L'Aube de l'Encre

2 minutes de lecture

La boîte aux lettres claqua d'un bruit sec dans le silence glacial de ce mardi matin. Au milieu d'un monceau de factures sans importance et de publicités criardes, un modeste carré de carton corné attira mon attention. Une carte postale. L’image délavée au recto avait le cynisme des hasards cruels : une plage tropicale dorée, presque insolente, qui jurait violemment avec la grisaille asphyxiante de mon quotidien en banlieue. Mais c’est le verso, couvert d’une écriture tremblante, serrée, presque désespérée, qui figea mon sang dans mes veines. L’adresse était à moitié effacée par l’humidité, déposée dans ma boîte par l'erreur grossière d'un postier pressé. Le tampon postal, lui, d'une encre noire académique, ne laissait aucune place au doute : Centre Pénitentiaire de Haute Sécurité, Unité des condamnés.

« Maman, » commençait le texte, d'une plume qui semblait avoir creusé le papier par sa pression. « Quand tu liras ces quelques lignes, l'aube se sera levée et mon heure aura sonné. Ne pleure surtout pas. Ils pensent m'enfermer, me priver de tout horizon, me punir une dernière fois, mais tu dois savoir que mon esprit n'a jamais été aussi libre qu'en cet instant.

Je n'ai plus la moindre envie de me battre contre ce silence clinique et ces murs de béton armé. J'ai enfin compris que la vraie fuite n'est pas celle que l'on tente misérablement en creusant la pierre ou en sciant des barreaux dans la pénombre. Elle se passe ailleurs. Hier soir, lorsque les néons de la coursive se sont éteints, j'ai fermé les yeux et j'ai convoqué mon plus pur souvenir. Celui de l'été où j'avais dix ans, où nous avions couru sous cet orage d'août, riant à perdre haleine dans les champs trempés. Je m'y suis réfugié tout entier. Le bon sens voudrait évidemment que je sois terrorisé par la procédure de demain, que je hurle à l'injustice face aux gardiens ou que je m'effondre de terreur sur mon lit de camp. Mais leur logique rationnelle et mortifère n'a plus aucune prise sur moi.

L'aumônier qui passe me voir me parle sans cesse d'un paradis lointain, promis aux repentis. Je n'en ai que faire. Mon salut, je l'ai déjà atteint en t'écrivant. C'est cette carte qui me permet de quitter ma cage par la seule force de ma mémoire pour m'asseoir à côté de toi, dans ta petite cuisine, et sentir l'odeur familière de ton café. C'est cela, ma véritable évasion.
Adieu, maman. »

Je restai pétrifié sur le palier, le souffle court, le froid mordant mes doigts figés sur la correspondance d'un mort. Cet inconnu que la justice venait probablement d'effacer de la surface du monde avait trouvé, face au vide absolu, une liberté que je n'avais jamais effleurée dans ma vie confortable et sans entraves. J'ai glissé précieusement le message dans la poche intérieure de mon manteau. Cette lettre n'avait pas trouvé sa mère, mais elle avait brisé mes propres chaînes.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Rageur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0