Prologue (Thomas)

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8e mois de l'an 27 – Région de Sadell

Un émerveillement presque enfantin et une sérénité palpable : voilà bien longtemps que Thomas n’avait plus ressenti aucun de ces sentiments. Pour autant, ils refirent surface dès lors que son regard se posa sur la forêt verdoyante qui s’étendait sous lui – et qu’il n’avait pas vu depuis cinq longues années passées loin de sa ville natale.

Située au nord‑ouest de Barden, Sadell se trouvait aux antipodes de Mosley, la capitale où il avait élu domicile. Les forêts de pins, de bouleaux, et de séquoias qui l’entourait la protégeait du monde extérieur, à tel point que le seul moyen de connaître sa localisation exacte était d’y vivre ou d’y arriver par hasard. Personne n’y était pourtant jamais parvenu, les fjords à l’est ainsi que les falaises tranchantes à l’ouest et au nord ne laissant que peu de chances de survie aux plus téméraires des aventuriers.

Ce n’était pas tant l’Académie – dont il avait rejoint l’armée à ses dix‑huit ans – qui l’avait empêché de revenir, mais plutôt la cause à laquelle il s’était dévoué en s’enrôlant : la reconstruction d’un monde mutilé, laissé à l’abandon par cette religion qui se faisait appeler l’utopisme. S’il avait vécu vingt‑sept ans auparavant, nul doute qu’il aurait d’ailleurs fait partie de ceux qui s’étaient rebellés contre cette secte lors de la Scission. Menée par le fondateur de l’Académie Moss Weber, cette révolte avait mis un terme au règne de terreur de Keith Kaba. Fini les sacrifices sanglants dans l’espoir stupide d’accéder à la vie éternelle, place à une ère de progrès et d’industrialisation qui perdurait aujourd’hui encore sous la tutelle de son fils et de son petit-fils.

Caressant distraitement la visière de sa casquette, Thomas tenta d’apercevoir sa ville natale à travers les fines gouttes d’eau recouvrant la vitre de l’hélicoptère. Sous lui, les arbres formaient des motifs complexes, mais aucun d'eux n’empêcha son œil expert de la trouver. Et aussi sûrement qu’il s’appelait Orsby, l’instant de nostalgie fit place au malaise. Pas seulement parce qu’il n’avait jamais pris la peine de revenir jusqu’à maintenant, mais parce qu’il savait avoir quitté les siens comme un lâche cinq ans auparavant. Il les adorait, pourtant. Mais s’il y avait une chose que la vie urbaine lui avait apprise, c’était que la vie à Sadell ne lui avait jamais convenu. À Mosley, plus question de vivre à l’ancienne. Adieu la chasse, la pêche, et le labeur quotidien. Le pain s’achetait dans des boulangeries, et la nourriture dans des magasins approvisionnés des quatre coins de Barden. La ville regorgeait de bars, de musées et de parcs, à tel point qu'il n’avait toujours pas fini de tous les découvrir. Alors non, même avec le recul, il ne regrettait pas sa décision. Plutôt la manière dont il avait quitté Sadell : au beau milieu de la nuit et sans dire un mot.

— C’est rare de te voir terré dans le mutisme.

Une voix puissante et contrôlée mit fin aux réflexions de Thomas. Il releva la tête, la mine espiègle malgré le malaise qui lui tenaillait encore le ventre.

— J’aurais jamais pensé que tu t’en plaindrais, Kaz !

Grant Kazuki réajusta élégamment sa cravate, ses traits étirés en une moue aussi entendue qu’amusée. Craignant sans doute d’avoir relancé le moulin à paroles, il reprit rapidement ses activités sur son ordinateur.

À bien des égards, Kaz n’avait rien de cette aisance désinvolte qui caractérisait Thomas. Froid et renfermé, il exécutait son travail avec une rigueur presque clinique. Directeur de l’Élite – une unité chargée des affaires privées de l’Académie –, il était toujours vêtu de son éternel costume noir, imposant le silence par sa seule présence. Son visage balafré et ses yeux plissés accentuaient encore cette impression de sévérité contenue, celle d’un homme que la quarantaine avait déjà durci. Il s’était pourtant tissé entre eux une relation de confiance et de respect mutuel, si bien que Thomas le considérait désormais comme son ami le plus proche.

Un bruit inattendu sur sa droite lui fit reprendre ses esprits. Pour cette mission, un autre soldat du nom de Lincoln les accompagnait. Il était si discret qu’il en aurait pratiquement oublié son existence si l’homme n’avait pas fait tomber au sol la pièce avec laquelle il était nerveusement en train de jouer. Probablement sa première mission, songea‑t‑il en se baissant pour la récupérer. Et pendant un très court instant, il crut se voir, lui, cinq ans auparavant, alors qu’il partait dans les hauteurs de Norfolk pour sa première mission d’escorte.

— Ça va aller, t’inquiète pas, le rassura‑t‑il. C’est juste une visite de courtoisie.

D’abord surpris par sa sollicitude, le soldat hocha la tête avec force comme pour prouver son courage, mais son regard brillait toujours de doute et d’incertitude.

— Tu sais que ma famille vit là‑bas ? poursuivit‑il en lui montrant le hublot.

— Au milieu de la forêt ?

Thomas éclata de rire devant l’apparente ignorance de son collègue, avant de reporter son attention au‑dehors. Une nouvelle fois, la nostalgie s’empara de lui. Et une nouvelle fois, ses doigts trouvèrent la visière de sa casquette.

— Nan, y’a plein de villages un peu partout, là‑bas, expliqua‑t‑il. Les gens y vivent paisiblement, c’est assez paumé comme coin. Ça intéressait pas l’Académie jusqu’à présent, mais je suppose que les choses changent… Enfin bref ! poursuivit-il en détournant le regard. Tout ça pour dire que y’a rien à craindre dans cette région, ça va être plutôt tranquille !

Dans un faux soupir de bien‑être, il s’affala sur son siège, replaçant sa coiffe d’un geste assuré. Le silence retomba entre eux, seulement rompu par le vrombissement incessant des hélices de l’hélicoptère et le tapotement des doigts de Kaz sur son ordinateur.

— Qu’est‑ce qu’elle a de si spécial ? résonna soudain la voix de Lincoln.

— Hum ?

— Ta casquette. Maintenant que j’y pense, je t’ai jamais vu sans, même à la caserne.

— Ah, ça…

La délogeant du haut de son crâne, Thomas l’admira un instant avant de la tendre à son collègue.

— Tiens, vois par toi‑même.

— C’est une carte de Barden ? s’étonna‑t‑il après en avoir examiné la calotte.

— Ouep.

— Et toutes ces étoiles, elles signifient quoi ?

— C’est tous les endroits où je suis allé, expliqua‑t‑il fièrement.

Pensif, Lincoln hocha la tête avant de la lui rendre.

— Et alors ? insista‑t‑il, curieux. Pourquoi ?

Thomas la replaça sur sa tête et regarda de nouveau au‑dehors. Il avait toujours été du genre extraverti, mais parler de sa famille ne lui arrivait jamais. À dire vrai, à part Kaz, personne n’avait jamais eu vent de ses parents, et encore moins… d’elle.

— Avant que je rejoigne l’Académie, on parlait d’aller découvrir le monde, avec ma sœur, s’autorisa‑t‑il enfin à lâcher, le regard perdu sur les arbres qui défilaient en‑dessous d’eux. C’est sa casquette, c’est elle qui a dessiné la carte… Elle disait qu’elle y ferait une marque à chaque endroit qu’elle visiterait. Que ce serait une sorte de vestige, une preuve indélébile de son voyage.

Il en caressa une nouvelle fois la visière, l’esprit ailleurs.

— Mais voilà, elle a jamais franchi le pas, soupira‑t‑il. Moi, oui. Alors quand je suis parti, je lui ai emprunté, avec l’idée de le faire pour elle. Elle sait même pas que je l’ai, se rappela‑t‑il dans un sourire. Elle croit l’avoir perdu. J’imagine sa tête quand je lui offrirais…

Un nouveau coup d’œil par la vitre réveilla son malaise. En cinq ans de temps, Thomas n’était jamais rentré chez lui. Pour autant, il n’avait jamais perdu le contact avec sa famille. Il continuait de les appeler régulièrement, et tout particulièrement sa sœur. Il lui racontait avec entrain chacune de ses aventures, lui parlait de chaque personne qu’il rencontrait, comme à une confidente. Et pourtant, il ne l’avait pas prévenue de son arrivée, l’estomac noué par une peur irrationnelle qui étouffait tout le reste. Aurait‑il le courage de la revoir après l’avoir abandonné ?

— Enfin bref ! s’exclama‑t‑il avec légèreté. Voilà pourquoi je la traîne partout.

Son regard croisa brièvement celui de Kaz, occupé à le dévisager avec une attention un peu trop insistante pour être anodine. Lincoln persistait à lui poser des questions tout à côté, insensible à sa tentative de fermer le sujet.

— Sadell est la seule ville de la région, lui vint en aide Kaz. Son économie s’étend maintenant au‑dehors de ses frontières régionales, les autres villages n’ayant quant à eux pas vraiment évolués ces dernières années.

Remerciant discrètement son ami pour la manœuvre de diversion, Thomas en profita pour se replonger dans sa mission initiale. Assurément, apprendre que Sadell s’était développée au point d’avoir sa propre économie lui avait fait un choc, surtout lorsqu’il pensait aux conditions de vie sommaires qu’il avait quitté quelques années auparavant. D’un côté, il s’en réjouissait… d’un autre, il s’en inquiétait.

— C’est pour ça qu’ils t’envoient là‑bas ? tenta‑t‑il de lui soutirer quelques informations.

Kaz se mit à rire, ses traits habituellement si durs s’adoucissant quelque peu.

— Nous n’allons pas à Sadell mais plus à l’est, dans un laboratoire appartenant à l’Académie, lui notifia‑t‑il. On ne devrait plus tarder à arriver.

Thomas lui lança un regard suspicieux, mais ne rétorqua rien. Dès le début, il s’était douté que l’Académie cachait quelque chose. Autrement, ils n’auraient jamais envoyé un membre de l’Élite gérer cette mission de routine, et encore moins leur directeur.

Le sentiment de malaise qu’il avait ressenti auparavant s’empara de nouveau de lui. Depuis quelques temps, les rangs de l’Académie s’étaient amenuisés. L’armée avait dû faire face à des vagues de désertion, mais d’autres secteurs avaient également été touchés, notamment avec la délocalisation à Sadell de Neil Anderson, le directeur de la recherche scientifique. L’homme avait passé les six derniers mois à faire des fouilles dans la région, et personne ne savait vraiment dire pourquoi – ou ne voulait dire pourquoi.

Les minutes s’égrenèrent, chacun s’étant de nouveau muré dans le silence tandis que l’hélicoptère entamait l’atterrissage vers leur destination. Au cœur de la forêt dense et luxuriante, une clairière dégagée révélait un bâtiment qui semblait avoir connu des jours meilleurs, entouré de toutes parts par des murs de fortification en acier rouillé. Le mur ouest accueillait un portail qui avait été retapé à la hâte, ainsi qu’une haute tour de garde qui menaçait de s’écrouler sur l’immense bâtiment constituant le laboratoire. Ce dernier semblait d’ailleurs n’être plus rien d’autre qu’un vestige du passé, englouti par la flore qui pullulait dans son enceinte. Les arbres et les buissons poussaient à travers les fissures du sol en béton, les murs extérieurs couverts de mousse ou de lichen et son toit révélant des poutres en bois pourries et des tuiles cassées.

Le bruit ininterrompu des hélices cessa enfin, bien vite remplacé par le martèlement puissant de la pluie qui tombait violemment sur la coque métallique de l’hélicoptère. Souriant de nostalgie devant la météo changeante si caractéristique de Sadell, Thomas ouvrit la porte coulissante de l’appareil et se laissa tomber à terre. Lincoln et Kaz le rejoignirent, ce dernier leur indiquant rapidement le porche du bâtiment pour qu’ils aillent s’y réfugier. Mais alors qu’il emboîtait le pas à son collègue, il le retint fermement par le bras pour le forcer à s’arrêter.

— L’Académie a fait installer un avant‑poste à Sadell il y a plus de six mois et cogère maintenant la ville avec l’intendant en place, annonça‑t‑il gravement.

— OK, tu me feras pas croire qu’une ouverture des frontières nécessite une présence militaire, Kaz, lâcha‑t‑il dans l’espoir d’en apprendre davantage. Qu’est‑ce qui se passe vraiment ?

Son ami le fixa un moment de son regard noir corbeau, hésitant mais non dérangé le moins du monde par la pluie qui continuait de les glacer jusqu’aux os.

— Écoute‑moi bien, Thomas, se décida‑t‑il enfin à répondre. La sécurité de l’Académie pourrait bien être sérieusement compromise. Nous savons de source sûre que des utopistes ont récemment été aperçus dans la région, et qu’ils fomenteraient une attaque contre ce laboratoire.

— Quoi ?

Thomas tenta tant bien que mal de recoller les morceaux, mais les questions se bousculaient dans sa tête. Rien de tout cela n’avait de sens. Après la mort de Keith Kaba et la prise de pouvoir de l’Académie, les utopistes avait trouvé en la personne de Beth Kaba, sa fille, un nouveau guide spirituel. Moss Weber avait d’ailleurs officiellement reconnu sa légitimité, et ils s’étaient toujours tous deux appliqués depuis lors à maintenir la paix et l’unité sur Barden. Bien sûr, tous les utopistes – surtout les plus fervents – ne la reconnaissaient pas comme leur leader. Ceux‑là avaient d’ailleurs toujours été très nombreux dans la région de Sadell, la principale raison étant que l’Académie ne s’y était jamais plus intéressée après la Scission. Mais il en avait toujours été ainsi, et ces extrémistes n’avaient jamais eu les ressources matérielles – ni même intellectuelles – nécessaires pour rivaliser avec l’Académie. De tous temps. Alors pourquoi cette dernière s’en inquiétait‑elle maintenant ?

— Je comprends pas, mais admettons, se contenta‑t‑il de répondre. Pourquoi ils n’envoient que nous trois, alors ?

— Parce que c’est notre rôle, en tant qu’Élites, d’éliminer les menaces avant qu’elles ne surviennent, répondit‑il. Ce qui me fait définitivement dire que j’ai bien fait de te demander de venir, ajouta‑t‑il d’un air plus léger.

Thomas grogna de protestation, mais il ne pouvait décemment pas lui donner tort. Pour autant, cette histoire l’inquiétait. Même si Kaz lui fournissait des informations qu’il n’aurait probablement pas partagé avec n’importe quel autre soldat, il était persuadé qu’il ne lui en avait pas dit la moitié.

— Lincoln, en revanche… reprit le directeur de l’Élite.

— Je lui ai dit que tout irait pour le mieux et que c’était une mission de routine… soupira‑t‑il dans une complainte.

— Et ça l’est. Mais reste sur tes gardes.

Son ami s’élança en direction du porche, mais s’arrêta presque aussitôt pour se tourner vers lui.

— Hum, autre chose que tu devrais savoir… hésita‑t‑il. Nos rapports font état de disparitions dans les environs.

— Quoi ?!

— Sois rassuré. Ta famille est sauve et le restera. Je t’en fais la promesse.

Avant même qu’il ne puisse le remarquer, Thomas se retrouva seul avec lui‑même, ses pensées noyées sous la pluie battante qui continuait de déferler sur lui. Il reprit sa marche d’un pas morne, tentant désespérément de se concentrer sur sa mission et non pas sur la nouvelle qu’il venait d’apprendre.

— Cette structure est classée niveau 5, lâcha Kaz alors qu’il le rejoignait. Vous ne pouvez pas y accéder.

— Quoi ?! s’insurgea‑t‑il. Alors pourquoi on est venu, au juste ?! Je suis censé t’escorter, pour rappel. Ça va être difficile en restant devant !

L’espace d’un instant, il crut apercevoir les lèvres de Kaz s’étirer en un sourire amusé, non surpris qu’il se laisse aller à cette fougue juvénile. Mais la seconde suivante, il arborait de nouveau cet air paternaliste qu’il lui destinait si souvent.

— C’est un ordre, Thomas, lui rappela‑t‑il patiemment. Montez la garde.

— Mais…

— Thomas.

Réprimant un grognement, il abdiqua alors que la porte du bâtiment s’ouvrait sur deux hommes, qu’il reconnut instantanément comme étant des membres de l’Élite. Le premier, Perkins, avait toujours le regard vif et des cheveux ébouriffés roux foncé, dont l’aspect négligé contrastait avec son statut au sein de l’Élite. Son collègue, N’Diaye, semblait plus fermé mais imposait malgré tout le respect avec sa carrure massive et sa peau tannée caractéristique des régions de l’Est. Thomas avait bien essayé de lui parler à une ou deux reprises durant les quelques occasions où ils avaient collaboré, mais en vain : contrairement à son homonyme, celui‑là n’était pas très loquace.

— Il vous attend, Patron, lança nonchalamment le rouquin.

Kaz hocha la tête d’un air entendu.

— Et eux alors ? s’offusqua Thomas, abandonnant déjà l’idée même d’obéir. Ils peuvent rentrer, y’a pas de souci, mais moi non ?!

— Ils sont sur le terrain depuis plusieurs semaines, rétorqua-t-il calmement, inébranlable. Ce sont nos informateurs, et qui plus est, ils font partie de l’Élite.

Devant sa mine contrariée, il ajouta :

— De toute façon, ils restent ici eux aussi.

— Quoi ?! s’insurgea Perkins. Mais Patron !

Le directeur de l’Élite ne répondit rien, se contentant de lever la main pour faire taire son subordonné. L’homme s’exécuta sur‑le‑champ, et Kaz reporta son regard sombre et patient sur lui.

— Tu vois, Thomas. Ça, c’est ce qui s’appelle suivre les ordres.

Les heures s’écoulèrent, et aucune nouvelle de Kaz. Perkins s’était niché en haut de la tour de garde, et N’Diaye patrouillait sur le mur est. Thomas, quant à lui, n’avait cessé d’enchaîner les rondes, se questionnant sur les véritables raisons de leur présence ici.

Il ne supportait pas d’attendre. Plus encore, il ne supportait pas l’idée de ne pas être clairement mis au fait des évènements ainsi que des intentions et agissements de l’Académie. S’il était réputé pour habituellement foncer dans le tas sans se poser de questions, la force de l’expérience lui avait appris que les batailles étaient plus faciles à gagner lorsqu’il en connaissait les tenants et les aboutissants. Ce n’était pas tant le jugement de l’Académie qu’il remettait en cause, mais plutôt son fonctionnement. Car depuis qu’il travaillait avec l’Élite, les questionnements se faisaient de plus en plus nombreux. On l’obligeait à avancer dans le brouillard, sans savoir où aller ni pourquoi. Peut‑être n’était‑il pas fait pour être soldat, finalement. Et encore moins Élite.

La pluie s’était quelque peu amenuisée et les rayons du soleil pointaient enfin le bout de leur nez quand Thomas se dirigea vers l’échelle la plus proche pour rejoindre le mur nord. De ce côté, rien n’était susceptible de les surprendre. Les tranchantes falaises de Sadell au nord se trouvaient non loin, empêchant quiconque d’approcher. Il se décida à aller jeter un œil plus général aux alentours, et se dirigea vers la tour de garde à l’ouest. Là‑haut, Perkins s’était confortablement installé sur le rebord, les pieds dans le vide en jouant avec une pomme qu’il lançait et rattrapait à intervalles réguliers.

— Rien à signaler ?

— … Nope.

Thomas le rejoignit et la tour, à moitié rouillée, grinça sinistrement.

— Quel coin paumé, hein ? lança‑t‑il après un long silence.

— Tu m’étonnes.

— Je suis né ici.

Il ne sut pas trop dire pourquoi il avait eu le besoin de le mentionner, mais l’Élite tourna soudainement la tête vers lui.

— Sérieux ?

Un silence s’installa, durant lequel Perkins sembla perdu dans ses pensées.

— T’as bien fait de rejoindre l’Académie, on se fait chier ici.

Thomas lâcha un rire franc et s’accouda à la rambarde. La forêt lui paraissait si paisible, et il avait du mal à assimiler l’idée que ce calme et cette sérénité puissent être la cible des utopistes.

— Sadell était peut‑être de la vieille école mais c’était si tranquille… Et maintenant, des disparitions ? Comment c’est possible ?

— On a eu vent de rumeurs, répondit le rouquin. Elles disaient que les utopistes s’étaient réunifiés et établis dans les environs. C’était y’a environ six mois.

— C’est pour ça que l’Académie a établi un avant‑poste à Sadell ?

— Ouep. Malheureusement, ça les a pas dissuadé et on n’a pas réussi à les dénicher. Pire encore, les gens commençaient à disparaître. Tout ce qu’on a trouvé en six mois, c’est ce labo à moitié en ruine que l’Académie avait complètement oublié. Ça devait faire vingt ans qu’il était abandonné. Au départ, on s’en est pas soucié jusqu’à ce qu’on réalise que…

Perkins se mordit la lèvre, visiblement mal à l’aise d’en avoir trop dit mais pour autant satisfait d’avoir su s’arrêter à temps.

— Que quoi ?

Il laissa échapper un petit rire, avant de reprendre son activité.

— Y’a qui, là‑dedans ? insista‑t‑il. Et pourquoi Kaz y est allé tout seul ?

Le rouquin haussa les épaules, un sourire toujours affiché sur les lèvres jusqu’à ce qu’une ride vienne froncer ses sourcils. Une silhouette se détachait des arbres à l’orée de la forêt, et Thomas attrapa son fusil pour l’examiner à travers la lunette. Il s’agissait d’une femme d’environ une cinquantaine d’années, la démarche pantelante et fébrile. Ses vêtements étaient en lambeaux. Seule une broche brillait accrochée à sa poitrine, présageant d’une noblesse passée qu’on lui aurait arraché. De longues boucles grisonnantes encerclaient un visage crayeux, et ses lèvres semblaient murmurer des mots qu’il aurait été bien incapable de comprendre tant elle semblait parler à une vitesse folle.

Avant qu’il n’ait eu le temps de le remarquer, Perkins avait déjà rejoint la petite cabine près du portail pour demander à la femme de s’identifier. Elle ne répondit rien, continuant de marmonner inlassablement. Puis, après un long moment, elle releva enfin les yeux dans leur direction. Un regard vide, recouvert d’un voile blanc, qui lui fit froid dans le dos.

Assurément dans un état second, Thomas la mit en joue par prudence et fit signe à Lincoln en contrebas d’en faire de même. Mais alors que l’Élite réitérait sa demande, un bruissement au loin accapara son attention. À quelques pas derrière la femme, des mouvements se dessinaient entre les arbres. Un vent léger commença à se lever, jusqu’à significativement gagner en puissance. Perplexe, il se tourna vers N’Diaye posté sur le mur d’en‑face, mais ce dernier hurlait déjà à son partenaire de se mettre à l’abri.

Ce phénomène n’avait rien de naturel. Il le savait désormais, mais il n’eut pas le temps de s’y attarder que la tour sur laquelle il se trouvait se mit à grincer. Son regard croisa celui de la femme, mais il ne s’y attarda pas. Il chercha désespérément une corniche à laquelle il pourrait s’agripper, mais des bourrasques le frappèrent de plein fouet et il heurta à plusieurs reprises les rambardes avec fracas. Bientôt, les hurlements de Lincoln éclatèrent dans l’air, suivis par des coups de feu incessants.

Puis, soudain, une explosion. Une déflagration si forte qu’il ne discerna plus rien d’autre qu’un sifflement résonnant dans ses oreilles. La force du choc le fit lâcher prise et il dégringola la tour, tentant vainement de se rattraper à ce qu’il pouvait. Il tomba brusquement sur le sol, le craquement caractéristique d’os brisés se mêlant à la symphonie de discorde qui se jouait déjà tout autour. Il se retourna difficilement sur le dos pour reprendre son souffle, mais ce qu’il vit alors suffit à lui prendre conscience de ce qui l’attendait.

Thomas Orsby s’était engagé dans l’armée cinq ans auparavant. Cinq années durant lesquelles il s’était entraîné et battu sans répit pour un idéal, dédiant sa vie à l’Académie et à sa quête de réédification d’un monde prospère et juste. Et alors que les morceaux de la tour menaçaient de l’ensevelir au‑dessus de lui, il ne trouva rien d’autre à faire que de se noyer dans l’immensité du ciel de Sadell. Argenté et profond, il symbolisait autrefois ses rêves les plus intimes et ses songeries les plus pures. Pourtant, jamais plus il n’avait pris le temps de l’admirer durant ces dernières cinq années.

Un sentiment d’euphorie et de liberté s’empara soudain de lui, cette même sensation qu’il avait autrefois ressenti lorsqu’il déambulait dans les forêts sadellienne en compagnie de sa sœur. Avant qu’il ne parte pour Mosley. Avant qu’il ne l’abandonne. Et alors que la noirceur du métal recouvrait ses teintes lactescentes, le ciel de Sadell ne lui parut jamais plus morose qu’à cet instant.

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