Chapitre 2 (Evanna)

8 minutes de lecture

Evanna n’avait jamais été très terre‑à‑terre. Elle avait toujours passé le plus clair de son temps dans la lune, se perdant dès qu’elle le pouvait dans son imagination dans l’espoir inespéré de fuir une réalité qu’elle avait du mal à supporter. Mais les funestes paroles qui venaient de résonner dans son cœur avaient été si glaçantes de vérité que rien ne put cette fois lui permettre de s’évader. Elle avait beau tenter de s’en défaire, elle restait résolument ancrée au sol, enchaînée à cette triste réalité.

D’un geste brusque, elle repoussa Samuel et s’avança vers le soldat.

— Excusez‑moi, balbutia‑t‑elle. Qu’avez‑vous dit ?

— Toutes mes condoléances, Madame.

Ces simples mots s'abattirent sur elle comme une avalanche de chagrin. Son cœur se brisa dans sa poitrine, jusqu’à ce que sa respiration ne se coupe subitement. Le soldat n’y porta pas attention et insista pour qu'elle le suive, mais son appel se perdit dans un brouillard de désespoir.

Mort.

Les mots prononcés semblaient irréels. Pourtant, ils résonnaient en elle avec fracas. Elle s’accrocha au rebord de la porte, luttant désespérément pour reprendre une respiration normale. L'idée que Thomas était réellement parti la terrifiait. Jamais plus elle ne le reverrait, lui et son sourire espiègle ? Lui et ses yeux bruns pétillants de malice et d’aventure ?

Son regard vide dériva vers l'horizon, et il lui apparut étrangement dénué de sens. La nuit était pleinement installée désormais, et seule la lune pâle couplée à la douce lumière filtrant aux fenêtres des modestes habitations éclairaient la ruelle. Parmi ces maisons, celle de ses parents se dressait en contre‑bas. Et sur le seuil de la porte, elle les vit soudain. Submergée par les sanglots, sa mère était agenouillée tandis que son père, le visage déformé par la douleur, tentait de la réconforter.

Aussitôt, le sentiment de torpeur qui l'avait envahie céda le pas à un instinct de protection impérieux. Le corps d’Evanna ne lui autorisa pas plus de temps pour pleurer, et elle se rua en direction de ses parents en bousculant l’un des hommes au passage. La rue dans laquelle ils habitaient n’était guère grande, mais la descendre lui parut prendre une éternité. Les pas des soldats et de Samuel résonnaient en écho derrière elle, tandis qu’elle regardait sa mère se relever pour s’en prendre à l’un des soldats.

La rage d’une mère qui perd un enfant…

Evanna retint un haut‑le‑cœur. N’y avait‑il pas plus terrible que de perdre un être qu’on a mis au monde ? Sa tristesse à elle n’avait d’égale que sa haine, mais elle n’était rien en comparaison de ce que devaient ressentir ses parents.

— Eh ! hurla‑t‑elle quand le soldat repoussa sa mère. Laissez‑la tranquille !

L’interpellé se retourna vers elle mais elle l’ignora, se jetant à ses côtés.

— Je suis là, Maman, tenta‑t‑elle de la réconforter. Ça va aller, je suis là…

— Evanna Orsby, je présu…

Le soldat n’eut pas le temps de finir sa phrase que le poing d’Evanna vint s’écraser contre son visage. La douleur fusa en elle, mais elle n’y prêta aucune attention. Comment osaient‑ils faire irruption dans leur vie, leur annoncer aussi froidement la mort d’un être cher, et se permettre de s’en prendre à eux ? L’homme jura alors que son collègue la mettait en joue, et elle le dévisagea d’un air incrédule. Cela ne leur suffisait pas de victimiser les familles de leur collègue fraîchement décédé, ils les menaçaient maintenant de mort ?

— Essayez ne serait‑ce qu’une fois de poser la main sur elle et je vous tue, fulmina‑t‑elle.

Sur le point de répliquer, le soldat fut interrompu par Samuel qui s’interposa pour tenter de calmer la situation. Le remerciant en silence, Evanna reporta son attention sur ses parents.

— Ils veulent t’emmener…

— Ne vous en faites pas, ça va aller, répéta‑t‑elle.

Sa mère avait parlé faiblement, mais assez distinctement pour qu’Evanna comprenne tout le sens de ses propos. Elle chercha à tâtons la main de son père, qu’elle attira à elle à son tour. Tous trois savaient que ce jour risquait d’arriver. Oui, elle le savait, mais elle n’avait jamais vraiment été préparée à cela. Plus encore, elle s’était prise à espérer qu’avec le temps, tout le monde oublierait son existence.

— Ces gens viennent de perdre leur fils, entendit‑elle Samuel argumenter. Vous voulez maintenant leur prendre leur fille ? Allons donc, soyez raisonnables. Cette famille est en deuil.

— Nous sommes sincèrement navrés, se justifia l’un des soldats sans une once de sincérité. C’est un ordre du Directeur Kazuki. Rien ne pourra y déroger. Le temps presse.

Le cœur d’Evanna s’accéléra dans sa poitrine, et elle redoubla de vigilance. Kazuki… Elle avait déjà entendu ce nom quelque part, mais était bien incapable de se souvenir où.

— Laissez‑moi lui parler, je suis sûr que nous pourrons trouver un arrangement…

— Le directeur Kazuki nous a informé que vous diriez cela. Il nous a également autorisé à prendre toutes les dispositions nécessaires pour mener à bien notre mission.

Aussitôt, l’un des soldats attrapa le bras de son père pour l’emmener loin d’elle. Elle tenta de le retenir, mais un autre la gratifia d’un coup de crosse au visage qui la fit s’écrouler au sol. Son père tomba à genou devant son agresseur, et le sang d’Evanna ne fit qu’un tour. Toute cette mascarade était inutile. S’ils tenaient tant que ça à l’emmener, il n’avait qu’à le faire. Aucun d’eux n’était armé, pourquoi user de subterfuges ?

Peur… Ils ont… peur ?

— Vous n’avez aucun droit d’agir de la sorte, s’emporta Samuel. Vous menacez un homme désarmé. Vous vous apprêtez à commettre un meurtre !

Aucun des soldats ne répondit, mais l’un d’eux vint violemment le frapper à la tête.

— Ça suffit ! leur hurla‑t‑elle. Laissez‑les tranquille !

Alors qu’elle s’apprêtait à abdiquer, un bruit assourdissant la fit tressaillir. L’homme qui avait saisi son père s’arrêta net et ses yeux s’agrandirent de surprise, avant qu’il ne s’effondre au sol. Evanna le dévisagea avec horreur, incapable de bouger. Un léger filet de sang coulait de sa tempe, où un orifice béant mais anormalement régulier formait un cercle parfait. Quelqu’un lui saisit la main et la força à se relever mais elle trébucha à nouveau, incapable de détourner le regard. Sa radio avait glissé au sol, continuant d’émettre des grésillements incessants desquels semblaient surgir, çà et là, des bribes de paroles incompréhensibles.

— Rentrez à l’intérieur, tout de suite !! leur hurla un soldat qui essuyait des tirs nourris. Ils ne doivent absolument pas mettre la main sur vous !

— Evanna, viens !

Samuel tenta de la relever à nouveau. Elle se laissa cette fois attirer, non sans récupérer la radio qui gisait près du visage du pauvre soldat dont les yeux sans vie la fixaient sans jamais vouloir se détourner d’elle. Elle attrapa au passage son arme, convaincue qu’elle serait pourtant bien incapable de s’en servir.

Rejoindre ses parents à l’intérieur ne prit pas plus de quelques secondes. Elle referma la porte et se laissa retomber contre elle, le cœur lourd et les jambes tremblantes. Frigorifiée par la pluie qui faisait rage à l’extérieur, elle jeta rapidement un coup d’œil aux alentours.

La pièce était partiellement éclairée et très rustique, à l’image de ses parents. La porte d’entrée s'ouvrait sur un salon chaleureux aux poutres apparentes, empreint d'une atmosphère paisible et accueillante. Les murs de pierre brute étaient ornés de tableaux aux cadres de bois sombre, évoquant la nature environnante et les animaux qui y vivaient. Au centre de la pièce, un canapé en cuir vieilli, accompagné d'un tapis tissé à la main. Une table basse en bois massif était surmontée de quelques livres empilés, et d'un vase de fleurs fraîches qu’elle leur avait apporté la veille. Une cheminée en pierre trônait fièrement sur le mur du fond, le bois crépitant doucement dans l'âtre.

Cette pièce avait toujours été un véritable havre de paix pour elle, un endroit où elle pouvait se ressourcer. Mais désormais, elle dégageait une odeur amère et un sentiment de tristesse intense. Tout ici lui rappelait que son frère n’était plus là, qu’il ne profiterait plus jamais de ce cocon paisible. Et qu’eux non plus ne pourrait plus en profiter bien longtemps.

— Je dois aller retrouver les filles, s’activa Sam.

Evanna hocha la tête et se dépêcha à son tour. Elle attrapa un sac à dos et se rua dans la cuisine pour le remplir de vivres et autres objets utiles.

— On vient avec toi.

— Evanna…

Son père avait parlé faiblement, mais sa voix résonna jusqu’au plus profond de son cœur. L’ignorant, elle se tourna vers Samuel.

— Laisse‑moi juste deux minutes.

— Evanna, ma chérie, insista‑t‑il.

Elle ne lui répondit toujours pas, affairée à préparer un sac de survie sans même savoir où elle allait les emmener après. Ce dont elle était sûre, en revanche, c’est qu’elle n’avait aucune envie d’entendre ce qu’il s’apprêtait à lui dire.

— Ev…

— Enlève‑toi cette idée de la tête tout de suite, le coupa‑t‑elle sèchement en se tournant vers lui. Si tu crois une seule seconde que je vais vous abandonner là, c’est mal me connaître. Je suis pas Thomas.

Elle fut surprise de voir sa rancœur remonter à ce moment précis – d’autant plus que son frère, contrairement à elle, aurait très probablement su quoi faire dans cette situation.

— Si vous restez, je reste aussi, statua‑t‑elle. Vous choisissez.

Elle les dévisagea longuement, attendant une réponse de leur part. Fort heureusement, ils la savaient bornée et ne prirent pas longtemps avant d’acquiescer à regret.

— Bien. Sam ouvre la marche, vous le suivez. Je serai juste derrière vous.

Ce dernier acquiesça et se dirigea vers la porte du mur opposé qui donnait sur le jardin. Mais ses parents ne bougeaient toujours pas d’un iota, continuant de la fixer gravement.

— Maintenant ! leur ordonna‑t‑elle.

Ils s’activèrent enfin et elle passa les sangles de son sac à dos autour de ses épaules, évaluant les alentours pour voir ce qu’elle aurait pu oublier. Son regard se posa sur l’arme et la radio qu’elle avait ramassé peu avant. Au‑dehors, les coups de feu retentissaient toujours, preuve que les soldats continuaient à opposer une résistance acharnée contre leurs agresseurs. Ces mêmes soldats qui avaient eu ordre de l’emmener quelques minutes auparavant, qui se battaient désormais pour la protéger, et qui mourront probablement pour cette même raison.

Evanna réprima un nouveau haut‑le‑cœur, agrippant le meuble devant elle pour empêcher ses mains de trembler. Elle s’était toujours imaginé être forte et indépendante, mais force était de constater que malgré ce qu’elle laissait transparaître, elle était morte de peur. Et pendant une seconde, l’idée lui vint d’abandonner. L’envie irrépressible de pleurer s’empara d’elle mais les larmes ne venaient pas, les sanglots bloqués dans sa gorge.

Comme pour la rassurer, une brise légère caressa son visage et l’enveloppa tout entière dans un cocon réconfortant. Pourtant fugace, cette présence suffit à réchauffer son cœur. Elle ferma les yeux un instant, inspirant et expirant lentement pour se redonner courage.

— OK… Tu peux le faire, Evy.

Rouvrant les yeux, Evanna attrapa l’arme du soldat d’un geste énergique et la glissa dans son jean. Elle éteignit la radio, qu’elle rangea dans la poche extérieure de son sac avant de prendre la direction de la cour.

Annotations

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0