Chapitre 3 (Evanna)
D’aussi loin qu’elle s’en souvenait, Evanna n’avait jamais sillonné les forêts de Sadell dans l’espoir de les quitter un jour. Elle l’avait envisagé, souvent rêvé même, mais ne s’était jamais décidée à tout abandonner derrière elle.
Et voilà qu’aujourd’hui, le destin avait décidé à sa place.
Accompagnée des deux soldats de l’Académie, elle avait quitté la ville une heure plus tôt et s’était depuis lors terrée dans le mutisme. Mais alors qu’ils s’enfonçaient toujours plus dans la forêt environnante, la voix chargée de réprobation du rouquin retentit derrière elle pour une nouvelle fois l’assommer de reproches.
— T’en as pas marre de changer de direction toutes les trois minutes, grogna‑t‑il. Bordel, mais t’es perdue ou quoi ?
— Je brouille les pistes, se justifia‑t‑elle en inspirant pour ne pas perdre patience. C’est simplement du bon sens quand on est recherché par toute une armée.
— Putain, on aurait jamais dû l’écouter, Yann. C’était une idée vraiment merdique.
Evanna s’arrêta net, si brusquement que l’homme derrière elle la heurta de plein fouet. Elle ignora ses jurons, se contentant de le fixer d’un regard glacial et méprisant.
— Tu crois pouvoir faire mieux ? Je t’en prie, montre‑moi ce dont sont capables les militaires de l’Académie, alors, le défia‑t‑elle en le laissant passer.
— Eh, on est pas seulement des militaires, Princesse, la corrigea-t-il fièrement. On fait partie de l’Élite.
— Ah ouais ? C’est de là que vient ton sale caractère et ta prédisposition à râler, alors ?
Il se contenta de la dévisager avec surprise, les lèvres pincées. Il y avait fort à parier que son comportement soit simplement à mettre sur le compte de la frustration, mais elle n’avait aucune intention de se laisser faire. Comme il ne semblait pas décidé à ouvrir la marche, Evanna reprit sa route en silence.
— J’veux bien être beaucoup de choses, l’entendit‑elle lancer à son acolyte. Mais franchement, j’suis plutôt facile à vivre, nan ? D’où est‑ce qu’elle sort ça, que j’ai mauvais caractère ?
Face au silence de son partenaire, le rouquin insista.
— Yann ??
— Je sais pas bien dire si c’est le terme que j’aurais utilisé, mais…
— Mais quoi ?
— Laisse tomber.
— Quel terme t’aurais utilisé alors ? insista‑t‑il.
— … Disons que t’aimes bien faire de l’esbroufe.
— Super, merci du soutien !
— C’est toi qu’as insisté.
Malgré leur désaccord, il ressortait de cet échange une camaraderie et un respect mutuel que rien ne semblait pouvoir entraver. Dans d’autres circonstances, Evanna en aurait probablement ri. Mais à la suite des évènements récents, le cœur n’y était pas.
Après que ses parents, Sam et les jumelles eurent été emmenés par les utopistes, ils étaient tous trois restés cachés un moment, les deux hommes tentant de trouver un moyen de quitter Sadell. Evanna avait bien essayé de les convaincre d’aller secourir ses proches, mais selon leurs dires, tous les signaux entrants et sortants de l’Académie avaient été brouillés. L’avant‑poste, si ce n’était la ville tout entière, était tombé aux mains de l’ennemi.
Les deux membres de l’Élite qui l’accompagnaient n’avaient, pour ne rien arranger, rien d’autre sur eux que leurs armes respectives et celle qu’elle avait récupéré sur le soldat mort. Elle en avait alors profité pour leur proposer de suivre le plan qu’elle avait initialement mis en place pour s’échapper avec sa famille : rejoindre le sud de la région par la forêt, qu’elle connaissait comme sa poche. Il n’avait pas été aisé de les convaincre, mais ils avaient finalement abdiqué… même si l’un d’entre eux ne l’acceptait toujours pas.
Ils avaient marché une demi‑heure supplémentaire lorsqu’ils arrivèrent enfin à la destination prévue par Evanna. La clairière était telle qu’elle l’avait laissé un peu plus tôt, à ceci près qu’elle dégageait maintenant un charme bien différent. Le cœur serré, elle grimpa agilement à l’échelle de la cabane dans les arbres. Les deux hommes balayèrent rapidement la zone du regard, avant d’échanger un regard inquiet.
— C’est beaucoup trop à découvert, on peut pas rester ici, lança le plus vieux.
Le plus jeune hocha la tête en signe d’approbation. Les nerfs à vif, Evanna eut envie de redescendre leur mettre son poing dans leur figure tant leur manque de foi la consternait.
— Je vous fais confiance, vous me faites confiance, c’est comme ça que ça marche, leur siffla‑t‑elle. Jamais personne n’a trouvé cet endroit, et c’est pas maintenant que ça va commencer. Alors montez, ça fera un excellent point d’observation sur la forêt alentours. Ah, et attention au dernier barreau, il est cassé.
Le rouquin lança un regard en coin à son partenaire, qui haussa les épaules.
— On n’a pas de meilleur plan, de toute façon, se résigna‑t‑il.
Le dénommé Yann rangea son arme et grimpa à l’échelle pour la rejoindre. Retirant le sac à dos de ses épaules, Evanna se laissa lourdement tomber dans son coin favori, à l’opposé de l’entrée. Elle avait passé tellement de temps ici en compagnie de Thomas que la vue des dessins, photos, et jouets qui jonchaient le sol et les murs ne faisait plus rien qu’autre que de la tourmenter. Autrefois animée par les rires et les cris de joie, un silence glaçant régnait désormais ici. En une soirée, elle avait perdu et son âme, et son charme, et n'était plus rien d’autre qu'un amas de souvenirs douloureux.
Un craquement sec l’extirpa de son introspection. Sans grande surprise, le plus jeune des Élites n’avait pas écouté ses mises en garde, cassant l’un des barreaux de l’échelle. Il s’excusa platement dans sa barbe, avant de les rejoindre à l’intérieur. À l’instar de celui de son partenaire, son regard balaya la cabane d’un air qu’elle n’arriva pas à déchiffrer, marquant lui aussi un temps d’arrêt qui la replongea dans ce silence sinistre.
— OK, annonça‑t‑il enfin en reprenant ses esprits. Je prends le premier quart, ça t’va ?
Son collègue hocha la tête, avant de s’installer dans le coin opposé à sa position.
— Et toi, repose‑toi un peu, d’accord ? ajouta‑t‑il à son intention.
N’attendant pas de réponse, le rouquin alla se poster à l’extérieur, de l’autre côté de la paroi pour laquelle avait opté son partenaire. Et naturellement, le regard d’Evanna se posa sur ce dernier. Contrairement à son collègue, celui‑ci lui avait tout de suite semblé pour le moins taciturne. Plus grand que la plupart des hommes qu’elle avait déjà rencontré, il avait une musculature bien supérieure à celle de son homologue. Sa peau foncée se fondait élégamment avec ses cheveux noirs, coupés ras sur les côtés et l’arrière de la tête, tandis qu’une barbe fournie et impeccablement taillée venait encadrer son visage carré. Elle reflétait, songea‑t‑elle, la discipline que cette force tranquille devait s’imposer au quotidien. C’était pour cette raison qu’elle n’arrivait pas à le craindre – admirait, même, l’énergie qui émanait de lui.
— Tu t’appelles Yann, c’est ça ? osa‑t‑elle formuler en quête d’un peu de compagnie. Et ton collègue, c’est Eliott…
L’interpellé hocha la tête en silence, les yeux toujours fermés. Il n’ajouta rien, visiblement plus enclin au repos qu’à la discussion. Légèrement déçue, Evanna n’insista pas et laissa courir son regard sur la pièce. De là où elle se trouvait, elle pouvait apercevoir l’autre Élite à travers l’intervalle qui faisait office d’entrée. Arme à la main, il observait la forêt alentours, paré à toute éventualité.
Se hissant sur ses pieds, elle traversa la cabane pour le rejoindre.
— On t’a jamais dit que t’étais collante ? se plaignit‑il alors qu’elle s’asseyait à ses côtés.
— Techniquement, c’est plutôt vous qui l’êtes, lui fit‑elle remarquer. Tiens, regarde. Si je me mettais à courir dans cette direction, là‑bas… je suis pratiquement sûre que tu me courrais après.
L’Élite la dévisagea un moment avec des yeux ronds, avant de rire de bon cœur. Mais son air léger et amical se volatilisa dès lors qu’il reporta son attention sur l’horizon, laissant instantanément place à une mine préoccupée et soucieuse.
— Tout va bien ? s’inquiéta-t-elle.
Il tourna une nouvelle fois la tête dans sa direction, comme surpris par sa question.
— T’as l’air pensif… Quelque chose te tracasse ?
Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Il la referma presque aussitôt pour froncer les sourcils, avant de regarder devant lui d’un air déconcerté. Après réflexion, elle‑même dut bien avouer que sa compassion avait été mal placée. Bien sûr qu’il était tracassé. Il se retrouvait perdu au milieu de nulle part, contraint d’escorter une civile récalcitrante.
— Désolée, c’était une question stup…
— Je vais bien, la coupa‑t‑il. C’est qu’une mission comme une autre pour nous, rien qu’on n’ait pas déjà expérimenté. Encore que… Ça m’était jamais arrivé de devoir exfiltrer quelqu’un qu’a pas hésité une seule seconde à me tirer dessus.
Les yeux écarquillés, Evanna bafouilla des excuses plus qu’hasardeuses mais il la rassura d’un rire franc et jovial.
— T’inquiète, c’est rien. J’avais vu le cran de sûreté, j’aurais jamais fait le malin comme ça, sinon. N’empêche, tu manques pas de courage, releva‑t‑il avec une pointe d’admiration. À moins que ce soit de la stupidité… ? Bah, l’un va rarement sans l’autre, de toute façon !
Il lui offrit un sourire espiègle, qu’elle lui rendit timidement avant de reporter son attention devant elle. La forêt était baignée par la douce lumière argentée que la lune filtrait à travers les feuillages. Quelques bruits se faisaient entendre ici et là, signe que les bois n’étaient jamais tout à fait endormis.
Des bois dont elle connaissait chaque recoin.
Des bois qu’elle n’avait jamais quittés.
— Tu connaissais Thomas ? lâcha-t-elle soudain.
— Hum… un peu.
Le silence retomba, l’enveloppant de déception.
— C’est… tout ?
— Il était pressenti pour intégrer l’Élite donc ouais, on a eu quelques occasions de se croiser. C’était un mec bien. Trop bien pour cette vie, si tu veux mon avis.
Intriguée, Evanna le dévisagea longuement dans l’espoir de capter le sens de ses paroles. Elle allait lui demander ce qu’était exactement l’Élite lorsqu’il balaya le sujet d’un geste de la main, un air joueur et malicieux de nouveau affiché sur son visage fin.
— Quoi qu’il en soit, les choses sont ce qu’elles sont, conclut‑il avec détermination. C’est aussi ça, la vie. C’est surtout ça. Des injustices. Tout ce qu’on peut faire, c’est les accepter, avancer, et faire en sorte que ça se reproduise pas.
Elle ne sut pas trop dire pourquoi, mais elle eut l’étrange sensation que ces paroles ne lui étaient pas destinées, à la manière de quelqu’un qui essaierait de se convaincre soi‑même.
— Allez, va te mettre à l’abri maintenant, lui ordonna‑t‑il. Ou c’est moi qui t’y emmène.
Elle hésita un moment à le mettre au défi, par pure provocation. Il la dévisagea dans l’attente, avant que son regard ne brille d’une lueur qu’elle n’avait jusqu’alors jamais vu dans ses yeux. Maintenant qu’elle la voyait, pourtant, il lui était évident qu’elle faisait partie de lui, à la manière de ceux qui n’aiment que trop les femmes et qui ne s’en cachent pas. Elle en eut la confirmation la seconde suivante, lorsqu’un sourire mutin étira ses lèvres.
— Oh, mais on dirait bien que l’idée te plaît, Princesse… murmura‑t‑il suavement.
Son comportement séducteur aussi soudain que malvenu l’agaça presque autant qu’il la déstabilisa. Elle se releva d’un bond, avant de lui lancer un regard meurtrier qui le fit rire aux éclats.
— Allez, va dormir.
— Est‑ce que… est‑ce que je dois faire un tour de garde, moi aussi ? hésita‑t‑elle.
Un nouvel éclat de rire retentit, avant qu’il ne remarque son air tout à fait sérieux.
— Ahem, nan, pas la peine, on s’en occupe. On te réveillera demain matin.
— OK. Bonne nuit, Eliott. Et merci pour…
Elle se stoppa net, hésitante.
— Pour tout ce que t’as fait ce soir, ajouta‑t‑elle bêtement. Enfin, merci à tous les deux.
Il ne répondit rien, se contentant de la dévisager longuement.
— Pas de problème, lâcha‑t‑il enfin.
De retour à l’intérieur, Evanna s’improvisa un lit de fortune avec les coussins éparpillés aux alentours. Après avoir laissé un peu de nourriture aux deux hommes, elle s’emmitoufla dans son manteau et se recroquevilla sur son sac à dos à la recherche du sommeil. Mais bien loin de vouloir dormir, son esprit semblait plutôt décidé à ne lui laisser aucun répit.
« Votre présence est requise par le Directeur Kazuki. »
C’était ce que leur avait dit le soldat qui avait initialement voulu l’emmener ce soir.
« Kazuki »
Au premier abord, elle avait été incapable de se souvenir où elle avait déjà entendu ce nom. Mais alors qu’elle marchait vers le sud pour fuir les utopistes, elle s’était souvenue de cet homme, celui‑là même auprès de qui Thomas avait été affecté. Et s’il était lui aussi quelque part dans cette forêt, peut‑être que son frère…
Se refusant à approfondir cette pensée, Evanna ferma les yeux et inspira profondément, préférant se concentrer sur la relation que pouvaient entretenir tous les évènements récents. Tout ceci ne pouvait pas être une coïncidence. La mort de Thomas, ces hommes qui essayaient subitement de mettre la main sur elle, l’Académie qui la protégeait alors même que son père lui avait toujours dit de se méfier d’elle…
Le cœur au bord des larmes, Evanna renifla pour empêcher un sanglot de s’échapper. Elle ne voulait pas y croire, mais l’idée que son père ne lui avait peut‑être pas dit tout ce qu’il savait sur sa condition lui semblait de plus en plus plausible. Peut‑être même en était‑il responsable, maintenant qu’elle connaissait sa relation passée avec l’Académie.
— Tu crois qu’il va s’en sortir ?
Jusqu’alors plongée dans le silence de la nuit, Evanna tendit l’oreille. La voix d’Eliott avait chargé l’air d’une inquiétude bien palpable, que Yann n’était pas encore venu dissiper. À qui faisait‑il allusion, au juste ? D’instinct, elle pensa à ce fameux Kazuki.
— Où est‑ce qu’il peut bien être ? Bordel, on aurait jamais dû le laisser…
— Un ordre est un ordre, Eliott. Et on suit toujours les ordres, tu le sais bien.
Evanna ne pipa mot, mais elle trouva cela particulièrement stupide… à moins qu’il ne s’agît que d’une manière de se déculpabiliser. D’accepter les choses et d’avancer, comme on le lui avait dit un peu plus tôt.
— Ouais, mais…
Le rouquin ne finit jamais sa phrase, sa voix s’éteignant dans un soupir de résignation. Depuis qu’elle les avait rencontrés, c’était la première fois qu’Evanna les voyait ainsi. Rien qu’à leur intonation, elle pouvait deviner la réelle importance qu’avait cet homme à leurs yeux. Cet homme qui, d’après leurs dires, n’était pas mort lorsqu’ils l’avaient abandonné à son sort.
Cet homme qui, probablement, savait ce qui était arrivé à Thomas.

Annotations