Chapitre 1 (Evanna)
Contrairement au reste de la semaine, aujourd’hui était une journée ensoleillée. Les rayons du soleil venaient lentement sécher la terre, que la pluie avait peu à peu rendu humide. Ils inondaient de leur douce lumière la clairière et ses parterres de fleurs, dont les pétales dansaient au gré du vent sur une mélodie écrite rien que pour elles.
Cette mélodie, Evanna la connaissait bien. À chaque instant, elle l’entendait : le bruissement des feuilles dans les arbres alentours, le chant des oiseaux, et les pas rapides des animaux qui vivaient là. Parfois, elle croyait entendre la terre elle‑même se mêler à cette symphonie, et elle y trouvait là un réconfort qu’elle aurait été bien incapable de pouvoir expliquer.
Un craquement derrière elle la mit instantanément aux aguets, lui rappelant la raison de sa présence ici. Elle se releva avec regret et rejoignit la terre ferme, avant de se diriger vers le piège qu’elle avait placé là un jour plus tôt. Le corps inerte d’un lapin gisait en son centre, ses yeux sans vie la fixant avec sévérité et dégoût.
Elle avait beau savoir que c’était le cycle naturel des choses, Evanna rechignait toujours à prendre la vie de ces pauvres bêtes innocentes. Elle lui chantonna cet air qu’elle avait pris l’habitude de chanter, comme si celui‑ci pouvait accompagner sa conscience dans ce que les utopistes appelaient l’Écume – le monde où s’en allaient les âmes des défunts. Pourtant, ses parents ne l’avaient jamais élevé dans la foi utopiste, elle et son frère. Elle ne pouvait dire d’où lui venait ces convictions profondes, mais c’était comme si elle savait. Oui, tout ce qui l’entourait – arbres, animaux, feuilles, rochers, et même le plus petit des cailloux – possédait une essence propre, et tous chantaient à l’unisson, comme connectés.
Une fois sa tâche accomplie, Evanna réarma son piège et se redressa, levant les yeux au ciel pour constater que le soleil n’allait pas tarder à décliner. Après avoir lancé un dernier regard en direction de la cabane qu’elle venait de quitter, elle s’élança à travers la végétation pour rejoindre la ville. Le claquement du vent sur sa peau la revigora et elle s’esclaffa bêtement, évitant avec agilité toutes les embûches qui auraient pu la faire trébucher. Après tout, aucun arbre, aucune branche, aucune brindille n’avait de secrets pour elle. Elle connaissait les forêts de Sadell par cœur, et ces déambulations lui offraient à chaque fois un moment de répit inestimé dans cette vie qui était la sienne.
Alors qu’elle atteignait la lisière, les voix de deux fillettes résonnèrent dans l’air, occupées à s’amuser dans le jardin familial. Son allure ralentit malgré elle, le cœur lourd.
— Evanna !
— Coucou Zoey ! s’exclama‑t‑elle avec entrain. Où est Leah ?
— Bouh !
Surgissant devant elle, Leah feignit de l’effrayer avant que les jumelles ne se jettent dans ses bras en riant. Toutes trois se chamaillèrent un moment, avant qu’Evanna ne mette fin à leurs retrouvailles enthousiastes.
— Où est votre père ?
— À l’intérieur. Il a dit qu’il nous surveillait de là.
Son sourcil se leva de lui‑même, désapprobateur.
— T’inquiète, c’est pas dangereux ! la rassura Zoey.
— Laisse‑moi donc en juger, jeune fille.
— J’ai pas envie de rentrer, il est encore tôt… se plaignit l’autre.
Posant sévèrement les mains sur ses hanches, Evanna se pencha vers elle.
— Tu sais ce qui se passe la nuit dans les bois, Leah. Tu veux vraiment te faire dévorer par la vieille sorcière qui vit dans la cabane ?
— C’est… c’est pas vrai, elle… elle existe pas…
— Si, elle existe, je l’ai vue, surenchérit Evanna tout en s’approchant lentement d’un air menaçant. Alors que je m’étais perdue un soir, je suis tombée sur une étrange cabane avec des runes inscrites sur la porte, et des dizaines d’attrape‑rêves sinistres pendaient le long de la corniche… Quand soudain ! s’exclama‑t‑elle avec panache alors que les deux petites filles sursautaient et qu’elle se rapprochait encore plus dangereusement de leurs petites frimousses. Une sorcière effrayante sortit de la cabane… Elle avait des cheveux hirsutes et deux grands yeux malveillants. Ses vêtements étaient tout déchirés, alors j’ai couru, couru et encore couru à travers les bois. Et alors que je me sentais hors de danger… ELLE SURGIT DE DERRIÈRE UN ARBRE ET ME SAISIT PAR LE BRAS, SES DEUX GRANDS YEUX… !
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que Leah hurla de terreur et se rua à l’intérieur de la maison. Zoey, pourtant plus téméraire, n’en menait pas large non plus. Elle laissa échapper un petit rire mi‑amusée mi‑apeurée avant de rentrer à son tour, regardant tout autour d’elle d’un œil inquiet.
Gloussant d’amusement, Evanna se retourna pour jeter un dernier coup d’œil au jardin. Le soleil avait laissé place à la lune, dont les reflets argentés venaient donner à ce tableau une tout autre beauté. La mélodie enjouée qui résonnait à ses oreilles changea alors lentement de registre, jusqu’à devenir douce et apaisante.
Quelques gouttes de pluie vinrent se mêler à la danse, et elle tendit instinctivement la main pour les voir se déposer sur sa peau. Ce spectacle était l’une des rares choses qui la comblait encore de joie. Voir la planète vivre, s’endormir et s’éveiller ainsi, inlassablement et avec inéluctabilité, lui procurait un sentiment de liberté qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs. Parfois, elle en était même presque jalouse. Elle aussi voulait vivre de la sorte, sans avoir à se soucier de rien, ni de personne.
Un bruit sourd mit fin à sa réflexion, résonnant derrière elle.
— Et merde ! entendit‑elle jurer.
Avant d’être complètement trempée par l’orage qui arrivait, Evanna prit la direction de la cuisine d’où avait retenti la voix. Habituellement plutôt bel homme, trente‑cinq ans, de taille moyenne et rasé de près, les cheveux bruns de celui chez qui elle vivait depuis cinq ans étaient à cet instant précis en bataille, ses yeux gris rivés sur des débris de verre à ses pieds. Non surprise de le trouver dans cet état, Evanna s’agenouilla pour ramasser la bouteille qu’il venait de faire tomber.
— C’est bon, je vais le faire…
— Je m’en charge, Sam, pas de problème, lui assura‑t‑elle.
— J’allais juste prendre un verre, tu sais, pas plus…
Elle hocha la tête d’un air entendu, mais tous deux savaient pertinemment qu’il n’en était rien. Elle ne l’en blâmait pas pour autant, ressentant même à son égard une profonde compassion. Samuel avait perdu sa femme lors de la naissance des jumelles neuf ans auparavant, et il avait dû s’occuper d’elles tout seul avant qu’elle ne lui propose ses services. À moins que ce ne soit à cause de son travail.
Evanna ne savait pas trop en quoi consistait son poste d’intendant de la ville, mais elle le sentait bien plus stressé depuis que l’Académie avait établi un avant‑poste six mois auparavant. Traiter avec la plus grande puissance de Barden devait effectivement lui donner du fil à retordre, particulièrement en raison de la totale autonomie de Sadell avant leur arrivée. Il s’en sortait pourtant remarquablement bien, et elle se promit de le féliciter quand l’occasion se présenterait.
— Il y en a seulement deux.
Se retournant après avoir jeté les débris à la poubelle, Evanna vit Samuel contempler les lapins sans vie qu’elle avait ramenés. Elle se mordit la lèvre et s’apprêtait à supporter un autre de ses sermons, mais il se contenta de hausser les épaules.
— Je te paye pour que tu chasses et que tu t’occupes de mes filles, et toi, tu me ramènes deux pauvres petits lapins et tu terrorises mes petites. J’ai comme l’impression de me faire enfler.
Un léger sourire vint étirer ses lèvres, et il secoua affectueusement la tête de gauche à droite. Elle ne pipa mot, baissant la tête d’un air contrit. Il plaisantait, elle le savait – elle s’occupait des jumelles comme s’il s’agissait de ses propres filles –, mais elle ne put s’empêcher de se sentir coupable. Lui relevant le menton, Samuel planta son regard dans le sien.
— Tu n’es pas faite pour cette vie‑là, Evy, soupira‑t‑il. Va‑t’en.
— Tu sais que je ne peux pas. Mes parents…
— J’ai bien l’impression que ça n’a pas été un problème pour Thomas.
— Il est parti pour servir Barden, le défendit‑elle comme elle le faisait à chaque fois. Quelle raison valable aurais‑je de les abandonner, moi ?
— Eh bien, eh bien, tu progresses, souligna‑t‑il en mimant une prise de note dans un carnet imaginaire. C’est la première fois que tu fais référence à son départ comme étant un abandon.
Elle lui décocha son plus beau regard blasé, ce qui n’eut pour seul effet que de le faire rire si spontanément qu’il en effaça toute la tristesse qui s’était emparé d’elle un peu plus tôt.
— On se débrouillera, tu sais… reprit‑il. Les filles comprendront, si tu veux partir. Tes parents aussi. Tu ne peux pas constamment vivre pour les autres, Evy.
Touchée par sa sollicitude, Evanna lui adressa un sourire entendu. Mais comme tous deux savaient que Samuel ne cesserait jamais de noyer sa peine dans l’alcool, ils savaient également qu’elle ne quitterait jamais Sadell pour découvrir Barden. Elle avait des responsabilités ici, des gens qui comptaient sur elle. Des gens qu’elle n’abandonnerait tout simplement pas.
— Toujours aussi bornée, soupira‑t‑il.
Elle l’observait marmonner et disparaître au détour du couloir quand son regard se posa sur le miroir en face d’elle. D’un pas morne, elle s’en approcha instinctivement et s’observa avec attention. Elle s’était toujours trouvé bizarre, avec son nez retroussé et son teint pâle que ses lèvres venaient trop nettement dénoter. Ses cheveux châtains étaient naturellement parsemés de mèches plus claires, que son casque audio venait recouvrir lorsqu’elle avait besoin de s’évader. Ce qui arrivait souvent, pour être honnête. Ce n’était pas pour rien qu’elle ne lâchait jamais le walkman que lui avait offert son père, accroché à sa ceinture comme s’il faisait partie intégrante d’elle. Il habillait des vêtements trop amples et souvent usés, une tenue qui lui permettait sans problème de s’enfuir dans les forêts de Sadell dès que l’occasion se présentait.
Evanna n’aimait déjà pas beaucoup cette image, mais ce qu’elle détestait par‑dessus tout était ses yeux. Pas tant leur forme arrondie, mais plutôt leur couleur ambrée. Des lueurs étranges émanaient de leur centre, désireuses de se propager sans jamais vraiment y parvenir.
— Je me demande si c’est à cause de toi qu’ils sont comme ça.
Personne ne répondit mais le miroir trembla légèrement, lui arrachant un sourire amusé.
— Si c’est le cas, j’te remercie pas, vraiment.
Détachant le regard de son reflet, Evanna préféra plutôt se tourner vers l’étagère ornant le mur. Là, une multitude de cadres y étaient entreposés. Il s’agissait pour la plupart de photographies de Zoey et Leah – parfois accompagnées de leur père –, ou de Samuel et leur défunte mère. Mais ce n’est aucune d’elles qui attira son attention. Non, ce fut plutôt celle de ses parents à elle, posant devant la maison familiale en souriant. Son petit frère les imitait à leurs côtés, non sans manquer de faire l’imbécile.
Petit était pourtant un adjectif qui ne pouvait définitivement plus caractériser Thomas. De deux ans son cadet, il la dépassait maintenant de plusieurs têtes. Enfin, ça, elle ne pouvait que l’imaginer puisque Thomas était parti depuis plus de cinq ans maintenant. Et elle avait beau comprendre qu’il avait désormais des obligations qui les dépassaient, elle ne pouvait s’empêcher d’en ressentir une petite pointe d’amertume.
Des coups sourds frappés à la porte l’extirpèrent de sa rêverie, et elle reposa le cadre à sa place. Elle se dirigeait vers l’entrée quand Samuel la prit de vitesse, ravi de lui avoir damé le pion. Sa mine s’assombrit lorsqu’il remarqua qu’il s’agissait de soldats de l’Académie, et il sortit pour discuter avec eux en refermant derrière lui.
Intriguée, Evanna s’approcha davantage pour écouter leur conversation au‑travers du bruit de la pluie qui couvrait leurs voix. Parmi celles qu’elle ne reconnaissait pas, elle en entendit une prononcer son nom. Puis… plus rien. La discussion semblait avoir coupé court, et un coup d’œil par la fenêtre lui fit réaliser que Samuel s’était en réalité mis à chuchoter. Guidée par l’inquiétude, elle ouvrit la porte d’un coup sec, assez pour entrevoir son visage fermé qui ne tarda pas à la pousser à l’intérieur.
— Qu’est‑ce qui se passe ? demanda‑t‑elle en se débattant.
— Retourne à l’intérieur, Evanna.
Occupé à tapoter son talkie‑walkie qui grésillait, l’un des soldats réagit à son prénom.
— Evanna Orsby, vous êtes priée de nous suivre, lâcha-t-il. Votre présence est requise.
— Elle n’ira nulle part, ça n’a aucun sens.
— Qu’est‑ce qui se passe ? répéta‑t‑elle.
Elle dévisagea Samuel en quête d’une explication mais ce dernier semblait surtout enclin à éviter son regard, tentant désespérément de la faire rentrer.
— Sam, regarde‑moi.
Soupirant nerveusement, il lui donna enfin gain de cause.
— Écoute, Evanna, ils… ils veulent t’emmener. Rentre et laisse‑moi régler ça, d’accord ?
— Pourquoi ? demanda‑t‑elle, son regard alternant entre lui et les deux soldats.
— Laisse‑moi régler ça et retourne à l’intérieur, s’il te plaît. Je t’expliquerai tout…
À contrecœur, Evanna allait abdiquer lorsque la voix d’un des soldats s’éleva dans les airs, libérant des paroles si funestes qu’elles lui glacèrent les os.
— Nous avons le regret de vous informer que Thomas Orsby est mort au combat, Madame. Et votre présence est requise immédiatement.

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