savez, je numérise toutes mes entrées et mon stock. J’ai ça là-dedans, dit-il en saisissant une disquette trois pouces sur un empilement un peu branlant.
Comme je m’exécutais avec empressement, il tapa quelques caractères, chargea la disquette dans la fente du lecteur. Le petit chuintement caractéristique de sa lecture par la tête magnétique me plongea dans le passé, j’arborais sans doute un sourire un peu niais.
Il se leva avec vigueur, se dirigea vers le fond de la boutique, parcourut quelques vinyles d’un doigt expert, pour extraire ensuite sans hésitation une pochette blanche. Revenu à son bureau, il me tendit l’objet. C’était bien ça. Un pressage limité "Radio", un Remix à la pochette neutre, vente interdite, envoyé par la maison de disque aux services de presse, aux radios et DJ.
Autrefois, j’en avais dédicacé quelques-uns, à de très proches amis. Je retournai le disque, reconnus ma graphie, puis lus pour moi-même :
À mon seul Amour
Suivait mon nom de scène, entrelacé d'un cœur brisé mal dessiné, puis une volontaire trace de Lipstick, à moitié effacée.
Je masquai mon trouble du mieux possible, demandai le prix au vieil homme. L’homme connaissait son métier : c’était cher. Il souhaitait être réglé en espèces, alors je quittai la l'endroit en quête d’un distributeur.
Je revins à la boutique un quart d'heure plus tard, les doigts crispés sur quelques billets.
La porte close, verrouillée d'une chaine, ne donnait plus accès qu’à une ancienne quincaillerie en dépôt de bilan, comme le précisait le courrier officiel placardé sur la devanture.
Les disques tournaient, mais j'étais moi à un tournant de ma vie : DÉPÔT DE BILAN ; un juste résumé de ce qu’elle était devenue depuis que j'avais trompé mon seul amour.

Annotations