Elle a disparu

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Lwanzo entendit le coq chanter pour la troisième fois. Il n'avait pas dormi de la nuit, parce que ce jour, était un jour exceptionnel. Un jour qui marquerait sa vie à jamais.

Dans la maison familiale de Butembo, l'agitation commença avant même que les premiers rayons du soleil n’apparaissent. Mwasimuke, la mère de Lwanzo au cœur aussi vaste que le Kivu, se réveilla la première, suivie de près par tante Cécelia dont les mains connaissaient déjà le rythme des préparatifs. Cinq minutes plus tard, Kombi, la cousine de Lwanzo, toujours entre sommeil et action, les rejoignit en bâillant. Dans la demi-heure qui suivit, toute la maison était debout, vibrante d'une énergie contenue.

Chacun connaissait son rôle, comme dans un ballet ancestral. Les femmes s'affairaient autour des marmites géantes, où mijotaient déjà des senteurs d'épices et de viandes. Les hommes, sérieux et concentrés, montaient les tentes blanches qui devaient abriter les invités. Les plus jeunes, excités comme des oisillons au premier vol, installaient les chaises en rangées impeccables. L'effervescence s'étendait à toute la concession, débordant par-dessus les murs de briques, contagieuse. Et elle s'alimentait d'un flot continu de provisions.

Les tantes et oncles venus des villages alentour avaient apporté des provisions dignes d'un festin royal : chèvres vivantes aux yeux doux, poulets qui gloussaient encore, sacs de pommes de terre, choux verts gonflés de rosée, poireaux et oignons qui sentaient le jardin fraîchement labouré. La veille encore, l'oncle Kighoma et les cousins avaient égorgé quatre chèvres dans un rituel presque sacré. Tandis que les femmes, jusqu'à une heure avancée, épluchaient des montagnes de bananes plantains et de pommes de terre avant d'aller enfin dormir, les hommes s'étaient attardés dans la cour pour un barbecue improvisé avec les têtes et les testicules des bêtes, mets réservés aux initiés.

Quand les femmes avaient voulu se joindre à eux, poussées par la curiosité et l'odeur alléchante, les hommes les avaient repoussées avec des rires gras et complices : « Ce repas est réservé aux hommes, mes sœurs ! Si vous y touchez, attention... vous risquez de vous retrouver avec une paire entre les cuisses au réveil ! »

Les éclats de rire masculins avaient fusé dans la nuit tiède, tandis que les femmes, un peu vexées mais amusées malgré tout, avaient battu en retraite vers l'intérieur en maugréant de bonne humeur.

Ce matin, Lwanzo sortit de sa chambre. Il s'arrêta sur le seuil, respirant l'air chargé de promesses. Dans la cour, tante Imela, sans prévenir, entonna un chant traditionnel de mariage, sa voix puissante fendant l'air comme une lance. Aussitôt, les femmes reprirent en chœur, créant une polyphonie spontanée. Elles se mirent à danser, tapant sur des bidons d'huile vides transformés en tambours, transformant la parcelle familiale en une fête avant l'heure, avant l'heureux événement.

Lwanzo rayonnait d'une élégance grave. Son costume bleu nuit, parfaitement coupé, et sa chemise d'une blancheur immaculée le transfiguraient. Il arpentait la cour, jetant des regards à sa montre, souriant sans raison, inspirant à pleins poumons comme pour contenir un bonheur trop vaste. Mais sous cette apparence de calme souverain, ses yeux d'observateur trahissaient tout : l'impatience, la tendresse, et une nervosité sourde qu'il ne maîtrisait plus.

Autour de lui, les amis s'agitaient, les photographes installaient leur matériel avec des gestes professionnels, mais lui, semblait déjà ailleurs, déjà tourné vers l'allée centrale de la cathédrale, là où elle allait apparaître, voilée, radieuse.

Le grand jour était là, palpable, respirant. Les femmes portaient leurs plus beaux pagnes wax, éclatants comme la lune sur les eaux nocturnes, imprimés de motifs qui racontaient des histoires familiales. Les hommes s'étaient mis en costume, certains visiblement mal à l'aise dans ces habits de ville, mais tous brillants d'une fierté et d'une joie communicatives.

À dix heures précises, la cathédrale de Butembo débordait de monde comme une ruche en pleine activité. La chorale, composée de voix pures et entraînées, entonnait des mélodies célestes qui emplirent l'édifice d'une ferveur presque palpable. Lwanzo, le cœur débordant d'un bonheur qu'il croyait enfin mériter, ne pouvait s'empêcher de sourire, ce sourire intérieur qui revigore. C'était son jour. Celui où il enterrerait sa vie de garçon, libre et quelque peu égoïste, pour commencer une nouvelle histoire à deux voix.

La famille de Zawadi était arrivée en nombre, formant un bloc compact de visages nouveaux mais accueillants. Parents, frères, sœurs, cousins, tantes, oncles... près d'une centaine de personnes avaient fait le déplacement depuis le Rwanda voisin, traversant symboliquement des frontières autrefois sanglantes. Ce mariage ressemblait à s'y méprendre à un pacte de réconciliation tacite entre deux peuples meurtris par des décennies de haine et de méfiance. Dans l'accolade échangée entre les parents, dans les regards croisés pleins de sous-entendus historiques, une émotion nouvelle et fragile naissait : la promesse d'une paix précieuse.

Lwanzo jetait parfois un regard furtif vers l'horloge murale, parfois vers le grand portail d'entrée, l'impatience grandissant en lui comme une marée. Zawadi allait arriver d'un instant à l'autre. Anderson, son garçon d'honneur et ami d'enfance, se tenait à ses côtés, solide comme un roc.

*

A l’extérieur, dans la foule bigarrée, Fololo se déplaçait avec la précision d’un prédateur. Silhouette fine, tendue comme un fil d’acier, jean moulant, veste en cuir noir et bottines usées. Son regard sombre balayait les visages. Un anneau discret au nez, un piercing au sourcil gauche, des petits éclats métalliques qui trahissaient une nature indomptable. Elle marchait, observait, évaluait. Puis, soudain, une vibration contre sa cuisse. Son téléphone. Elle le sortit, décrocha.

¾ Comment ça se passe ? demanda une voix masculine, neutre, à l'autre bout.

¾ Tout est en place, chef.

¾ Attendez que le moment arrive.

¾ Compris, chef.

Elle raccrocha aussi sec qu'elle avait décroché, le visage resté parfaitement impassible. C'est à ce moment que Kango, l'ivrogne notoire du quartier Fatuma, tituba dans le champ de vision de Fololo. Attiré par son allure, il voulut lui faire du gringue. Elle le repoussa d'un geste sec, écœurée par son haleine.

¾ Dégage ! Pochard.

Kango ricana, vacillant. Puis son rire s'étrangla. Il venait de la reconnaître. Les piercings au sourcil et au nez. La fille de l'ombre, de la nuit dernière à la cathédrale. La curiosité balaya instantanément son ivresse.

¾ Qu'est-ce qu'elle mijote, celle-là ?

Tandis que Kango, tapi dans son coin, échafaudait des plans confus, l'atmosphère générale basculait. Il ignorait alors que son petit jeu d'observation se déroulait en marge d'un tout autre drame, bien plus immédiat, qui commençait à inquiéter sérieusement l'assemblée.

10 h 20, à l'intérieur de la cathédrale, chants et danses emplissaient toujours l'espace sacré, mais à l'extérieur, une agitation différente, plus inquiète, commençait à monter : la mariée tardait. Kafekite, cousin de Lwanzo et maître de cérémonie, arpentait le parvis en parlant sans cesse au téléphone, le front de plus en plus soucieux.

¾ Mais où êtes-vous ? Dépêchez-vous, bon sang ! Nous n'avons pas toute la journée !

À l'intérieur, les murmures commençaient à parcourir les bancs comme une traînée de poudre. Anderson, sentant la tension monter, sortit discrètement pour voir. La scène dehors le glaça littéralement : des téléphones collés à toutes les oreilles, des visages crispés par l'inquiétude, des voix qui montaient, se chevauchaient, créant une cacophonie anxieuse.

¾ Que se passe-t-il ? murmura-t-il, plus pour lui-même que pour quiconque.

Il chercha d'abord Kafekite du regard. Au bout d'une minute qui lui parut une éternité, il l'aperçut au loin, adossé contre un mur, en train de gronder, Dieu seul savait qui, au téléphone.

¾ Quoi... ? Depuis quand... ? C'est arrivé comment... ? Et vous, vous étiez où pendant ce temps... ?

Anderson s'approcha, sentant un nœud se former dans son estomac.

¾ Qu'est-ce qui se passe, grand frère ? Où est la mariée ?

Kafekite le regarda, mais ses yeux évitèrent les siens. Il ne répondit pas à la question, tournant le dos pour continuer sa conversation. Dans l'église, comme un mauvais présage, les membres de la famille commençaient à sortir un à un, attirés par la rumeur grandissante. Tous avaient la même question muette sur les lèvres, mais personne n'avait la réponse.

Kango, qui fliquait Fololo du coin de l'œil avec l'obstination trouble de l'ivrogne, reconnut soudain une autre silhouette qui émergeait de la foule. Ndaya. La fille à la peau d'ébène de la nuit précédente. Plus jeune que Fololo de deux ou trois ans à peine, elle semblait plus calme. Peau d’un noir profond, presque liquide, cheveux tressés en courts cornrows nets. Elle avait cette fixité tranquille de ceux qui frappent seulement quand c’est nécessaire. Chemise ample, pantalon cargo. Une allure simple, presque effacée.

Fololo et Ndaya formaient un duo dérangeant, complémentaire comme les deux faces d'une même lame. Elles se rejoignirent à l'écart de la foule et commencèrent à discuter à voix basse, les têtes rapprochées. Intrigué malgré lui, Kango se faufila plus près, utilisant les groupes de curieux comme écrans.

¾ T'approche pas trop... murmura-t-il pour lui-même, les yeux rivés sur elles comme un prédateur maladroit.

Ndaya, les bras croisés sur sa poitrine, écoutait d'un air visiblement agacé tandis que Fololo mâchonnait bruyamment un chewing-gum, un tic nerveux.

¾ Qu'est-ce qui se passe, Ndaya ? Pourquoi tout ce monde qui sort ?

¾ Rien. Tout est nickel.

¾ T'es sérieuse, là ? Tout est nickel ? Tu vois au moins ce qui se passe ? La cathédrale se vide !

Effectivement, à l'intérieur, le flot des fidèles qui sortaient prenait de l'ampleur, transformé en exode perplexe. Leur secret avait-il été découvert ? La mission compromise avant même d'avoir commencé ? Soudain, le téléphone de Fololo vibra à nouveau. Elle décrocha aussitôt, et sa posture changea instantanément, dos droit, ton soumis, voix devenue docile, presque enfantine.

¾ Allô... Oui, chef… Je ne sais ce qui se passe, mais les gens se vident de la cathédrale… oui chef… Oui chef…

Pendant plus de trois minutes, elle écoutait et ne répondait que par : oui chef. Puis à la fin, son visage, d'ordinaire si contrôlé, se crispa légèrement, une faille dans l'armure.

¾ Bien reçu. Compris chef.

Elle raccrocha d'un geste sec, presque violent. Ndaya, intriguée, fronça les sourcils.

¾ Qu'est-ce qu'il a dit ?

Fololo souffla longuement, jeta un coup d'œil nerveux autour d'elle comme pour vérifier qu'aucune oreille indiscrète ne traînait, puis lâcha, la voix basse et tendue :

¾ Le chef veut qu'on arrête tout. Mission annulée.

Kango, tapi derrière un buisson de lauriers-roses, écarquilla les yeux. Arrêter quoi ? Il resta planté là, le cerveau embrumé mais travaillant soudain. Les images de la nuit précédente lui revinrent avec une clarté troublante : les deux filles, les objets compactes déposés dans l'ombre, la discrétion coupable. Son cœur, déjà malmené par l'alcool, se mit à battre une chamade désordonnée. L'argent. C'était forcément l'argent de la banque. Une sueur froide, gluante, lui coula le long de la nuque.

Profitant de l'agitation générale des fidèles qui sortaient, familles qui s'interrogeaient, enfants qui couraient sans comprendre, Il se dirigea, poussé par une force obscurément compulsive, vers un coin dissimulé derrière un pilier massif, là où il croyait avoir vu une lueur furtive la veille, là où l'une des filles s'était attardée un peu plus longtemps.
Ses mains tremblaient de l'excitation, lorsqu'il déplaça une lourde chaise en bois sculpté. Il se pencha, plissant les yeux dans la pénombre. Sous le banc, collé contre la pierre, il aperçut un boîtier métallique, gainé de tissu noir. Sa gorge se serra. Une boîte forte miniature.

¾ Le magot... souffla-t-il, les lèvres sèches. Ils l'ont divisé.

Ses mirettes brillèrent, on aurait dit un chasseur au retour d’un heureux affût. Il tendit une main avide, saisit l'objet. Il était lourd, dense, prometteur. Un frisson de possession lui parcourut l'échine. Il le retourna, cherchant une ouverture, un code. Rien. Le couvercle semblait soudé. Comment diable sortir les billets ? Il sentit une petite bosse sur le côté, un bouton peut-être. Il appuya. Rien ne se passa. Aucun déclic, aucun tiroir qui jaillissait. Puis il perçut quelque chose : une légère vibration contre sa paume. Comme le bourdonnement électrique d'un petit moteur. De la climatisation pour les billets ? Une sécurité électronique ? Peu importe. L'essentiel était là, dans ses mains. Un million de dollars, ou du moins une partie. La clé de sa vie nouvelle. Sans réfléchir davantage, il glissa le boîtier dans la poche profonde de son pantalon trop large. Le poids contre sa cuisse était celui de tous ses rêves.

Dehors, Fololo et Ndaya, dépassées par les événements, entrèrent dans la cathédrale maintenant presque vide, étrangement assombrie par l'absence des fidèles. À l'intérieur, leurs pas résonnaient faiblement sur les dalles. Elles procédèrent à la récupération avec une efficacité méthodique.

Fololo s'agenouilla près d'un pilier, passa sa main derrière une saillie de pierre. Quand elle se releva, elle tenait un boîtier noir identique à celui que Kango avait pris.

Ndaya, de l'autre côté de la nef, récupéra deux autres boîtiers près des fonts baptismaux.

— Un... deux... trois..., comptait mentalement Fololo, ses yeux parcourant l'église avec la précision d'un technicien qui connaît son installation par cœur.

Soudain, son visage se figea. Elle se dirigea vers un banc spécifique, celui-là même où Kango avait trouvé le sien, s'agenouilla, chercha. Ses mains explorèrent l'espace sous le banc, d'abord avec confiance, puis avec une urgence croissante. Rien.

¾ Quoi ? murmura Ndaya en la rejoignant, devinant le problème au visage de sa complice.

¾ Il n'est pas là.

¾ Lequel ?

¾ Le paquet qui était ici.

Ndaya vérifia à son tour, ses doigts parcourant chaque centimètre de la surface froide. Une onde de panique silencieuse, mais violente, passa entre les deux femmes. Fololo compta à nouveau, mentalement, retraçant leur parcours de la nuit précédente. Huit boîtiers, chacun placé selon un schéma précis. Ils en avaient récupéré sept. Il en manquait un.

¾ Tu es sûre de l'endroit ? demanda Ndaya, la voix légèrement tendue malgré son habituel contrôle.

¾ Oui. C'est ici.

Leurs regards se croisèrent, chargés d'une même pensée terrifiante. Si un colis manquait... soit il avait été accidentellement déplacé... soit découvert... soit...

— Vérifie partout, ordonna Fololo, abandonnant toute discrétion. Tous les emplacements prévus. Vite.

Elles se mirent à fouiller frénétiquement, mais avec méthode, écartant les chaises, scrutant les recoins. Le sac matelassé de Fololo, contenant les sept boîtiers, pesait à son épaule comme le poids de leur échec. Rien. Un paquet avait disparu.

¾ Merde, souffla Fololo, un mot qu'elle réservait aux situations catastrophiques.

Ndaya la regarda, les yeux écarquillés.

¾ On fait quoi ? Si quelqu'un l'a trouvé... s'il cherche à l'ouvrir...

¾ Sans la clé, c'est impossible. Mais...

¾ Mais quoi ?

Fololo baissa la voix encore plus.

— Mais s'il essaie de le forcer... les sécurités internes...

Elle n'acheva pas sa phrase. Ndaya comprit.

¾ On sort. Et on prévient le chef.

Elles jetèrent un dernier regard autour d'elles, comme si l'objet manquant allait miraculeusement réapparaître. Puis elles se dirigèrent vers la sortie, le pas moins assuré qu'à l'arrivée.

10 h 30. Dans le parvis de la cathédrale, la panique s'installait vraiment, passant du stade de l'inquiétude à celui de la crainte concrète. Les questions fusaient, répétées, amplifiées : Où est la mariée ? Pourquoi ce retard ? A-t-elle eu un accident ? La famille a-t-elle changé d'avis ? Ces rumeurs, parvenant par vagues assourdies jusqu'à l'autel, finirent par avoir raison de la patience de Lwanzo.

10 h 45. L’écrivain, ne pouvant plus supporter l'attente et le murmure, finit par sortir lui-même, quittant son poste près de l'autel où il était censé attendre sa promise. Devant la grande porte de la cathédrale, il se figea, prenant brutalement conscience du changement d'atmosphère. La joie palpable de tout à l'heure, cette effervescence heureuse, avait laissé place à une inquiétude glaciale, presque palpable. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, atterrissant dans un vide soudain, un abîme qui s'ouvrait sous ses pieds.

Kafekite s'approcha, suivi d'Anderson dont le visage trahissait un bouleversement qu'il tentait maladroitement de cacher. Lwanzo lut la vérité dans leurs yeux avant même qu'ils n'ouvrent la bouche, cette vérité qu'on ne veut pas voir, qu'on refuse d'envisager.

¾ Où est-elle ? demanda-t-il, la voix tremblante malgré ses efforts pour la contrôler.

Kafekite tenta d'éluder, de gagner du temps, de trouver les mots qui ne blesseraient pas trop.

¾ Nous avons eu des nouvelles... de la maison... mais... il se pourrait que...

Pour qui me prend-il ? pensa Lwanzo, une colère soudaine et froide montant en lui. Constatant que Kafekite voulait mentir avec la maladresse d'un arracheur de dents, comme disait sa grand-mère, Lwanzo se tourna vers Anderson, les yeux brillants d'une fureur contenue.

¾ Anderson ? Où est-elle ?

Anderson hésita, détourna le regard, soupira profondément, ce soupir qui précède toujours les mauvaises nouvelles.

¾ Écoute, Mule…

Lwanzo Mulemberi sentit son cœur se serrer. Ce diminutif « Mule » ne sortait de la bouche d’Anderson qu’aux moments de gravité absolue.

¾ Mon frère… il faut que tu restes calme. La situation est… inattendue.

¾ Où est-elle, putain ?

Le silence qui tomba fut lourd, épais, presque physique. Anderson baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de celui qu’il devait blesser. Son esprit fut soudain traversé par un souvenir parallèle, que Nathalie lui avait raconté à l’université.

C’était pendant la dot de Dorcas, sa cousine. La maison vibrait de joie. Les rires glissaient le long des murs, les plats fumaient. Dorcas devait accueillir celui qu’elle aimait. Elle brillait, simple et souveraine, comme si le monde avait suspendu son souffle pour elle. L’heure approchait. Puis passait. Un retard, rien de grave, se disait-on. Les yeux revenaient sans cesse à l’horloge. Une demi-heure. Une heure. Les sourires commençaient à se figer, la joie se fissurait. On inventait des excuses : la route, un imprévu, un détail oublié. Les appels restaient muets. Le temps s’étirait. Deux heures. Trois. L’attente joyeuse devenait une inquiétude sourde. Puis, enfin, quelqu’un avait décroché. Les mots étaient flous, fuyants. Quelque chose n’allait pas. Le réseau se coupait. Dorcas interrogeait Nathalie du regard. Elle mentait, faute de mieux.

¾ Tout va bien.

Mais Nathalie savait déjà. L’homme que Dorcas attendait n’arrivera jamais. Un accident. Mort sur le coup. Le monde se brisait, irréversiblement. Et c’était à Nathalie qu’il revenait de prononcer la phrase impossible, celle qui fera s’effondrer l’univers de sa cousine.

Aujourd’hui, Anderson était dans la même situation. Que faire ? Comment s’y prendre ? Vogue la galère, pensa-t-il. D’une voix brisée, il lâcha la vérité.

¾ Elle a disparu.

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