Chapitre 41 - Partie 1

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Le soleil chauffe mon visage. Un signe qu’il faut que j’arrête de me retourner dans mon lit pour enchaîner les micro-siestes alors que je ne me suis techniquement même pas encore levé. Tant que je n’ai pas posé le pied par terre, la soirée d’hier peut rester un rêve un peu fou. Après tout, rien ne dit qu’elle n’aura pas changé d’avis en se réveillant.

Arrête avec les scénari catastrophes ou tu ne pourras plus dire qu’elle se fait des films sans être un putain d’hypocrite. Et lève-toi !

Je me traîne hors du lit jusqu’à la salle de bain. Je retrouve rapidement les gestes simples du matin, ceux qui ne demandent pas d’effort et qui ont le mérite de désamorcer ma flemme. Petit dej, douche, vêtements attrapés presque au hasard et, bien sûr, PC.

Le bureau s’ouvre avec ses onglets habituels, ses pages restées ouvertes la veille. Une en particulier me nargue : Formation hygiène alimentaire – diplôme, conditions, centres agréés.

Une idée a tourné en arrière-plan pendant la nuit. L'hygiène et la sécurité, je m’y suis intéressé parce que Daphnée a dit que j’en avais besoin pour qu’elle m’embauche. J’aimerais bien qu’elle me prenne parce que je le mérite, pas juste au piston. Et pour ça, ok j’ai besoin de cette foutue formation, mais il faut que je sois au niveau sur le reste. Et si cette opportunité là ne donne rien… Avec un vrai diplôme de cuisine, je pourrais postuler ailleurs. Peut-être même avant de commencer là-bas. Avoir une ligne sur le sujet sur mon CV.

Je lance une recherche avec plus de sérieux que la veille, comparant les options, les conditions, les durées, les prérequis, le prix aussi. J’envoie quelques mails avec mes questions aux écoles les plus prometteuses pour mon projet – celles qui proposent des stages de validation qui me permettraient d’ajouter officiellement cette compétence à mon arc. Fini la dérive.

Je reste un moment devant l’écran après avoir envoyé les mails. J’attends quelque chose, sans trop savoir quoi. Une réponse immédiate, un déclic, une sensation de “ça y est”. Rien ne vient.

Je scrolle un peu sans but. Des pages déjà ouvertes, des vidéos, des trucs que je ne regarde même pas vraiment. Je clique, je ferme, je reviens. C’est vide et ça ne change rien au fait que j’ai avancé de dix centimètres dans ma journée.

Je pourrais lancer un jeu. Regarder une vidéo. Scroller jusqu'à ce que mon cerveau se mette en veille. Mais je sais déjà comment ça va finir. Dans trois heures, je serai exactement au même endroit, avec la même impression d'avoir laissé filer ma journée. J'attrape mon portefeuille, une veste légère et je descends.

Pas franchement chaud, mais suffisamment pour remplir les terrasses. La supérette n'est qu'à quelques minutes. Je traverse les rues dans un brouillard de pensées. C'est en traversant le parc voisin que je ralentis.

Quelques étudiants occupent les tables près d'un kiosque. D'autres sont installés directement dans l'herbe. Des sacs sont jetés à côté d'eux, des gobelets en carton traînent sur les bancs. Ils parlent fort, se coupent la parole, éclatent de rire pour des trucs qui n’ont probablement rien d’exceptionnels ou qui ne doivent être drôles que pour eux.

Je continue de marcher mais mon regard reste accroché à eux. La dernière fois que j'ai été dans un groupe comme ça, c'était au lycée.

Je me souviens des tournois de cartes organisés à l'arrache sur les bancs devant le bahut. Les cartes étalées partout. Les débats interminables pour savoir quel deck dominait la méta du moment. Les échanges, les paris idiots, les soirées entières passées à refaire les parties du week-end.

À l'époque, je connaissais toujours quelqu'un à appeler. Et ça me paraissait normal. Aujourd'hui, ça ressemble presque à la vie de quelqu'un d'autre.

Cette pensée me serre la gorge plus que je ne l'aurais cru. Un picotement désagréable remonte dans ma poitrine. Comme une envie de pleurer. Ou de boire.

Je détourne immédiatement les yeux de la terrasse. Ça me met en colère de réagir encore comme ça. Pas à cause de l'alcool. À cause du reste. Parce que je ne regrette même pas vraiment le jeu. Je regrette ce qui allait avec. L'impression d'appartenir à quelque chose. D'avoir ma place quelque part.

Le plus ridicule dans l'histoire, c'est que je possède encore des cartes. J'en emmène toujours un avec moi quand je pars en saison. Comme un objet porte-bonheur. Ou comme une preuve que cette période a réellement existé. Et pourtant, ça doit faire des années que je n'ai pas joué une vraie partie. Mon tatouage me rappelle en permanence ce groupe que j’ai perdu. Ces souvenirs ternis par la trahison et l’abandon progressif.

Je continue à marcher quelques mètres avant qu'une autre idée me traverse l'esprit.

Peut-être que je peux faire de nouveaux souvenirs.

Le raisonnement paraît presque ridicule tellement il est simple. Je n'ai aucune idée de l'existence ou non d'une communauté dans le coin. Il faudrait que je me renseigne. Et si ça ne donne rien, il faudrait surtout que je trouve ce que j'aime encore aujourd'hui.

Je passe mentalement la liste en revue.

Le sport, déjà. Mais je connais assez bien les salles de musculation pour savoir que je n'y vais pas pour rencontrer des gens.

Heroes. Même problème. Derrière un écran, on peut créer des liens. J'en suis la preuve vivante. Mais ça ne construit pas vraiment une vie autour de soi.

La cuisine, peut-être. Cette idée-là reste un peu plus longtemps que les autres. Parce qu'au fond, ce n'est pas seulement cuisiner que j'aime.

J'aime progresser. J'aime réussir quelque chose que je ne savais pas faire la veille. J'aime voir les résultats. J'aime quand les efforts finissent par payer.

J’entre dans la supérette et le petit souffle d’air frais à l’intérieur me sort un peu de ma torpeur.

Les néons au plafond bourdonnent doucement, comme toujours. C’est en attrapant mon panier que je la vois.

Une affiche scotchée à côté d’autres, au niveau d’un grand tableau en liège. Tournoi de billard amateur, soutenu par le club local. Date, lieu, inscription sur place.

Du billard... Ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé à ça.

Je secoue la tête, m’engouffre dans les allées comme si de rien n’était. Mon esprit décroche vite. L’affiche reste quelque part en arrière-plan. Le tournoi ne m’intéresse pas plus que ça.

Le billard, par contre, je connais – cliché des bars oblige. Je n’y ai pas touché depuis des années. Pourtant, je revois immédiatement le bruit sec des boules, les longues minutes passées à préparer un coup, la satisfaction de voir exactement la trajectoire que j'avais imaginée se réaliser. C'était calme. Technique. Précis. Un peu comme la cuisine, finalement.

Je remplis le panier sans logique précise. Pâtes, sauce, quelques fruits et légumes aussi. Je passe en caisse, je paye, je récupère mon sac. En sortant, je remarque une autre affiche du tournoi scotchée sur la vitre.

C’est le genre de truc qui me plairait de faire, pour changer du sport et des jeux vidéos. Et surtout, ça se pratique avec des gens. Pas juste des collègues de passage ou des pseudos sur internet. Des gens qu’on recroise d’une semaine à l’autre. Des gens qui restent.

Je sors mon téléphone, passe une main sur ma nuque avant de lancer une recherche : Club de billard autour de vous.

Après tout, ça ne coûte rien de regarder.

Plusieurs résultats apparaissent presque immédiatement. Je clique sur le premier, puis sur un deuxième. Horaires, tarifs, compétitions. Rien de très surprenant. Mon regard s'arrête sur une ligne : ouverture du club : mercredi soir à partir de 19h.

Aujourd'hui, on est mardi. Je reste quelques secondes à fixer l'écran.

Je pourrais toujours aller voir.

Pas m'inscrire. Pas forcément jouer. Juste regarder. Prendre la température. Voir à quoi ressemblent les gens là-bas. Un léger nœud se forme dans mon ventre. Le même genre que lorsque je dois pousser la porte d'un endroit où je ne connais personne.

Je verrouille mon téléphone, reprends mon sac de courses et mon chemin.

On verra demain.

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